LIVRE IV, CHAPITRE XI
Les Roys et Seigneurs dominent sur leurs peupli'S : niîiis il ne sera pas ainsi de vous * ? Combien que par ees paroles il n'a point imposé une condition plus dure à ses serviteurs , que luy-niesme l'a prinse pour iuy. Car voyci ses paroles, Qui est-ce (pii m'a constitué Juge entre vous, ou faiseur de partage^? Par les- (juelles nous voyons qu'il proteste qu'il n'est pas en authorité de Juge terrien : ce qu'il ne ieroit si c'esloit chose convenable à son otlice. Les serviteurs ne se laisseront-ils pas réduire à la raison et au point auquel le Maistre s'est volontairement submis? Touchant du second, je voutiroye qu'il le prouvassent aussi bien par expérience , comme il leur est facile d'en babiller. 3Iais s'il n'a pas semblé bon aux Apostres, de vacquer à distribuer les aumosnes en délaissant la Parole de Dieu^: par cela ils sont convaincus (ju'il n'est pas en un homme seul, de faire l'oflice, d'un bon Prince et d'un bon Eves(iue ensemble. Car si iceux Apostres, lesquels selon l'excellence des grâces qu'ils avoyent receues de Dieu, estoyent beaucoup plus suffisans pour satisfaire ù grandes charges, que nul qui ait esté depuis eux, ont néantmoins confessé qu'ils ne pouvoyent ensemble vacquer à l'adminisl ration de la Parole et des aumosnes , qu'ils ne défaillissent sous le fais : comment ceux-ci, qui au pris des Apostres ne sont rien, pourroyent-ils au centuple surmonter leur diligence ? Certes c'estoit une hardiesse trop téméraire d'attenter une telle entreprlnse: toutesfois il a esté lait ; comment il en est prins : chacun le voit. Et certes l'issue n'en pouvoit estre autre, sinon que tels entrepreneurs, renonçans à leur propre charge, feissent le mestier des autres.
10 11 n'y a doute qu'ils ne soyent parvenus de petit commencement là où nous les voyons, s'avançans par succession de temps, comme pas à pas. Car ils ne pouvoyent pas sauter si haut du premier coup : mais en partie par fraudes et prattiques couvertes, ils se sont eslevez comme à la desrobée, tellement que nul n'ap-
1) Mallh. XX, 25 ; Luc XXU, 2b.
3) Ad. VI, 2.
Luc XII, 1^.
percevoit le larrecin, jusques à ce qu'il i'ust fait : en partie selon (jue l'occasion s'y adonnoit, ils ont arraché des mains des Princes par crainte et par menaces quehiue augmentation : en partie aus^■i voyans les Princes esire prompts et enclins à leur donner, ils ont abusé de leur facilité inronsidérée. Ceslecoustume cstoit jadis entre les (idèles, que s'ils avoyent quelque différent, pour éviter plaiiloyer ils consliluoyenl leur Evesque arbitre , d'autant qu'ils ne doutoyent point de sa preud'hommie : et faloit que les Eves(iues fussent enveloppez souvent en ces arbitrages, combien qu'il leur despleust. Mais afin que les parties n'entrassent en contention de procès, ils estoyent contens de soustenir ceste fascherie, comme sainct Augustin le tesmoigne. Les successeurs ont fait de ces arbitrages volontaires, qui estoyent seulement pour retirer les liommes de procès, une jurisdiction ordinaire. Semblablement, pource que les villes et pais se sentoyent fouliez, et qu'on les molestoif, ils ont prins leurs Evesques pour patrons, afin d'estre en leur sauvegarde et tutelle. Les successeurs par subtil moyen se sont faits de protecteurs, seigneurs et maistres. D'avantage, nul ne peut nier qu'ils n'ayent envahi une grande portion de ce qu'ils ont, par force ou par meschantes brigues. Touchant des Princes qui ont de leur bon gré oltroyé jurisdiction aux Evesques, ils ont esté induits à cela pour diverses raisons. Toutesfois quelque apparence de dévotion qu'ail eue leur libéralité, si ont-ils mal regardé au proufit de l'Eglise, de laquelle ils ont par ce moyen corrompu, ou plustost anéanty la vraye et ancienne intégrité. D'autre part, les Evesques qui ont abusé à leur proufit de ceste sotte facilité des Princes, ont bien monstre en ce seul acte qu'ils n'estoyent nullement Evesques. Car s'ils eussent eu une seule eslincelle de bon esprit, et tel qu'ont eu les Apostres, ils eussent respondu par la bouche de sainct Paul, Lesarmes de nostre gendarmerie ne sont point charnelles, mais spirituelles '. Au contraire, eslans transportez d'une cupi-
0 2 Cor. X, 4.
dite aveugle, ils ont perdu eux et leurs successeurs, et l'Eglise.
M Finalement, le Pape ne se contentant plus desjà des contez ou ducliez moyennes, a mis la patte premièrement sur les royaumes, et en la fin mesme sur l'Empire d'Occident. Et alln de s'entretenir par quelque couleur en la possession d'iceluY, laquelle il a acquise par b.'igandages, quelquesfois il se glorifie de l'avoir par droict divin, maintenant il prétend la donation de Constantin, maintenant quelque autre tiltre. Premièrement, je luy respoii avec sainct Bernard, que quelque raison qu'il ail de se nommer Empereur, toutesfois ce n'est point selon le droict apostolique. Car sainct Pierre ne pouvoit, dit-il, donner ce qu'il n'avoit point : mais il a laissé à ses successeurs ce qu'il avoit, asçavoir la solicitude des Eglises 1. Puis il adjouste, 'Veu que le Seigneur et le Maistre dit, qu'il n'est pas constitué juge entre deux ^ ; \q serviteur et disciple ne doit point trouver estrange, s'il n'est pas juge de tous. Or il parle en ce lieu-là des jugemens terriens. Car il adjouste encores, parlant au Pape, Vostre puissance don^ques n'est point sur les possessions, mais sur les péchez : d'autant que vous avez receu les clefs du royaume céleste, non point pour estre grand seigneur, mais pour avoir la correction des vices. Laquelle dignité vous semble advis plus grande, de" remettre les péchez, ou de diviser les possessions? Il n'y a point de comparaison. Ceste supériorité terrienne a ses juges, qui sont les Rois et Princes de la terre. Pourquoy envahissez - vous les limites d'aulruy?
Item, Vous estes fait supérieur : mais non point pour dominer, comme je pense. Pourtant quelque réputation que vous ayez de vous, qu'il vous souviene que vostre estât emporte ministère et service, non point seigneurie. Apprenez qu'il vous faut avoir une besche pour cultiver la vigne du Seigneur, et non point porter un sceptre. Item, C'est chose claire que toute seigneurie est interdite aux Apostres : comment doncques toy, oseras-tu usurper le tiltre d'Apostre en seigneu-
1) De consider., lib. II.
2} Luc Xn, H.
riant : ou s.Mgneurie, estant assis au siège apostolique? Finalement il conclud : La forme apostolique est telle, que toute seigneurie leur est interdicie, et leur est enjoinct de ministrer et servir K Comme ainsi soit que tout ce que dit là sainct Bernard, soit une certaine et pure vérité de Dieu, tellement que quand il ne l'auroit point dit, chacun cognoist qu'ainsi est : toutesfois le Pape n'a point eu de honte de décréter en un Concile d'Arles, que la puissance souveraine des deux glaives luy compétoit par droict divin.
12 Quant est de Ma donation de Constantin, dont ils se vantent, ceux qui ont aucunement leu les histoires de ce tempslà, sçavent combien cela est non-seule ment faux et controuvé, mais aussi sot et ridicule. Mais encores que nous laissions là les histoires : sainct Grégoire, qui a esté environ quatre cens ans après, nous en peut estre tesmoin suffisant. Or toutes fois et quantes qu'il parle de l'Empereur, il l'appelle son gracieux seigneur, et se nomme serviteur indigne d'iceluy *. Iiem, en quelque passage il dit, Que vous qui estes nostre Prince et Seigneur, ne soyez point courroucé contre les Evesques, d'autant que vous avez la puissance terrienne sur eux, mais que vous ayez ceste bonne considération, de dominer tellement sur eux, qu'à cause de celuy duquel ils sont ministres, vous les ayez en révérence ^ Nous voyons comme il se met au rang du commun peuple, pour estre sujet avec les autres : car là il trailte son propre affaire. Item, en un autre passage, J'ay confiance en Dieu tout-puissant, qu'il vous donnera longue vie, et nous gouvernera selon sa grâce sous vostre main *. Je n'allègue point ces choses comme voulant deschitfrer au long la question de la donation de Constantin : mais c'est seulement pour monstrer en passant aux lecteurs, combien c'est une fable puérile de vouloir faire le Pape Empereur. Et d'autant plus grande a esté la vilenie du bibliothécaire du Pape, Augustin Steuche, lequel a esté si elfronté
1) De consider., lib. H. 2) Epist. V, lib. II.
3) Episl. XX, lib IJI.
4) Episl. LXl, lih. Il; epist. XXXI, lib. IV; epist. XXXIV, lib. lY.