LIVRE IV, CHAPITRE X
Jésus avec la Samaritaine, quanti il luy dit que le temps esloit venu, que les vrais serviteurs de Dieu l'adoreroyent en esprit et vérilé* . Cela certes avoil bien esté lousjours fait: mais les lidèles du Nouveau Testament dilfèrent en cela des anciens Pères, que l'adoration spirituelle de Dieu estoit couverte du temps de la Loy, de cérémonies, et comme cachée dedans : maintenant nous adorons Dieu simplement, d'autant que le voile du Temple est rompu avec toutes ses appartenances. Pourtant ceux qui confondent teste différence, renversent l'ordre institué et eslably par Jésus-Christ. Quel- (ju'un demandera. Les rudes doncques n'auront-ils nulles cérémonies pour soulager leur ignorance ? Je confesse qu'il n'est que bon et utile de les aider par ce moyen : mais je di qu'il faut user de mesure, asçavoir que le tout serve à es- (iarcir la cognoissance de Jésus-Christ, et non pas l'obscurcir. Dieu doncques nous a donné peu de cérémonies et aisées, pour nous représenter Jésus-Christ depuis qu'il nous a esté exhibé. Les Juifs en ont eu d'avantage pour le figurer en son absence. Or je di qu'il leur estoit absent pour lors : non pas quant à sa vertu, mais quant à la façon de le représenter. Pourtant si nous voulons tenir bon moyen en cest endroict, il nous faut garder de multiplier le nombre des cérémonies, lequel doit estre petit selon l'ordonnance de Dieu. Il faut adviserque celles que nous aurons soyent aisées, pour ne point grever les consciences : et qu'en leur signification elles ayent une majesté et évidence telle que dit a esté. Que cela n'ait pas esté fait,qu'est-il mestier de le monstrer plus au long? car il est notoire à chacun.
15 Je laisse à dire les fanlasies pernicieuses dont on a abruvé le povre monde luy faisant à croire que les cérémonies inventées des hommes sont sacrifices jilaisans à Dieu, par lesquels les péchez sont effacez, et par lesquels on acquiert justice et salut. Quelqu'un me dira que si ce sont choses bonnes d'elles-mesmes, elles ne peuvent estre corrompues par
1) Jean IV, 23.
ces erreurs survenans, veu qu'il en advient bien autant aux œuvres que Dieu a commandées. Mais cela est plus intolérable, de faire tel honneur aux œuvres controuvées au plaisir des hommes, que de les réputer méritoires de la vie éternelle. Car les œuvres commandées de Dieu, prenent le fondement de leur rémunération, de ce que Dieu les a agréables à cause de l'obéissance. Elles ne sont point doncques estimées pour leur propre dignité ou mérite, mais d'autant que Dieu prise l'obéissance que nous luy rendons. J'enten si quelqu'un faisoit en perfection ce que Dieu commande. Car les œuvres que nous faisons ne sont plaisantes à Dieu que par sa bonté gratuite, d'autant que l'obéissance n'y est qu'à demi. Mais d'autant que nous ne disputons pas yci dont procède nostre justice, laissons ceste question. Quant est de la matière présente, je di derechef que tout ce que les œi.vres ont de valeur et estime, elles l'ont au regard de l'obcissance que nous rendons à Dieu, laquelle seule il regarde : comme il dit par son Prophète, Je ne vous ay rien, ditil, commandé des hosties et sacrifices : mais seulement d'escouter ma voix'.
Touchant des œuvres que les hommes font à leur dévotion il en est dit ainsi en un autre passage : Vous employez vostre argent sans acheter du pain ^ : signifiant que c'est peine perdue. Item, C'est en vain qu'ils m'honorent selon les commandemens des hommes *. Pourtant nos adversaires ne s'excuseront jamais, en ce qu'ils souffrent que le povre populaire cherche sa justice en ces fatras de traditions humaines, pour pouvoir consister devant Dieu, et obtenir salut. D'avantage, n'est-ce pas un vice digne de grande répréhension, qu'ils usent de beaucoup de cérémonies non entendues, pour amuser le monde comme à une baslellerie et jeu de farce, ou à quelque conjuration d'enchanteurs? Car il est certain que toutes cérémonies sont perverses et nuisibles, sinon qu'elles meinent les hommes à Christ. Or toutes les cérémonies dont on use en la Papauté, n'ont ne doctrine
1) Jér. VII, 22, 23. 2) Is. LV, 2.
3) Is. XXIX, 13; Mallh. XV, 9.
ne signilicalion, mais sont amusemens de petis enfans. Finalement, comme le ventre est subtil pour inventer choses qui luy soyent à proufit, il y en a eu la pluspart controuvées par les Prestres par pure avarice, pour amener la farine au molin. Mais encores de quelque origine qu'elles procèdent, si on veut purger l'Eglise d'une turpitude manifeste, et qu'il ne s'y exerce point foire ne marchandise vilene, on ne peut autrement faire que d'en retrancher la pluspart, d'autant que ce sont comme attrapes pour attirer l'argent du peuple.
16 Combien qu'il semble advis que ce que j'ay dit jusques yci des traditions humaines, soit seulement pour nostre temps, afin de réprouver les superstitions papistiques, si est-ce toutesfois qu'on en peut recueillir une doctrine utile pour tous temps. Car toutes fois et quantes que ceste folie pullule, de vouloir servir Dieu par inventions humaines, toutes les ordonnances qu'on fait à ceste fin vienent incontinent à ces abus que nous avons dit. Car ce n'est point pour un temps, mais pour tousjours, que Dieu a dénoncé ceste malédiction, de frapper d'aveuglement et bestise tous ceux qui le serviront par doctrines humaines'. Cest aveuglement est cause que ceux qui se desvoyent du droict chemin, en mesprisant tant d'admonitions de Dieu, tombent d'une absurdité en l'autre. Toutesfois si quelqu'un désire d'avoir une doctrine générale, sans avoir esgard à la Papauté, quelles sont les traditions humaines, lesquelles doyvent estre en tout temps répudiées de l'Eglise, la détermination que nous en avons mise ci-dessus, est claire et certaine, asçavoir qu'il nous faut mettre en ce rang toutes les loix qui seront faites des hommes sans la Parole de Dieu, à ceste fin d'establir quelque façon de servir à Dieu, ou de lier les consciences par nécessité. S'il y a encores d'autres abus qui s'en ensuyvent, comme quand par la multitude des cérémonies la (;lairté de l'Evangile est obscurcie, ou bien que ce sont folles observations et Inutiles qui ne peuvent
1) Is. XXIX, 13, Ht.
édifier, ou bien que ce sont amorses pour escumer l'argent des bourses, ou bien que le peuple en soit grevé outre j mesure, ou qu'il y ait des autres meschan- I tes superstitions : tout cela nous devra aider pour facilement discerner combien de mal et de nuisance il y a.
17 J'enten bien que c'est qu'ils respoiident pour eux, asçavoir que leurs traditions ne sont pas d'eux-mesmes, mais de Dieu, d'autant que l'Eglise est régie par le sainct Esprit à ce qu'elle ne puisse errer. Or ils présupposent que 1 aulhorité de l'Eglise réside par-devers eux. Ce point gaigné, il s'ensuyt que toutes leurs traditions sont révélations du sainct Esprit, lesquelles on ne peut mespriser sans mespriser Dieu. Et afin qu'il ne semble advis qu'ils ayent rien follement attenté de leurs testes, ils font à croire que la plus grand'part de leurs ordonnances est venue des Apostres.
D'avantage, ils disent qu'un seul exemple peut démonstrer ce que les Apostres ont fait en général : asçavoir quand estans assemblez ils ont déterminé en leur Concile, que les Gentils se deussent abstenir de manger du sang ou de la chair d'une beste suffoquée ou de ce qui auroit esté sacrifié aux idoles ^ Wous avons amplement déclairé autre i art, combien faussement ils abusent du tiltre de l'Eglise pour approuver leur authorité. Quant à la cause présente, si en rejeltant toute feintise et fausseté nous considérons ce qui nous est mestier de regarder, c'est asçavoir quelle Eglise requiert Jésus- Christ, afin de nous ranger, et conformer à sa reigle : il nous sera assez évident que ceste n'est point l'Eglise, laquelle en outrepassant les limites de la Parole de Dieu, s'esbat à faire nouvelles loix, et inventer nouvelle façon de servir Dieu. Car ceste loy qui a esté une fois enjoincte à l'Eglise ne demeure-elle point éternellement? Tu prendras garde de faire ce que je te commande : tu n'y adjousteras rien et n'en diminueras. Et derechef, Tu n'adjousleras à la Parole du Seigneur, et n'en diminueras : afin qu'il ne t'accuse et que tu ne sois trouvé
1) Acl. XV, 20, 29