LIVRE IV, CHAPITRE IX
moyen sinon que de juger par l'Esc.riture lequel c'est qui a mal résolu : car il n'y a point d'autre loy certaine pour discerner. Il y a environ neuf cens ans qu'il se feit un Concile à Constaniinoble du temps de Léon Empereur, où il fui ordonné qu'on abatroil et qu'on romproit toutes les images qu'on avoit aux Eglises. Tantost après, Irène, mère de l'Empereur, assembla un autre Concile à Nice, lequel ordonna qu'on les remeist. Lequel des deux tiendrons-nous pour légitime? Le second a gaigné le jeu : car les images ont tenu bon aux Eglises. Mais sainct Augustin dit que cela ne se peut faire sans péril éminent d'idolâtrie. Epiphanius plus ancien Docteur, parle encores plus rudement : car il dit que c'est meschanceté et abomination , de veoir des images aux temples des Cbrestiens. Puis qu'ils ont ainsi parlé de leur temps, approuveroyent-ils un tel Concile, s'ils vivoyent aujourd'huy? Qui pis est, si les Historiens disent vray, ce Concile-là nonseulement a receu les images, mais aussi a conclud qu'on les devoit honorer. Or c'est chose notoire qu'un tel Décret est procédé de Satan. Que dirons-nous de ce qu'ils ont si vilenement dépravé, falsilié et deschiré par pièces toute l'Escriture ? qui monstre bien qu'ils ne s'en sont faits que raocquer : ce que j'ay descouvert ci-dessus autant qu'il estoit besoin. Quoy qu'il en soit nous ne pourrons autrement discerner entre les Conciles qui se contrarient l'un à l'autre, comme il y en a plusieurs, sinon en les examinant tous par la Parole de Dieu, qui est la balance à laquelle sont sujets nonseulement les hommes, mais aussi les Anges. Pour ceste cause nous rejetions le Concile second d'Ephèse, et approuvons celuy de Chalcédoine, pource qu'au premier l'impiété d'Eutyches a esté confermée, laquelle a esté condamnée au second. Et de faict les Pères qui ont assisté au Concile de Chalcédoine, n'ont prins leur jugement que de la Parole de Dieu. Pourtant nous les ensuyvons avec telle condition que nous avons la Parole de Dieu pour nous esclairer : selon laquelle ils se sont aussi conduits. Voysent maintenant les Romanisques ; et qu'ils se vantent,
comme ils ont accouslumé, que le sainct Esprit soit lié et attaché à leurs Conciles.
10 Combien que mesmes aux anciens Conciles qui sont les plus purs, il y a quelque chose à redire : ou à cause que les Evesqups qui cstoyent pour lors, combien,qu'ils fussent gens sçavans et prudens , toutesfois estans empeschez aux matières pour lesquelles ils estoyent assemblez, ne regardoyent pas beaucoup d'autres choses : ou qu'estans occupez en grans affaires, ils ne prenoyent esgard à ceux qui estoyent de moindre importance : ou qu'ils pouvoyent faillir Itar ignorance : ou bien qu'aucunesfois ils estoyent trop ardens en leurs affections. Geste dernière raison pourroit sembler la plus dure; toutesfois nous en avons un exemple notable au premier Concile de Nice, duquel la dignité a esté prisée par-dessus tous autres. Car les Evesques qui estoyent là venus pour défendre le principal point de noslre foy, combien qu'ils veissent Arrius en leurs présences prest de batailler, et que pour le convaincre il leur fust nécessaire de bien accorder ensemble : néantmoins comme s'ils fussent là venus de propos délibéré pour luy faire plaisir, ne se soucians point en quel danger estoit l'Eglise , commencèrent à se mordre , accuser et injurier l'un l'autre, à présenter libelles diffamatoires, ausquels toute leur vie estoit traduite : brief, ils laissoyent Arrius pour se desfaire eux-mesmes. El estoyent d'une telle intempérance acharnez ensemble, qu'il n'y eust jamais eu lin à leurs contentions, si Constantin Empereur, protestant qu'il ne vouloil point estre le juge, n'eust réprimé leurs débats. Combien est-il plus vray-semblable, que les autres Conciles qui depuis se sont ensuyvis, ayent peu avoir quelque faute? Cela n'a point mestier de longue probation : car quiconques lira les actes des Conciles anciens, y trouvera beaucoup d'infirmité; je ne di non plus.
11 Et de faict, Léon Evesque de Rome n'a point douté d'arguer le Concile de Chalcédoine d'ambition et de témérité inconsidérée, combien qu'il le confesse estre sainct et chrestien quant à la doc-
trine. Il ne nie pas que ce soit un Concile légitime : mais il dit plat et court, qu'il a peu errer. Il semblera advis à quelqu'un que je soye mal advisé, de mettre peine à TOOnslrer tels erreurs, veu que les Papistes mesmes confessent que les Conciles peuvent errer aux choses qui ne sont point nécessaires à salut. Mais ce que je di n'est point superflu. Car combien que les Papistes, quand on les contraint par vives raisons, confessent cela de bouche: toutesfois puis qu'ils veulent que nous recevions inditféremment et sans exception, pour révélation du sainct Esprit tout ce qui aura esté déterminé aux Conciles, en (juelque affaire que ce soit, ils requièrent de faict plus qu'ils ne disent de paroles. En faisant ainsi où tendent-ils, sinon d'obtenir que les Conciles ne peuvent errer ? ou bien s'ils errent, qu'il n'est point licite de veoir la vérité, ou ne point consentir aux erreurs? La tin de mon intention est de monstrer que le sainct Esprit a tellement gouverné les bons Conciles et chrestiens, qu'il a néantmoins permis qu'il y eust quelque inlirn.ilé humaine mesiée : atin de nous apprendre qu'il ne nous faut point trop tier aux hommes. Ceste sentence est beaucoup plus douce que le dire de Grégoire iNazianzène, asçavoir que jamais il n'a veu bonne issue d'aucun Concile. Car en aflérmant que tous sans exception ont eu mauvaise hn, il ne leur laisse gucres d'authorité. Il n'est jà mestier de faire plus mention à part des Conciles provinciau)i, d'autant qu'il est aisé de juger par ce qui a esté dit, quelle authoiité ils doyvent avoir pour bastir articles de foy, et faire recevoir telle doctrine qu'il semblera bon à (juelque nombre d'Évesques, si tost qu'ils seront assemblez en un lieu.
12 Or nos Romanisques se voyans destituez de toute aide de raison, recourent iinalement à ce dernier et malheureux refuge : c'est qu'encores qu'ils soyenl ignorans et pervers, néantmoins la Parole de Dieu demeure , laquelle commande d'obéir à nos supérieurs. Mais que sera-ce, si je nie que ceux qui sont tels soyent nos supérieurs ? Car ils ne doyvent point plus usurper de dignité
qu'en a eu Josué, lequel estoit Prophète de Dieu, et excellent Pasteur. Or oyons avec quelles paroles il a esté ordonné en son office de par le Seigneur : Que le livre de la Loy, dit-il, ne soit jamais eslongné de tes yeux : mais que tu médites en iceluy nuictetjour. Tu ne déclineras ni à dexlre ni à senestre, et lors fu chemineras droictement*. Nous tiendrons doncques pour nos Prélats spirituels ceux qui ne déclineront de la Loy de Dipu ne d'un costé ne d'autre. Que s'il faloit indifféremment recevoir la doctrine de tous Pasteurs, quel mestier estoit-il que fussions si souvent et tant songneusement adverlis par la Parole de Dieu, de n'escouter la doctrine des faux Prophètes et des faux Pasteurs? N'escoutez point, dit-il par Jérémie, les paroles des Prophètes qui vous prophétisent : car ils vous enseignent mensonges, et vous annoncent la vision de leur cœur, non pas ce qui est procédé de la bouche de Dieu^. Item, Gardez-vous des faux Prophètes qui vienent à vous en habits de brebis :mais par dedans sont loups ravissans^. Sans propos sainct Jehan nous eust admonestez d'esprouver les esprits, pour sçavoir s'ils sont de Dieu *. De laquelle espreuve ne doyvent estre exempts les mensonges du diable, puis que les Anges mesmes de Paradis y sont sujets.
D'avantage, ceste parole de nostre Seigneur, c'est asçavoir que si un aveugle meine l'autre, tous deux chéenl en la fosse ^ : ne nous monstre-elle point assez qu'il y a bien à regarder quels Pasteurs on escoute, et qu'il n'est pas bon de légèrement les escouter tous*^. Parquoy ils ne nous peuvent estonner de leurs tiltres d'authorité, pour nous attirer en leur aveuglement : puis que nous voyons au contraire le soin qu'a nostre Seigneur de nous donner terreur, à ce que ne nous laissions point aisément mener par l'erreur d'autruy, sous quelque masque et grand nom qu'il soit caché. Car si la response de Jésus-Christ est véritable, tous les conducteurs aveugles , soit qu'ils soyent nommez Evesques , Prélats ou
1) Josué I, 7, 8.
3) Mallli. VU, 15.
5) Matlh. XV, U.
5) Jrr. XXIII, 16.
4) 1 Jean IV, 1.
6) Gai. I, 8.