‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 235 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE X

Législateur, il n'est pas licite à l'iiomme mortel d'usurper ceste dignité, il nous faut avoir en mémoire les deux raisons que nous avons amenées, pourquoy c'est que Dieu s'attribue cela à luy seul. La première est, à ce que sa volonté soit tenue comme une rcigle parfaite de toute justice et saincteté : et pourtant, que la science de l)ien vivre soit de (;ognoistre ce (ju'il luy plaist. La seconde est, que touchant la façon de le bien et deuement servir, il soit recognu pour seul supérieur de nos âmes, ayant l'autborité de commander, et que nostre devoir soit de luy obéir. Quand ces deux raisons seront imprimées en nostre mémoire, il nous sera facile de discerner quelles constitutions des hommes sont contraires à la Parole de Dieu : asçavoir toutes celles lesquelles on dit appartenir à vrayement servir Dieu, et ausquelles garder on astreint les consciences, comme si elles estoyeni nécessaires. Qu'il nous souviene doncques de poiser tous les statuts et décrets des hommes en ceste balance, si nous voulons avoir un certain examen et infallible. Sainct Paul en l'Epistre aux Colossiens s'arme de la première raison, combatant contre les faux prophètes qui vouloyent imposer nouvelles charges sur les E;j,li3es^ En l'Epistre aux Galatiens, il insiste i)lus en la seconde, ayant toulesfois une semblable cause à démener.

Il dispute doncques en l'Epistre aux Colossiens qu'il ne faut point prendre des hommes la doctrine du vray service de Dieu, veu qu'il nous a tldèlement et suffisamment instruit comment nous le devons servir. Pour démonstrer cela, il traitle au chapitre l"^"" comment toute la sagesse la(iuelle ameine l'homme à perfection devant Dieu, est contenue en l'Evangile. Au commencement du chapitre II, il teslifie que tous les ihrésors de sagesse et intelligence sont cachez en Christ^.

De là il conclud que les fidèles se doyvent bien gardey d'estre distraits du troupeau de Christ par une vaine philosophie, selon les constitutions des hommes. Puis en la fin du chapitre il passe encores outre, condamnant tous services de Dieu

1) Col. II, 8.

2) Col. II, 3.

volontaires, comme il les appelle, c'està-dire que les honnnes auront controuvez d'eux-mesmes, ou prins des autres : et en général tous commandemens inventez des hommes pour servir Dieu. INous avons doncques ce point gaigné, que toutes constitutions : en l'observation desquelles ont fait à croire que le service de Dieu est situé, sont nieschantes. Touchant des argumens dont il use en l'Epistre aux Galatiens, pour monstrer qu'il n'est pas licite d'assujetir les consciences, lesquelles doyvent estre gouvernées de Dieu seul \ chacun les peut entendre en les lisant : principalement je renvoyé les lecteurs au chapitre V.

9 Mais pource que toute ceste matière sera mieux liquidée par exemples, il sera bon devant que procéder outre, d'accomoder ceste doctrine à nostre temps.

Nous disons que les constitutions desquelles le Pape avec sa bande charge l'Eglise, sont pernicieuses et meschantes. Les Papistes les maintienent estre sainctes et utiles. Or il y en a deux espèces : car les unes sont des cérémonies, les autres regardent plus à la discipline. Advisons doncques si nous avons juste cause qui nous meine à les réprouver tant les unes que les autres. Certes il y en a plus que je ne voudroye : premièrement ceux qui les font ne maintienent-ils pas haut et clair que le vray service de Dieu y est comprins? A quelle fin rapportent -ils leurs cérémonies, sinon à ce que Dieu soit servy par icelles? Et cela ne se fait point seulement par les idiots et commun populaire, mais par l'approbation de ceux (lui sont les gouverneurs et prélats. Je ne touche point encores aux énormes abominations, par lesquelles ils se sont efforcez de renverser toute piété : mais il est certain qu'ils ne feroyent pas des crimes mortels et irrémissibles , d'estre contrevenu à la moindre tradition de celles qu'ils ont forgées, s'ils n'assujetissoyent le service de Dieu à leurs inventions propres. En quoy doncques faillonsnous , si nous ne pouvons aujourd'huy porter ce que sainct Paul dit n'estre point tolérable : asçavoir qu'il ne faut

1) GaJ. V, 1.

4Gi

point compasser le service de Dieu au plaisir des hommes: principalement (juand ils commandent qu'on le serve en rudimens puériles, c'est-à-dire en choses extérieures* : ce que sainct Paul dit estre répugnant à Christ. D'avantage, il est assez notoire comment ils astreignent les consciences à observer d'une rigueur extiême tout ce qu'ils commandent. Quand nous contredisons à cela , nous avons sain(;t Paul adjoinct avec nous en la niesme cause : lequel ne permet nullement que les consciences des lidèles soyent sub- •inises à la servitude des hommes^.

10 D'avantage il y a encores pis, c'est que depuis qu'on a une fois commencé de constituer la religion en ces vaines traditions, il s'ensuyt incontinent après ceste perversilé une autre malédiction exécrable, laquelle Christ reprochoit aux Pharisiens ; c'est asçavoir que le commandement de Dieu est mesprisé et anéanty pour garder les préceptes des hommes^.

Je ne combatray point de mes paroles contre nos législateurs qui sontà présent. Je leur donne la victoire, s'ils se peuvent excuser que ceste accusation de Christ ne s'addresse point à eux. Mais comment -s'en excuseroyent-ils, veu que c'est cent fois plus horrible péché en eux, de ne s'estre confessé une fois l'an en l'aureille d'un Prestre, que d'avoir mené meschante vie tout au long de l'année P avoir touché de la chair au bout de la langue au vendredi, que d'avoir souillé tous ses membres chacun jour par paillardise? avoir -mis la main à quelque ouvrage utile et honneste de soy en un jour de feste dédié à quelqu'un de leurs saints canonisez à leur poste, que d'avoir tout au long de la sepmaine employé tout son corps à meschans ac^tes P un Prestre estre conjoincten mariage légitime, que d'estre entaché de mille adullères? de ne s'estre point acquitté d'un vœu de pèlerinage, que de rompre sa foy en toutes promesses.^ n'avoir point employé son argent aux pompes désordonnées de leurs Eglises, que d'avoir délaissé un povre en une «xtrême nécessité ? avoir passé par-devant une idole sans oster son bonnet, que

1) Col. II, 20.

3) Mallh. XV, 3.

2) Gai. V, 1

d'avoir conlemné tous les hommes du monde? n'avoir point barboté à certaines heures longues paroles sans sens, que de n'avoir jamais prié eu vraye affection?

Qu'est-ce anéantir le commandement de Dieu pour ses traditions, si cela ne l'est? c'est asçavoir quand froidement et comme par acquit recommandans l'observance des commandemens de Dieu, ils requièrent une entière obéissance des leurs avec un si grand soin : comme si loute la venu de piété y esloil siiuée? Quand punissans la transgression de la Loy de Dieu par amendes de légères satisfactions, ils ne punissent de moindre peine la trangression d'un de leurs décrets que par prison, feu, ou glaive? Quand estans assez faciles à pardonner aux contempteurs de Dieu, ils poursuyvent leurs contempteurs d'une haine inexorable jusqu'à la mort? Et quand ils instruisent tellement ceux lesquels ils tienent captifs en ignorance, qu'ils aimeroyent mieux veoir loute la Loy de Dieu estre renversée, qu'un seul point des commandemens de l'Eglise, comme ils les appellent? Premièrement, c'est trop desvoyé du droi( t chemin, que pour choses légères et (si on s'arresloit au jugement de Dieu) indifférentes, l'un contemne, condamne et rejette l'autre. Maintenant (comme s'il n'y avoit point assez grand mal en cela) tels élémens frivoles de ce monde (comme sainct Paul les nomme') sont plus estimez, que les ordonnances célestes de Dieu. Celuy qui est absous en adultère, est condamné en son manger. Une femme légitime est défendue à celuy auquel est permise une paillarde. Voylà le fruit de ceste obéissance plene de prévarication, laquelle se recule autant de Dieu, qu'elle s'encline aux hommes.

Il II y a encores deux autres vices â réprouver en ces constitutions, lesquels ne sont pas petis. Le premier est, qu'elles nous amusent à des observalions pour la plus grand'part inutiles, et mesmes quelquesfois sottes et contre raison. Le second est, que la multitude en est si grande, que les consciences lidèles en sont oppressées et estans réduites à une espèce

\) Gai. IV, 9.

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