LIVRE III, CHAPITRE III
fermer ceste sentence, veu que nous avons clairs et certains tesmoignagcs de l'Escriture pour l'approbation d'icelle.
Car que voudrions-nous plus clair que ce que sainct Paul escrit au VU" des Romains ? Premièrement : qu'il parle là en la personne de l'homme régénéré, nous l'avons jà monstre ci-devant : et sainct Augustin allègue des raisons péremptoires pour l'approuver. Je laisse là qu'il use de ces deux mots, Mal et Péché.
Encores que les contredisans puissent caviller sur ces deux mots, touiesCois qui est-ce qui niera que répugnance contre la Loy de Dieu ne soit vice? et qu'empeschement de bien faire ne soit péché? Finalement, qui est-ce qui ne confessera qu'il y a de la faute par tout où il y a misère spirituelle ? Or sainct Pau! dit que toutes ces choses sont comprinses en ceste corruption dont nous parlons.
D'avanlage, nous avons une certaine démonstration, par laquelle toute ceste question se peut vuider. Car il nous est commandé en la Loy d'aimer Dieu de tout nostre cœur, de toute nostre âme et de toutes nos forces. Puis qu'il convient que toutes les parties de nostre âme soyent ainsi remplies de l'amour de Dieu, il est certain que tous ceux qui peuvent concevoir en leur cœur seulement un appétit léger, ou quelque cogitation pour estre distraits de l'amour de Dieu à vanité, ne satisfont point à ce commandement.
Qu'ainsi soit, ces choses ne sont-elles point comprinses en rame, d'estre touché et esmeu de quelque appétit, concevoir en l'entendement quelque chose, ou appréhender eu son sens? Quand donc eh telles affections il y a de la vanité et du vice, n'est-ce pas un signe qu'il y a quelques parties de l'àme vuides et despourveues de l'amour de Dieu? Parquoy, quiconque ne confesse que toutes concupiscences de la chair sont péché, et que ceste maladie de convoiter qui est en nous, est la source de péché : il faut qu'il nie quant et quant, que la transgression de la Loy n'est point péché.
42 S'il semble advis à quelqu'un que ce soit une chose hors de raison, de condamner ainsi en général toutes les cupiditez desquelles l'homme naturellement
est touché, d'autant qu'elles ont esté mises en l'homme par Dieu, qui est auiheur de nature : nous respondons que nous ne condamnons point les désirs que Dieu a mis en l'homme en la première création, et lesquels ne se peuvent oster de nous sinon avec l'humanilé mesme :
mais que nous réprouvons seulement les appétis desbridez et désordonnez, qui sont répugnans à l'ordre de Dieu. Or pource que toutes les parties de nostre âme sont tellement corrompues par la perversité de nostre nature, qu'en toutes nos œuvres il y apparoist tousjours un désordre et une intempérance : d'autant que tous les désirs que nous concevons ne se peuvent séparer d'un tel excès, nous disons qu'à ceste cause ils sont vicieux. Ou si quelqu'un en veut avoir une somme plus briefve, nous disons que tous les désirs et appétis des hommes sont mauvais, et les condamnons de péché :
non pas entant qu'ils sont naturels, mais entant qu'ils sont désordonnez. Or ils sont désordonnez d'autant qu'il ne peut rien procéder pur ny entier de nostre nature vicieuse et souillée. Et mesmes de ce propos sainct Augustin n'en va pas si loing qu'il semble de prime face.
Quand il veut fuir les calomnies des Pélagiens, il se déporte quelquesfois de ce mot de Péché : mais quand il escrit que la loy de péché demeure aux saincts, et que la coulpe seulement est ostée d'eux, il signifie assez qu'il est conforme en un mesme sens avec nous ^
'!:} Nous produirons quelques autres sentences de ses livres, pour monstrer plus familièrement ce qu'il en a senti. Au second livre contre Julien il dit ainsi, La loy de péché est remise en la régénération spirituelle, et demeure en la chair mortelle : elle est remise, d'autant que la coulpe en est abolie par le Sacrement, auquel les fidèles sont régénérez : elle demeure, pource qu'elle produit les désirs contre lesquels les fidèles mesmes ont à batailler. Ilem, La loy de péché, laquelle résidoit encores aux membres de sainct Paul, est remise au Baptesme, non pas finie. Item, exposant pourquoy
l) Jd Bonif.
kk.
sainct Ambroise a appelé un tel vice Iniquité, il dit qu'il nomme ainsi ceste loy de péclié, lequel demeure en nous, combien que la coulpe en soit remise au Baptesme, pource que c'est chose inique que la chair bataille contre l'esprit. Item, Le péché est mort quant à la coulpe à laquelle il nous tenoit liez : toulesfois il se rebelle mesmes estant mort, jusquesà ce qu'il soil purgé par la perfection de sépulture. Au ciiKjuième livre il parle encores plus clairement : Comme l'aveuglement du cœur, dit il, est péché, d'autant qu'il est cause qu'on ne croit point en Dieu : et est punition pour le péché, d'autant que le cœur fier et hautain est ainsi puni : et est cause du péché, d'autant qu'il engendre meschans erreurs :
ainsi la concupiscence de la chair contre laquelle le bon esprit bataille, est péché, d'autant qu'elle contient désobéissance contre le gouvernement de l'esprit : est punition du péché, d'autant qu'elle nous est imposée pour la rébellion de nostre premier père : est cause du péché, soit que nous consentions à icelle, ou que nous soyons contaminez d'icelle dés nostre nativité. En ce passage sainct Augustin ne fait point difficulté d'appeler l'infirmité qui est en nous après la régénération, Péché : pource qu'il ne craind pas tant les calomnies des Pélagiens après avoir réfuté leur erreur. Comme aussi enl'Homilie XLI sur sainct Jehan, Si tu sers, dit-il, à la loy de péché selon ta chair, fay ce que dit l'Apostre, Que le péché ne règne point en ton corps pour obéir au désir d'iceluy ^ Il ne défend point qu'il n'y soit, mais qu'il n'y règne point. Ce pendant que tu es vivant, il est nécessaire que le péché soit en tes membres : toutesfois que la domination luy soit oslée, et que ce qu'il commande ne se face point. Ceux qui maintienent que la concupiscence n'est point péché, allèguent ce dire de sainct Jaques, que la concupiscence, après avoir conceu, engendre le péché ^. Mais il n'y a point de difficulté à soudre ceste objection; car si nous n'exposons ce passage des mauvaises œuvres, ou des
1) Bom. VI, <2.
S) Jicq. I, 15.
péchez actuels, qu'on appelle, mesmes la volonté mauvaise ne sera point contée pour péché. Or de ce qu'il appelle les mauvaises œuvres, Enfans de la concupiscence, et qu'il leur attribue le nom de Péché, il ne s'ensuyl pas pourtant que convoiter ne soit une chose mauvaise et damnable devant Dieu.
H Aucuns Anabaptistes imaginent je ne sçay quelle intempérance phrénétique au lieu de la régénération spirituelle des fidèles : c'est que les enfans de Dieu (comme il leur semble) estans réduits en estât d'innocence, ne se doyvent point soucier de refréner les concupiscences de leur chair : mais doyvent suyvre l'Esprit pour conducteur, sous la direction duquel on ne peut errer. Ce seroit une chose incroyable, que l'entendement de l'homme peust tomber en telle rage, sinon qu'ils publiassent arrogamment ceste doctrine. Et de faict, c'est un monstre horrible : mais c'est bien raison que l'audace de ceux qui entreprenent de changer la vérité de Dieu en mensonge, soit ainsi punie. Je leur demande doncques, si toute différence de turpitude et honnesteté, de justice et injustice, de bien et de mal, de vertu et de vice sera ostée. Celle différence, disent-ils, vient de la malédiction du vieil Adam, de laquelle nous sommes délivre z par Christ. 11 n'y aura doncques rien à dire entre paillardise et chasteté, simplicité et astuce, vérité et mensonge, équité et rapine. Qu'on oste, disent-ils, toute crainte frivole, et qu'on suyve hardiment l'esprit : lequel ne demandera rien de mal, moyennant qu'on s'adonne à sa conduite.
Qui ne s'estonneroit de ces propos si énormes? néantmoins c'est une philosophie populaire et amiable entre ceux qui estans aveuglez de la folie de leurs concupiscences, ont perdu le sens commun. Mais, je vous prie, quel Christ nous forgent-ils? et quel Esprit est-ce qu'ils nous rottent? Car nous recognoissons un Christ et son Esprit tel que les Prophètes l'ont promis, et que l'Evangile dénonce qu'il a esté révélé, duquel nous n'oyons rien de semblable. Car cest Esprit que l'Escriture nous monstre, ne favorise point à homicides, paillardises, yvron