LIVRE IV, CHAPITRE XI
mune et usitée, que la jurisdiction de l'Eglise fust exercée par la compagnie des Prestres, descjuels, comme j'ay dit, il y en avoit deux espèces : c'est que les uns avoyent l'office d'enseigner, les autres ii'estoyent que députez pour avoir esgard sur la vie de tous. Ceste ordonnance petit à petit, se corrompit, tellement que desjà du temps de sainct Ambroise le Clergé seul exerçoit les jugemens en l'Eglise : de quoy luy-mesme se complaind, en disant, La Synagogue ancienne, et puis après l'Eglise a eu des Anciens, sans le conseil desquels rien ne se faisoit. Je ne sçay par quelle négligence cela s'en est allé en décadence, sinon que par la nonchalance des sçavans, ou pluslost par leur orgueil, d'autant qu'ils ont voulu dominer tous seuls'. Nous voyons combien ce sainct personnage est fasché de ce qu'on avoit aucunement décliné de la pureté : combien (jue de ce temps-là ils eussent encore un ordre, pour le moins, passible. S'il voyoit doncques maintenant les horribles ruines, ausquelles à grand'peine il y apparoist une petite trace de l'édifice ancien, quelles quérimonies en feroit-il ? Premièrement , ce qui estoit donné à toute l'Eglise, les E\esques l'ont usurpé à eux seufement.
C'est tout ainsi que si en un Parfement ou en un Conseil de ville, un Président, un Consul ou Maire déchassoit les Conseillers |)Our régner luy seul. Or comme l'Evesque est supérieur en degré à chacun des autres, aussi d'autre part il faut que toute l'assemblée ou congrégation ait plus d'auihorité qu'un seul homme. C'a esté doncques un acte trop téméraire et désordonné, qu'un homme seul attirant à soy la puissance commune, a premièrement ouvert la porte à une tyrannie desbordée. Secondement, a ravi à l'Eglise ce qui luy appartenoit. Tiercement, a renversé et aboly l'ordre institué par Christ.
7 Mais encores, comme un mal attire tousjours l'autre, les Evesques avec le temps ne daignans point s'empescher de ceste charge , comme si elle n'estoit pas digne de leurs personnes, l'ont commise à
1) In quint, cap. I ad Tim.
des autres. De là sont venus les Officiaux, qui ont esté faits pour tenir la jurisdiction ecclésiastique. Je ne di pas encores quelles gens : seulement je di' qu'ils ne (lifFèrent en rien des juges séculiers, et loutesfois ils appellent encores leur jurisdiction. Spirituelle : combien qu'on n'y plaidoye quasi que de chose terrienne. Encores qu'il n'y eust autre mal, quelle honte est-ce à eux , d'appeler une justice contcnlieuse, la justice de l'Eglise? 3Iais on y fait, disefit-ils les monitions et les excommuniemens. Est-ce ainsi qu'on se joue de Dieu ? TJn povre homme doit de l'argent , il est cité pardevant monsieur l'Official : s'il comparoist, il est condamné: après la sentence, s'il ne paye on l'admoneste : après la seconde monilion , on l'excommunie : s'il ne comparoist à la citation, on l'admoneste aussi bien de se représenter : s'il ne le fait au jour, on l'admoneste pour la seconde fois, et incontinent on l'excommunie. Je vous prie, qu'y a-il là de semblable ou à l'institution de Christ, ou à l'usage ancien, ou ù la façon de lEglise? Ils répliqueront qu'on y corrige aussi bien les vices. C'est bien dit : non-seulement ils souffrent paillardises, insolences, yvrongneriesettoutes telles vilenies, mais les approuvent quasi, et entrctienent par leur consentement : et non-seulement au peuple : mais au Clergé. Seulement ils en appellent quehiues-uns , ou afin qu'il ne semble point advis qu'ils soyent du tout sans souci , ou afin de les punir par la bourse. Je laisse là les pillages, rapines, larrecins et sacrilèges qui s'en recueillent. Je ne di pas aussi quelle manière de gens on eslit le plus souvent à cest office. Ce seul point nous est plus qu'assez, que quand les Romanisques se vantent de leur jurisdiction spirituelle, il nous est aisé de leur renionstrer qu'il n'y a rien plus contraire à la façon que Jésus-Christ nous a baillée, et qu'elle est autant semblable à la coustunie ancienne , que les ténèbres ressemblent à la clairté.
8 Combien que nous n'ayons tout dit ce qui se pouvoit yci amener et qu'encores ce qu'avons dit ait seulement esté louché en peu de paroles : toutesfois je
pense tellement avoir abatu nos adversaires, que nul n'aura plus à douter que la puissance spirituelle, de laquelle le Pape avec tout son règne se glorilie, ne soit une tyrannie profane contre la Parole de Dieu, et injuste sur son Eglise. Or sous ce nom de Puissance spirituelle, je compren tant la hardiesse qu'ils ont entreprinseà semer nouvelles doctrines, pour destourner le povre peuple de la pure simplicité de la Parole de Dieu, que les traditions iniques dont ils ont enlacé les povres âmes , et toute leur jurisdiction ecclésiastique, qu'ils appellent : laquelle ils exercent par leurs sutfragans , vi(-aires, pénitenciers, et ofTiciaux. Car si nous soutfrons que Christ règne entre nous, toute ceste domination est quant et quant abatue et ruinée. Il n'app;irlient pas à ce présent propos de trailter l'autre espèce de leurs seigneuries, (jui gist en possessions et patrimoines , puis qu'elle n'est point exercée sur les consciences. Combien qu'en cela aussi on peut appercevoir qu'ils sont lousjoi!rs semblables il eux-mesmes : c'est-à-dire rien moins que Pasteurs de l'Eglise, comme ils veulent estre appelez. Je ne touche point yci les propres vices des hommes, mais une pesie commune de tout leur estât : veu qu'il ne leur semble point advis qu'il soit bien ordonné, s'il n'est eslevé en richesses et orgueil. Si nous demandons l'authorité de Jésus-Christ sur cela, il n'y a doute qu'il n'ait voulu exclurre les ministres de sa Parole de seigneurie terrienne, quand il a dit. Les Roys dominent sur les peuples : mais il n'est pas ainsi de vous ^ Car par ces paroles non-seulement il signifie (jue l'office d'un Pasteur est différent de l'office d'un Prince : mais que ce sont choses tant diverses, qu'elles ne peuvent convenir toutes deux à une seule personne. Car ce que Moyse a eu toutes les deux charges ensemble ^, cela premièrement s'est fait par miracle; secondement il n'a esté que pour un temps , jusques à ce que les choses fussent mieux establies. .Mais depuis que Dieu eut ordonné une forme telle qu'il la vouloit, il ne demeura à Moyse que le gouverne-
1) Mallh. XX, 25, 1
2) Ex.XVlII, 16.
I ; Luc XXII, :
ment civil. Touchant de la Prestrise, il falut qu'il la résii;nast à son frère Aaron : et à bon droict. C:ir cela passe la faculté de nature, qu'un seul homme puisse soustenir les deux charges, lit a esté ainsi diligemment observé de tout temps en l'Eglise : et n'y a jamais eu nul Evesque, durant qu'il y avoit encoresquehpieforme apparente d'Eglise, qui se soit advisé d'usurper la puissance du glaive: tellement que c'estoit un proverbe commun du temps de sainct Ambroise , que les Empereurs avoyent tousjours plus appelé la dignité sacerdotale, que les Près! res n'avoyent atfeclé l'Empire ou seigneurie.
Car ceste persunsion estoit enracinée au cœur de tous. Que les palais appartenoyent aux Empereurs, et les Eglises aux Evesques , coniiue luy-raesme le dit un peu après ^
9 Mais depuis qu'on a trouvé ce moyen, que les Evesques reteinssent le tiltre, l'honneur, et le proufit de leur office , sans charge ne solicilude : atin de ne les point laisser du tout oisifs, la puissance du ghiive leur a esté donnée, ou plustost ils l'ont prinse d'eux-mesmes. Sous quelle couleur défendront-ils une telle impudence? Premièrement, esio;t-ce à faire aux Evesques de s'empescher des justices, d'entreprendre les gouvernemens des villes et pays, et autres charges qui ne leur appartienent de rien? veu que la charge de leur office est si grande, que s'ils esloyent continuellement après, à grand'peine s'en pourroyent-ils acquitter. Mais selon leur hardiesse accoustumée , ils n"ont point de honte d'alléguer qu'en ceste manière la gloire de Christ est exallée comme il appartient : et ce pendant qu'ils ne sont pas trop distraits de leur vocation. Quant au premier, si c'est un ornement convenable à la dignité épiscopale, que les Evesques avec leur Pape soyent si hauts montez, qu'ils facent mesmes peur aux Princes de leur force : il faut qu'ils se plaignent de Jésus-Christ, par lequel leur hoimeur a esté grandement blessé, si ainsi est. Car suyvant leur opinion, quel plus grand outrage leur pouvoit-il faire, qu'en disant,
1) Referl. hoc Homil. debasilic. trad^ndts.