LIVRE 111, CHAPITRE III
gneries, orgueil, contention, avarice et fraude : mais est aullieur de dilection, chasteté, sobriété, modestie, paix, tempérance et vérité. Ce n'est pas un esprit de resverie, ne de tourbillons, et qui se transporte çà et là inconsidérément tant au mal qu'au bien : mais plein de sagesse et intelligence, pour discerner entre le bien et le mal. 11 ne pousse point l'homme à une licence dissolue et effrénée : mais comme il discerne le bien du mal, aussi il enseigne de suyvre l'un et fuir l'autre. 31ais qu'est-ce que je mets si grand'peine à réfuter cesie rage brutale? L'Esprit de Dieu n'est point aux Chrestiens une imagination folle, laquelle ils se soyent forgée en songeant, ouprinse des autres : mais ils le recognoissent tel que l'Escriture le monstre, en laquelle il est dit qu'il nous est donné en sanctitication pour nous conduire en obéissance de la justice de Dieu, nous ayant purgez d'immondicilé et ordure. Laquelle obéissance ne peut eslre, que les concupiscences (ausquelles ceux-ci veulent lascher la bride) ne soyent doutées et subjuguées. En après il est dit aussi, qu'il nous purge tellement par sa sanctification, que néantmoins il nous reste tousjours beaucoup d'infirmité, ce pendant que nous sommes enclos en noslre corps mortel :
dont il advient qu'entant que nous sommes encores bien loing de la perfection, il nous est mestier de proufiter journellement : et entant que nous sommes enveloppez en beaucoup de vices, qu'il nous est mestier de batailler à rencontre. De là s'ensuyt qu'il nous faut veiller diligemment, pour nous garder d'estre surprins des trahisons et embusches de noslre chair : et qu'il ne nous faut point reposer comme si nous n'estions point en danger, sinon que nous pensions avoir plus d'advancement en saincteté de vie que sainct Paul, lequel estoit molesté des aiguillons de Satan S afin qu'avec infirmité il fust parfait en vertu : et qui ne parloit par feintise , en descrivant ce combat de la chair et de l'esprit qu'il sentûit en sa personne ^.
15 Touchant ce que l'Apostre, en dé-
lia Cor. Xll, 15.
2) nom. VU, U.
clarant que c'est que pénitence, raconte sept choses lesquelles la produisent en nous \ ou bien procèdent d'icelle comme fruits et effects, ou bien sont comme membres et parties d'icelle, il ne le fait pas sans bonne raison. Or ces choses sont, solicilude , excuse, indignation, crainte, désir, zèle, vengence. Je n'ose pas définir si ce sont les causes de pénitence, ou ses effects, pource que l'un et l'autre a quelque apparence. On les peut aussi nommer affections conjoinctes avec pénitence : mais pource qu'en laissant ces questions nous pouvons avoir le sens de sainct Paul, il me suffira simplement d'exposer ce qu'il veut dire. Il dit doncques que la tristesse qui est selon Dieu, engendre en nous solicitude : car celuy qui est à bon escient touché de desplaisir d'avoir offensé Dieu, est semblablement incité et picqué à penser et regarder songneusement comment il se pourra despestrer des liens du diable : d'adviser aussi pour l'advenir de n'estre point surprins de ses emb^isches. D'avantage, d'avoir soin de s'entretenir sous la conduite du sainct Esprit, afin de n'estre point surprins par nonchalance. Secondement il met l'excuse par laquelle il ne signifie point une défense, de laquelle le pécheur use poureschapper du jugement de Dieu, en niant d'avoir failli, ou faisant sa faute légère : mais plustost une espèce d'excuse, laquelle gist plus à demander pardon qu'à alléguer son bon droict. Comme un enfant qui ne sera point incorrigible, en recognoissant ses fautes et les confessant devant son père, se remet néantmoins à sa merci : et pour l'obtenir il proteste tant qu'il peut de n'avoir jamais mesprisé sou père, et de ne l'avoir point offensé par un meschant cœur : brief, il s'excuse tellement qu'il ne tend point à se faire juste et innocent, mais seulement à obtenir pardon. S'ensuyt puis après l'indignation : c'est quand le pécheur se courrouce contre soy-mesme en son cœur, s'accuse et se despite contre soy, en réputant sa perversité et ingratitude envers Dieu. Le mot de Crainte emporte la frayeur de laquelle nos cœurs sonttouchez
1) î Cor. vu, 11.
et surprins toutes fois et quantes que nous pensons quelle est la rigueur de Dieu contre les pécheurs, et d'autre part ce que nous avons mérité. Car il ne se peut faire que nous ne soyons agitez d'une merveilleuse vexation en pensant à cela, laquelle nous instruit à humilité, et nous rend plus advisez pour le temps advenir. Par ce moyen la solicitude dont il avoit parlé, se produiroit de ceste crainte. Il me semble advis qu'il a usé du mot de Désir, pour une affection ardente de faire nostre devoir envers Dieu, à laquelle nous doit principalement induire la cognoissance de nos fautes. Le Zèle qu'il adjouste conséquemment, tend à une mesme fin : car il signifie l'ardeur dont nous sommes esmeus, estans picquez de ces pensées comme d'esperons : Qu'ay-je fait? Où estois-je tombé, si la miséricorde de Dieu ne m'eust secouru? Il met pour le dernier la Vengence : car d'autant que nous sommes plus aspres et sévères à nous accuser, d'autant devonsnous espérer que Dieu nous sera plus miséricordieux. Et de faict, il ne se peut faire qu'une âme fidèle estant touchée de l'horreur du jugement de Dieu, ne procure à se punir soy-mesme : car les fidèles sçavent bien quelle peine c'est de la confusion, estonnement, honte, douleur et desplaisir qu'ils sentent, en recognoissant leurs fautes devant Dieu. Toutesfois qu'il nous souviene qu'il est besoin de tenir mesure, à ce que la tristesse ne nous engloutisse, pource que les consciences craintives sont par trop enclines à trébusiher en désespoir. Et Satan use communément decest artifice, de plonger tant profond qu'il peut en ce gouffre de tristesse, tous ceux qu'il voit abatus de la crainte de Dieu, tellement qu'ils ne se puissent jamais relever. La crainte laquelle finit en humilité, et ne nous destourne point de l'espérance d'obtenir pardon, ne peut estre excessive : mais selon l'admonition de l'Apostre, que le pécheur soit sur ses gardes, de peur qu'en se soliiùlant à se desplaire et hayr, il ne soit accablé de trop grand espovantement pour défaillir du tout. Car cela tend à nous eslongner de Dieu et le fuir : et par ainsi est bien répugnant à
pénitence par laquelle Dieu nous convie à soy. Et à ce propos sainct Bernard donne un advertissementbien utile : c'est que la douleur pour les péchez est nécessaire, moyennant qu'elle ne soit point continuelle. Et ainsi, qu'il est besoin de nous divertir de la mémoire de nosvoyes, laquelle nous tient serrez en angoisse et ennuy : et nous pourmener en la mémoire des bénéfices de Dieu, comme en une belle plaine. Meslons, dit-il, le miel avec l'absynihe, afin que l'amertume nous proufite à santé, quand nous la boirons conficte en douceur. Et si vous sentez de vous-mesmes en humilité, sentez de Dieu selon sa bontés
16 Maintenant il se peut entendre quels sont les fruits de pénitence : asçavoir, les œuvres qui se font pour servir à Dieu en son honneur, et les œuvres de charité, et en somme une vraye saincteté et innocence de vie : brief, selon que chacun s'efforce tant plus de compasser sa vie à la reigle de la Loy de Dieu, en cela il donne tant meilleurs signes qu'il est vray repentant. Pour ceste cause l'Esprit nous voulant exhorter à repentance, nous propose quelque fois tous les préceptes de la Loy, et quelque fois le contenu de la seconde Table : combien qu'en d'autres passages, après avoir condamné l'immondicité de la source du cœur, il nous incite aussi à monstrer par tesmoignages extérieurs que nous sommes vrayement repentans. De laquelle chose les lecteurs auront une peinture vive ci-après, quand je descriray la viechrestienne. Je n'amasseray point yci les passages des Prophètes, où d'un costé ils se mocquent des badinages de ceux qui s'efforcent d'appaiser Dieu par cérémonies, disans que ce ne sont que jeux de petis enfans : d'autre part ils enseignent, quelque intégrité externe qu'il y ait en la vie, que ce n'est pas le principal, veu que Dieu regarde le cœur. Quiconque aura moyennement versé en l'Escriture, comprendra aiséement de soy sans autre Docteur, qu'en ayant affaire à Dieu on ne proufite rien, si on ne commence par l'affection intérieure du cœur. Et le
1) Sermo XI, In Cantic.