LIVRE IV, CHAPITRE XII
se resjouisse plus d'estre corrigé, qu'il ne s'en conlriste. Des crimes, il les faut chastier plus rudement. Car ce n'est point assez de corriger de paroles celuy qui a offensé l'Eglise par mauvais exemple : mais il mérite d'estre privé de la communion de la Cène, jusijues à ceciu'il ait donné signe de repentance. Car sainct Paul n'use point seulement de répréhension de paroles contre le Corinthien, mais il le rejette de l'Eglise*: lançant les Corinthiens de ce qu'ils l'avoyent si long temps souffert. Ceste façon a esté tenue en l'Eglise ancienne ce pendant qu'il y avoit encores bon gouvernement.
Car si quelqu'un avoit commis un crime dont il fust soriy scandale, premièrement on luy commandoir, de s'abstenir de la Cène, puis après de s'humilier devant Dieu, et testilier sa repentance devant l'Eglise. Et de faict, il y avoit certaines choses qu'on enjoignoit aux pénitens, pour estre signes de leur repentance.
Quand le pécheur avoit ainsi satisfait à l'Eglise, on le recevoit en la communion avec imposition des mains. Laquelle réception est nommée souvent Paix par sainct Cyprien : comme quand il dit, Ceux qui ont commis quelque scandale, font pénitence pour le temps qui leur est ordonné : puis ils vienent faire confession de leur faute, et par imposition des mains de l'Evesque et du Clergé obtienent paix et communion^. Combien que l'Evesque avec le Clergé réconcilioit tellement les pécheurs à l'Eglise, que le consentement du peuple y estoit requis, comme il le dit en un autre lieu.
7 Ceste discipline estoit tellement commune sans exemption de personne, que les Princes mesmes se submettoyent à icelle, comme les autres : et à bon droict, veu qu'ils sçavoyent qu'elle estoit de Christ, auquel c'est bien raison que tous sceptres et diadèmes des Roys soyent sujets. En ceste manière l'Empereur Théodose estant excommunié par sainct Ambroisp, à cause du sang innocent espandu par son commandement, se desvestit de tous ses ornemens royaux, et
1) 1 Cor. V, S.
î) Epist. U, lib. I ; epist. XIV, lib. III, et ejusdem lib. «pisl. XXVI.
pleura publiquement son péché en l'Eglise, combien qu'il l'eust commis à la suggestion d'aucuns et demanda pardon avec larmes et souspirs^ Ce fut ini acte à luy digne de grand'Iouange : car les grans Roys ne doyvent point prendre cela à déshonneur de s'humilier et ployer legenouil devant Jésus-Christ leur Prince souverain, et ne leur doit point faire mal d'estre jugez de l'Eglise. Car comme ainsi soit qu'en leurs cours ils n'oyeul rien que pures flatteries, il leur est trop plus (jue nécessaire d'estre corrigez de Dieu par la bouche des Pasteurs : mesmes ils doyvent désirer que leur Pasteur ne les espargne point, alin que Dieu les espargne. Je laisse yci à dire qui sont ceux qui doyvent exercer ceste jurisdiction, pource que j'en ay desjà Iraitté ailleurs : j'adjousteray toutesfois ce point à ce que j'en ay dit, que ceste est la procédure légitime à excommunier les pécheurs, que les Prestres ne le facent point seuls, mais avec le sceu et consentement de l'Eglise : en sorte que le commun peuple n'ait point la chose en main pour dominer et aller devant, mais qu'il en soit lesmoin, pour prendre garde que rien ne se face par convoitise désordonnée. Or en cela, outre l'invocation du nom de Dieu, il est requis d'user d'une gravité, laquelle démonstre la présence de Jésus-Christ, c'est-à-dire qu'on apperçoyve qu'il préside en cest acte.
8 Toutesfois il ne nous faut point oublier que la sévérité de l'Eglise doit estro telle, que tousjours elle soit conjoincte avec douceur et humanité. Car ce danger est tousjours à éviter, comme sainct Paul commande, que celuy qu'on chastie ne soit englouty de tristesse 2. Car par ce moyen, du remède on en feroit une poison. Combien que la reigle de modéralion se pourra mieux prendre de la fin d'icelle. Car puis que l'excommunication tend à ce but, que le pécheur soit amené à repentance, et qu'on oste tous mauvais exemples, à ce que le nom de Jésus-Christ ne soit point blasphémé, et que les autres ne soyent induits à mal faire en les ensuyvant : si nous regardons à ces choses,
0 Ambrosius, lib. I, epist. 111, In oral, funub. Tlieod. 2) 2 Cor. Il, 7.
il sera facile de juger jusques à où la sévérité doit procéder, et où elle doit siiperséder. Ainsi quand le péclieur donne lesmoignage de repentance à l'Eglise, et, par cela osle, entant qu'en luy est, le scandale et l'efface, il ne doit estre pressé plus outre. Que si on le presse, la rigueur passe mesure. Et en cest endroict on ne peut excuser que les Anciens n'ayent esté trop austères, veu que leur façon n'a pas esté accordante à la reigle du Seigneur, et esloit merveilleusement périlleuse. Car comme ainsi soit qu'ils privassent les pécheurs de la Cène, maintenant pour trois ans, quelquesfois pour sept, quelquesfois jusques à la mort, que s'en pouvoit-il ensuyvre sinon une grande hypocrisie, ou un désespoir extrême? Semblablemenl, ce que nul auquel il fust advenu de tomber derechef, n'estoil admis à pénitence pour la seconde fois, mais esioil pour toute sa \ie banny de l'Eglise, cela n'estoit ny utile ne raisonnable. Quiconque doncques estimera le tout avec bon jugement, cognoistra qu'ils ont esté mal conseillez. Combien qu'en cela je réprouve plus la coustume que je n'accuse tous ceux qui en ont usé: entre lesquels il est certain qu'il y en a eu ausquels cela a despieu, mais ils la supporioyent d'autant qu'ils ne la pouvoyent corriger. Certes sainct Cyprien déclaire comment il n'a point esté aspre ne rigoureux de son vouloir: Nostre patience, dit-il, et douceur et humanité est appareillée à tous ceux qui vienent. Je désire que tous rentrent en l'Eglise. Je désire que tous nos compagnons d'armes soyent dedans le camp de Jésus- Christ, et que tous nos frères soyent en la maison de Dieu nostre Père. Je remets toutes fautes : j'en dissimule beaucoup, et de zèle que j'ay de recueillir tous nos frères en un, je n'examine point à la rigueur les fautes mesmes qui sont commises contre Dieu : et ne s'en faut guères que moy-mesme ne pèche, en pardonnant les péchez plus facilement qu'il ne seroit de mestier. J'embrasse d'une dileclion prompte et entière ceux qui retournent avec pénitence, et confessent leur péché avec satisfaction humble *. Sainct Chry-
1) Ad Cornelium, epist.lU, lib. I.
sostome esloit un petit plus rude, néantmoins si parle-il ainsi : Puis que Dieu est tant bénin, pourquoy est-ce que son ministre veut estre veu austère? Nous sçavons aussi de quelle gracieuseté sainct Augustin usa envers les Donalistes, tellement qu'il ne douta point de recevoir au degré d'Evesque ceux qui avoyent renoncé à leur erreur, mesmes tantost après leur conversion. Mais d'autant que la façon estoil au contraire, ces bons personnages ont esté contraints de se déporter de leur jugement propre, pour suyvre la coustume receue.
9 Or comme ceste douceur et humanité est requise en tout le corps de l'Eglise, qu'on ne chastie point ceux qui auront failly, jusques au bout, mais j)ar mesure et en douceur, et plustost, selon le précepte de sainct Paul, faire valoir charité envers eux*, ainsi un chacun particulier en son endroict se doit accomoder à ceste mansuétude et humanité. IS'ous ne devons point doncques effacer du nombre des esleus les excommuniez, ou en désespérer comme s'ils esloyent desjà perdus. Bien est-il licite de les juger estrangers de l'Eglise, selon la reigle que j'ay mise ci-dessus : encores cela se doit faire pour le temps de leur séparation seulement. Et encores que nous appercevions en eux plus d'orgueil et d'obstination que d'humilité : si les devons-nous encores remettre en la main de Dieu, et recommander à sa bonté, espérans mieux pour le futur que nous n'y voyons de présent. Et pour plus briefvement parler, il ne nous faut point; condamner à mort éternelle la personne qui est en la main d'un seul Dieu : mais nous devons estimer par la Loy de Dieu, quelles sont les oeuvres d'un chacun.
Quand nous suyvons ceste reigle, cela est plustost se tenir au jugement que Dieu nous a déclairé, que de mettre en avant le nostre. 11 ne nous faut point entreprendre plus de licence à juger, sinon que nous vueillions limiter la vertu de Dieu, et assujetir à nostre fantasia sa miséricorde, à laquelle toutes fois et quantes qu'il semble bon, les plus raes-
1) 2 Cor. II, 8.