LIVRE m, CHAPITRE III
que le peuple a fait pénitence, c'est qu'il s'est relire de l'idolâtrie et autres énormitez semblables. Pour ceste raison sainct Paul commande à ceux qui n'ont point fait pénitence de leurs dissolutions, paillardises et immondicitez, de mener le dueil à cause d'une telle dureté *. Ceste différence fst bien à observer, afin que si aucuns sont exhortez à repentance, nous ne pensions pas estre quittes de nous convenir journellement à Dieu : et que nous ne soyons pas surprins de nonchalance, comme si la mortilication de la chair ne nous apparienoit plus de rien. Car les cupiditez mauvaises dont nous sommes assiduellement chatouillez, et les vices qui pullulent en nous, ne nous donnent point le loisir de nous apparesser, que nous ne mettions peine et soin à nous amender. Parquoy la pénitence spéciale, laquelle est requise en ceux que le diable a transportez du service de Dieu, et enlacez aux filets de mort, n'empesche pas qu'en général tous ne doyvent estre repentans, et n'oste pas la pénitence ordinaire, à laquelle la corruption de nostre nature nous doit soliciter.
19 Or s'il est vray que toute la somme de l'Evangile soit comprinse en ces deux points, asçavoir en repentance et rémission des péchez (comme c'est une chose notoire) ne voyons-nous pas bien que le Seigneur justifie gratuitement ses serviteurs, afin de les restaurer quant et quant en vraye justice, par la sanctification de son Esprit? Jehan-Baptiste, lequel estoit Ange envoyé pour préparer la voye à Christ ^, avoit cela pour somme de sa prédication, Faites pénitence : car le Royaume de Dieu est approché^. Induisant les hommes à pénitence, il lesadraonestoit de se recognoistre pécheurs, et se rendre damnables devant Dieu, avec toutes leurs œuvres : afin de souhaiter de tout leur cœur la mortification de leur chair, et nouvelle régénération de l'Esprit de Dieu. En annonçant le royaume de Dieu, il les appeloit à la foy. Car par le royaume de Dieu, lequel il annonçoit estre près, il signifioit la conjonction que les hommes ont avec Dieu quand ils ad-
I) 2 Cor. XII, 21.
3) Matth. m, 2.
2) Mitth.XI, 10.
hèrent vrayement ù luy comme à leur chef: en quoy est comprinse la Rémission des péchez. Salut et Vie, et généralement tous les biens (jue nous recevons en Christ. Parquoy il est dit es autres Evangélistes, (jue Jean est venu preschant le Baplesme de pénitence pour la rémission des péchez^ Ce qui n'est autre chose à dire, sinon qu'il a enseigné les hommes, que se senlans lassez et comme accablez entièrement de la charge et pesanteur de leurs péchez, ils se retournassent au Seigneur, et lors conceussent en eux-mesmes une certaine espérance de grâce et salut, pource qu'il luy est propre et comme naturel de sauver ce qui est perdu et péri. En ceste manière pareillement nostre Seigneur Jésus-Christ a commencé ses prédications après son Baptesme, disant : Le Royaume de Dieu est près : faites pénitence, et croyez à l'Evangile ^. Premièrement, par ces paroles il déclaire que c'est en sa personne que les thrésors de la miséricorde de Dieu sont ouvers et desployez. Secondement, il requiert pénitence. Finalement, une certaine fiance et asseurance des promesses de Dieu. Acesle cause en un autre passage, voulant biiefvemenl comprendre tout ce qui appartient à l'Evangile, il dit qu'il faloit qu'il soutfrist, qu'il ressuscitast des morts, et qu'en son Nom fust presché pénitence et rémission des péchez ^. Ce qu'ont ainsi annoncé les Apostres après sa résurrection : comme quand ils ont dit, qu'il estoit ressuscité de Dieu, pour donner pénitence au peuple d'Israël, et leur apporter rémission de péchez*. La pénitence est preschée au nom de Christ, quand les hommes estans enseignez par la doctrine de l'Evangile, entendent que toutes leurs pensées, mouvemens, affections et opérations sont corrompues et vicieuses : brief, que tout ce qu'ils ont d'eux mesmes desplaist à Dieu pour les rendre damnables devant luy : et pourtant qu'il leur est nécessaire d'estre régénérez et renaistre s'ils veulent avoir entrée au Hoyaume de Dieu.
La rémission des péchez est preschée, quand on remonstre aux hommes que
1) Marc I, 4; Luc III, 3. 2) Mallh. IV, 17; Marc I, )5. 3) Luc XXIV, '>G. 4) Act. V, 31.
Jésus-Christ leur est fait rédemption, justice, salut et vie, comme dit sainct Paul, et que par son moyen et à son adveu ils sont répuiez justes et innocens devant Dieu * : et ainsi, que sa justice leur est gratuitement imputée. Or comme ainsi soit que nous recevions l'un et l'autre par foy (comme; nous l'avons déduit et déclairé en un autre endroict) néantmoins d'autant que le propre object de foy, est la bonté de Dieu, par laquelle nos péchez nous sont remis : il a esté mestier de mettre la différence que nous avons mise entre foy et pénitence.
20 Or comme la haine du péché, laquelle est le commencement de pénitence, nous donne premièrement accès et entrée à la cognoissance de Christ (lequel ne présente point le message de resjouissance, et ne se communique point qu'aux povres pécheurs affligez, détenus captifs comme en fosse obscure, qui gémissent, travaillent, sont chargez, et comme affamez et altérez défaillent, estans accablez de douleur et misère^:) aussi d'autre part après avoir commencé la pénitence, il nous la faut poursuyvre toute nostre vie, et ne la laisser jamais jusques à la mort, si nous voulons consister et demeurer en nostre Seigneur Jésus-Christ.
Car il est venu pour appeler les pécheurs : mais c'est pour les appeler à repentance^. 11 a apporté bénédiction aux hommes qui en estoyent indignes : mais c'est afin qu'un chacun d'eux se convertisse de son iniquité*. L'Escriture est par-ci par-là plene de telles sentences. Parquoy quand le Seigneur nous offre rémission de nos péchez, il a accoustumé de requérir mutuellement de nous amendement de vie :
signifiant que sa miséricorde nous doit estre cause et matière de nous amender. Faites, dit-il, jugement et justice : car le salut est approché ^ Item, Le salut viendra à Sion, et à ceux qui se convertissent de leur iniquité en Israël ^ Item, Cherchez le Seigneur quand il se peut trouver : invoquez-le ce pendant qu'il est près. Que le meschant délaisse sa voye
1) 1 Cor. I, 30.
î) Is. LXI, 1-3; Matth. XI, 28 ; Luc IV, 18.
3) Malt)!. IX, 13. *) Act. III, 26 ; V, 31.
5)Is.LVI, 1. 6) Is. UX, 20.
et ses cogitations perverses , et qu'il se retourne au Seigneur ; et il aura pitié de luy ^ Item, Retournez-vous au Seigneur en amendement de vie, afin que vos péchez soyent effacez^. Auquel passage loutesfois il faut noter, que ceste condition est adjoustée, non pas à cause que nostre amendement de vie soit comme le fondement pour nous faire obtenir pardon de nos offenses : mais plustost au contraire (d'autant que le Seigneur veut faire miséricorde aux hommes, à ceste lin qu'ils amendent leur vie) il nous est là monstre à quel but il nous faut tendre, si nous voulons obtenir pardon de Dieu.
Parquoy cependant que nous habiterons en ceste prison de nostre corps mortel, il nous faudra tousjours et sans cesse combatre avec la corruption de nostre nature, et tout ce qui est de naturel en nous. Platon dit quelquesfois, que la vie d'un Philosophe est méditation de mort ^ : nous pouvons dire plus véritablement, qife la vie d'un Chrestien est une estude et exercitaiion perpétuelle de mortifier la chair, jusques à ce qu'icelle estant morte du tout, l'Esprit de Dieu règne en nous. Parquoy j'estime que celuy a beaucoup proufité, qui a apprins de se desplaire beaucoup : non pas à ce qu'il s'arreste en cela, et ne passe point outre, mais plustost afin qu'il souspire, et tende à Dieu : et qu'estant planté en la mort et résurrection de Jésus-Christ, il s'employe et mette son estude à faire continuelle pénitence : comme certes ceux qui sont droictement touchez de la haine de péché, ne peuvent autrement faire. Car jamais homme ne hait le péché, qu'il n'ait quant et quant prins en amour la justice. Ceste sentence, comme elle est la plus simple de toutes, m'a aussi semblé advis trèsbien accorder avec la vérité des sainctes Escritures. •
21 Or que la pénitence soit un excellent et singulier don de Dieu, je pense que c'est un point si notoire par ce qui en a esté traitté ci-dessus, que d'en faire plus longue déduction il n'en est besoin. Et pourtant il est dit que l'Eglise primitive du temps des Apostres glorifioit Dieu, en
1) Is. LV, 6, 7. 2) Act. m, 19.
3) Id ciim alibi, lum in Phaedone mullis disputât.