‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 239 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE X

20 Pour cause de briefveté je prodiiiray seulement un exemple. Si quelqu'un leur demande dont ils ont leur eau bénilé : ils respondront Incontinent, que c'est des Aposires. Comme si les histoires ne racontoyent point que (.'.'a esté un Pape qui en a esté le premier inventeur : lequel s'il eust appelé les Aposires à. son conseil, n'eust jamais coniaminé le Baptesme par ceste ordure, voulant faire un mémorial du Sacrement, qui n'a point esté ordonné sans cause pour estre une lois receu. Combien (jue ce ne m'est pas chose vray-semblable q^ue l'origine en soit si ancienne que les histoires en font mention. Car sainct Augustin dit qu'aucunes Eglises de son temps réprouvoyent la cérémonie de laver les pieds le jour de la Cène, de peur qu'il ne semblast que cela apparteinst au Baptesme. En quoy il signifie qu'il n'y avoit lors nulle espèce de lavement laquelle eust quelque similitude avec le Baptesme ^ Quoy qu'il en soit, je n'ay garde de concéder que cela soit jamais procédé de l'esprit des Apostres, d'user d'abiution quoiidienne pour réduire en mémoire le Baptesme, qui vaut autant à dire comme le réitérer. Et ne me chaut de ce que sainct Augustin en un autre passage attribue aussi bien aux Apostres d'autres observations. Car puis qu'il ne fait que deviner par conjectures, quel jugement pourroit-on asseoir là-dessus, mesmes de choses si grandes?

Finalement, encores que j'accorde que les choses qu'il dit soyent descendues du temps des Ajwstres, si est-ce qu'il y a grande différence entre ordonner quelques exercices dont les fidèles puissent user en liberté ou s'en abstenir, et faire des statuts pour lier estroitement les consciences. Toutesfois quiconques en ait esté l'autheur, puis qu'elles ont esté tirées en si grand abus, nous ne faisons nul déshonneur à iceluy en les abatant, à cause de la corruption qui y est survenue : d'autant qu'elles n'ont jamais esté instituées à ceste intention qu'elles fussent perpétuelles.

2'! L'exemple des Apostres qu'ils allèguent pour donner aulhorité à leur lyran-

)) Episl. CXVni, Àd Januarium.

nie, ne fait de rien mieux à propos. Les Apostres, disent-ils, et les Anciens de l'Eglise primitive ont fait une ordonnance outre le mandement de Christ :

par laquelle ils défendoyent aux Gentils de ne manger des choses immolées aux idoles, de la chair de beste sulfoquée, ne du sang K S'ils ont eu raison de ce faire, pourquoy ne pourroyent leurs successeurs les ensuyvre toutes les fois que meslier est? Je voudroye qu'ils les ensuyvissent tant en ceci qu'en autres choses. Car je nie que les Apostres en cela ayent institué ou ordonné rien de nouveau; comme il m'est facile de prouver.

Car puis qu'en ce lieu là mesme sainct Pierre afferme que c'est tenter Dieu d'imposer quelque charge sur les disciples : il renverseroit après sa sentence, s'il souffroit que quelque charge leur fust imposée. Or ce seroit certainement une charge, si les Apostres décernoyenl par leur authorité, qu'il fust défendu aux Gentils de ne manger des sacrifices des idoles, ne de la chair de beste sulfoquée, ne de sang. Néantmoins il demeure tousjours un scrupule : c'est qu'il semble advis qu'ils l'ayent défendu. !\!ais quand on regardera de près au sens de leur ordonnance, la solution sera facile. Le premier et principal point est, qu'il faut laisser aux Gentils leur liberté : sans leur faire fascherie, ne les inquiéter des observations de la Loy. Jusques yci elle nous favorise directement. L'exception qui s'ensuyt après touchant les sacrifices, la chair estouffée, et le sang, n'est pas une nouvelle loy faite par les Apostres : mais c'est le commandement éternel de Dieu de garder charité. Et ne diminue en rien la liberté des Gentils :

mais seulement les advertit comment ils se doyvent accomoder à leurs frères,pour ne les scandaliser en l'usage de leur liberté. Notons doncques que ceci est le second point : c'est asçavoir que la liberté des Gentils ne soit nuisante, ny en scandale à leurs frères. Si quelqu'un persiste encores, disant qu'ils ordonnent quelque certaine chose : je respon que seulement ils monstrent, selon qu'il es-

1) Acl. XV, 20.

loit expédient pour le temps, en quelles choses les Gentils pouvoyent scandaliser leurs frères, afin qu'ils s'en gardent : toutesfois ils n'adjoustent du leur rien de nouveau à la Loy de Dieu éternelle, laquelle défend le scandale.

22 Comme si aujourd'huy es pays où les Eglises ne sont pas encores bien ordonnées, les bons Pasteurs dénonçoyent à ceux qui sont desjà bien instruits, qu'ils n'ayent à manger chair au Vendredi, ou labourer en jour de fesie publiquement, jusques à tant que les débiles en la foy, par plus certaine doclrine devienent plus fermes. Car combien que ces choses, la superstition ostée, soyent de soy indifférentes : toutesfois quand elles se commettent avec scandale des frères infirmes, elles ne sont sans péché. El le temps est aujourd'huy tel, que les fidèles ne sçauroyeiit faire ces choses en présence de leurs frères infirmes, sans navrer griefvement leurs consciences. Qui seroit celuy qui oseroit dire, s'il ne vouloit grandement calomnier, qu'en ceste manière tels bons Pasteurs feroyent une nouvelle loy, veu qu'il appert qu'ils ne feroyent sinon obvier aux scandales, lesquels sont assez clairement défendus de Dieu? On en peut autant dire des Apostres, desquels l'intention n'a esté autre que de maintenir la Loy de Dieu, laquelle est d'éviter les scandales; comme s'ils eussent dit, Le commandement de Dieu est, que vous n'offensiez point vos frères infirmes. Vous ne pouvez manger les choses offertes aux idoles, ne de la chair estouffee, ne du sang, sans les offenser : nous vous commandons donc(iues par la Parole de Dieu , de n'en manger avec scandale. Oue telle ait esté l'intention des Apostres, sainct Paul en est tesmoin: lequel accordant à leur ordonnance escrit ainsi : Touchant des viandes qui sont sacrifiées aux idoles, nous sçavons bien qu'il n'y a idole au monde qui soit rien. Mais aucuns en mangent avec ceste conscience, comme si elles estoyent dédiées aux idoles, et leur conscience infirme est violée; voyez que ceste vostre liberté ne tourne en scandale aux imbécilles '. Ce-

0 1 Cor. VIU, 1, 9.

luy qui considérera ces choses, ne sera point ci-après facilement abusé par ces trompeurs, qui veulent faire à croire que les Apostres par ceste ordonnance ont cnmmen(;é à restreindre la liberté de l'Eglise. Mais encores afin qu'ils ne puissent plus fuir ne caviller que ce que je di ne soit la pure vérité : qu'ils me respondent en quelle aulhorité ils ont cassé et anéanty ce décret des Apostres. Ils ne peuvent autre chose alléguer, sinon qu'il n'y a plus de danger touchant les scandales et dissenlions, ausquelles les Apostres vouloyent remédier. Et ainsi, puis que la cause est ostée, que la loy ne doit plus durer ny avoir sa vigueur. Puis doncques que ceste loy a esté faite en considération de charité, selon leur confession mesme, et qu'on ne la transgresse point, sinon en contrevenant à charité : par cela ils confessent que ce n'a point esté une addition nouvelle faite à la Loy de Dieu, faite de la teste des Apostres : mais qu'ils ont purement et simplement accomodé à leur temps, ce que nostre Seigneur nous commande h tous par sa Parole.

"23 Mais jà soit, disent-ils, que les loix ecclésiastiques soyent cent fois iniques et injustes, si est-ce qu'il y faut obéir d'autant qu'il n'est pas yci question que consentions aux erreurs, mais seulement que nous, qui sommes sujets, obéissions aux commandemens rigoureux de nos supérieurs , lesquels il ne nous est pas licite de rejetter. Mais nostre Seigneur par la vérité de sa Parole nous défend irèsbien contre cesie cnvillation, et nous délivre de servitude, pour nous maintenir en la liberté laquelle il nous a acquise de son sacré sang. Car il n'est pas vray (comme malicieusement ils veulent faire à croire) qu'il ne soit yci question sinon de porter quelque dure oppression en nostre corps :n"iais leur fin est de priver nos consciences de leur liberté :

c'est-à-dire du fruit qu'elles reçoivent par le sang de Christ, et de les tormenter servilement et misérablement. Toutesfois nous laisserons ce point, comme s'il estoit de petite importance. Mais pensons-nous que ce soit chose de petite conséquence, de ravir à Dieu son royaume,

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