‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 25 sur 346 · LIVRE III, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE III

kl

passage de Joël servira bien à entendre les autres : Rompez, dit-il, vos cœurs, et non pas vos robbes *, etc. L'un et l'autre aussi sont exposez en ces mots de sainct Jaques, Vous meschans, lavez vos mains:

vous doubles, purgez vos cœurs "^ Vray est que l'accessoire est mis en premier lieu : mais c'est assez que tantost après il monstre le prim-ipe et la fontaine : asçavoir,de nettoyer les ordures cachées, à ce que l'autel pour sacrilier à Dieu soit dressé au cœur. Il y a bien outreplus quelques autres exercices externes, desquels nous usons en particulier pour nous humilier, ou pour donter noslre chair, et en public pour attester de nostre repentance. Or le tout procède de ceste vengence dont parle sainct Paul. Car ce sont choses appartenantes à un cœur affligé, de gémir et pleurer, de hayr et fuir tout plaisir, toute pompe et vanité, de s'abstenir de banquets et délices. D'avantage, celuy qui cognoist quel mal c'est la rébellion de la chair, cherche tous remèdes pour la réprimer. Semblablement, celuy qui pense bien combien c'est une griefve offense d'avoir violé la justice de Dieu, n'a repos ne cesse, jusques à tant qu'il ait donné gloire à Dieu en son humilité. Les Docteurs anciens parlent souvent de ces exercices extérieurs, quand ils ont à traitter des fruits de pénitence. Il est bien vray qu'ils ne constituent point le principal point de la pénitence en iceux. Toutesfois les lecteurs me pardonneront, si je di ce qui m'en semble : c'est qu'ils se sont trop arrestez à ces menues choses. Et celuy qui pensera diligemment, m'accordera, comme j'espère, ce que je di. Car en recommandant si fort ceste discipline corporelle, ils induisoyent bien le peuple à la recevoir avec grande dévotion : mais cependant ils obscurcissoyent ce qui devoit estre en premier lieu. Il y avoit aussi un autre vice en eux, c'est qu'ils estoyent un peu trop extrêmes et rigoureux aux corrections, comme il nous faudra traitter ailleurs.

17 Mais pource qu'aucuns, voyans que les Prophètes font mémoire qu'on se doit repentir avec pleurs et jusnes, ayans un

\) Joël II, 13.

!)Jacq. IV, 8.

sac vestu, et les cendres sur la test?" (ce qui est principalement monstre en Joël *) par cela estiment que le principal de pénitence soit de jusner et pleurer, il nous faut obvier à leur erreur. En ce passagelà doncques de Joël, ce qui est dit de la conversion entière de nostre cœur au Seigneur, et de rompre, non pas nos habillemens, mais nostre cœur, est du tout propre à la pénitence. Les pleurs et jusnes ne sont pas mis comme conséquences perpétuelles, mais comme circonstances qui convenoyent spécialement alors. Car d'autant qu'il avoit dénoncé une vengence de Dieu espovantable aux Juifs, il les admoneste de la prévenir, non-seulement en amendant leur vie, mais aussi en s'humiliant et monsirant signe de tristesse. Car comme anciennement un homme accusé de crime, pour impétrer miséricorde du juge, laissoit croistre sa barbe, ne se peignoit point, et se vestoit de dueil : aussi il convenoit que ce peuple qui estoit accusé devant le ihrone de Dieu, testillast par signes extérieurs qu'il ne demandoit que d'obtenir pardon de sa clémence. Or combien que la manière de se veslir d'un sac, et se jetter cendres sur la teste, f ust la coustume de ce tempslà, et ne nous appartiene aujourd'huy de rien : toutesfois les pleurs et les jusnes ne nous seroyent point aujourd'huy impertinens, toutesfois et quantes que le Seigneur nous démonstre apparence de quelque calamité. Car quand il nous fait apparoistre quelque danger, il dénonce qu'il est appareillé à faire vengence, et quasi desjà armé. Le Prophète doncques parle trèsbien, en exhortant à pleurs et jusnes : c'est-à-dire à tesmoignage de tristesse, ceux auxquels il avoit prédit que le jugement de Dieu est appareillé pour les perdre. En telle sorte les Pasteurs ecclésiastiques ne feroyent point mal aujourd'huy, si toutes fois et quantes qu'ils voyent quelque calamité prochaine, soit de guerre, de famine ou de pestilence, ils remonstroyent à leur peuple qu'il seroit bon de prier le Seigneur avec pleurs et jusnes : moyennant qu'ils s'arrestassent au principal, qui est

1) Joël II, 12.

INSTITUTION CHRESTiENNE.

de rompre les cœurs, et non les vestemens. C'est doncques une chose certaine, «jue le jusne n'est pas tousjoursoonjoinct avec repentance : mais convient particulièrement à ceux qui veulent testitier qu'ils se recognoissent avoir mérité l'ire de Dieu, et néantmoins requièrent pardon de sa clémence. Pour ceste cause Jésus-Christ le met avec angoisse et tribulation. Car il excuse ses Apostres qui ne jusnoyent point du temps qu'ils estoyent en sa compagnie , pource que c'estoit le temps de joye : disant qu'ils auroyent opportunité de jusner au temps de tristesse, quand il les auroit privez de sa compaignie ^ Je parle du jusne solennel et publique. Car la vie du Chrestien doit estre tempérée en telle sobriété, qu'il y apparoisse depuis le commencement jusques à la fin, comme une espèce de jusne perpétuel. Mais pource que ce point sera despesché ci-après, en traittant de la discipline de l'Eglise, je n'en tiendray yci plus long propos.

-18 Toutesfois j'entrelaceray encore ce point : c'est que quand le mot de Pénitence s'allribue à la déclaration externe que font les pécheurs, pour monstrer signe de changement en mieux, alors il est destourné de son sens naturel. Car une telle protestation n'est pas tant se convertir à Dieu, que confesser sa coulpe pour en obtenir pardon et grâce. Ainsi, faire pénitence en cendre et avec le sac, n'est autre chose que de protester que nous avons nos péchez en horreur et nous y desplaisons, pource que Dieu y est griefvement offensé. Et c'est une espèce de confession publique, par laquelle en nous condamnant devant Dieu et ses Anges et tout le monde, nous prévenons le jugement qui nous estoit deu. Car sainct Paul en rédarguant la nonchalance de ceux qui se pardonnent par trop, Si nous nous condamnions, dit-il, nousmesmes, nous ne serions point condamnez de Dieu ^. Au reste, il n'est pas tousjours nécessaire d'appeler les hommes pour tesmoins de nostre repentance, mais de confesser secrettement à Dieu nos péchez, c'est une partie de la repentance,

1} MaUli. IX, 15.

2) 1 Cor. XI, 31.

laquelle ne se peut omettre. Car ce n'est pas raison que Dieu pardonne les péchez auxquels nous nous flattons, et lesquels nous couvrons d'hypocrisie, à ce qu'il ne les produise point en clairlé, et non-seulement il nous convient recognoistre les fautes que nous commettons de jour en jour, mais une lourde cheute nous doit tirer plus loing, et nous réduire en mémoire les offenses qui semblent desjà estre ensevelies de long temps. Ce que David nous enseigne par son exemple.

Car ayant houle du grand forfait qu'il avoit commis quant à Bethsabé, il s'examine jusques au ventre de sa mère, et cognoist que dès lors il a esté corrompu et infect, et adonné à mal *. Et ce n'est point pour amoindrir sa faute, comme plusieurs en s'accusant d'estre hommes pécheurs, se cachent parmi la multitude : et ce leur est une escbappatoire, d'envelopper avec eux le genre humain. David y procède bien d'une autre sorte. Car par ceste circonstance i! augmente et aggrave franchement sa coulpe : asçavoir que dès son enfance estant adonné à mal, il n'a cessé d'amasser péchez sur péchez. En un autre passage aussi bien, il entre en examen de sa vie passée, pour demander pardon des fautes qu'il a commises en sa jeunesse ^. El de faict nous ne prouverons jamais que nous soyons bien resveillez de nostre hypocrisie, sinon qu'en gémissant sous le fardeau, et en pleurant de nostre misère, nous cherchions que Dieu nous en relève, Il convient aussi noter, que la pénitence en laquelle Dieu nous commande de travailler sans lin, et sans cesse toute nostre vie, diifère d'avec celle par laquelle ceux qui estoyenl trébuschez en quelque acte vilein et énorme, ou s'estoyeut desbordez outrageusement en dissolution, ou mesmes en rejellant le joug de Dieu, s'estoyeut comme révoltez de luy , sont comme ressuscitez de mort à vie. Car l'Escritare souvent en exhortant à pénitence, parle comme d'un tel changement, qui nous retire des enfers, pour nous mener au royaume de Dieu, et comme d'une résurrection. Et quand il est dit

1) Ps. LI, 7.

2) Ps. XXV, 7.

Page 1