LIVRE IV, CHAPITRE XII
cliaiis sont convertis en gens de bien, les estrangers sont receus en l'Eglise : ù ce (iiie ro|)inion des hommes soit frustrée, cl leur audace réprimée : laquelle ose tousjours s'attribuer plus qu'il n'appartient, si elle n'est corrigée.
\Q Touchant de ce que Christ dit, que ce que les ministres de sa Parole auront lié ou deslié en terre, sera lié et deslié au ciel S en ces paroles il limite l'aulborité de lier à la censure ecclésiastique: par laquelle ceux qui sont excommuniez, ne sont point jetiez en ruine éternelle et en désespoir, mais seulement en ce que leur vie est condamnée, ils sont advertis que la damnation éternelle les attend, s'ils ne se repentent. Car c'est la différence qui est entre excommunication, et l'exécration que les Docteurs ecclésiastiques appellent Anathema : qu'en anathémalizant un homme (ce qui ne se doit faire guères souvent, ou du tout point) on luy osie toute espérance de pardon, et le donneon au diable : en l'excommuniant, on punit plustost ses moeurs. Et combien qu'on punisse aussi sa personne, toutesfois cela se fait en telle sorte, qu'en luy dénonçant sa damnation future, on le relire en voye de salut. S'il obéit, l'Eglise est preste de le recevoir en amitié, et le faire participant de sa communion. Parquoy, combien qu'il ne soit point loisible, si nous voulons deuemenl observer la discipline ecclésiastique, de hanter privénient, et avoir grande familiarité avec les excommuniez, néaiitmoins si nous devons nous efforcer, entant qu'en nous est, soil par exhortation et doctrine, soit par clémence et douceur, soit par nosprièresenvers Dieu, de faire qu'ils se réduisent en bonne voye, et estans réduits, revienent en la communion de l'Eglise : comme aussi l'Aposlre nous enseigne. Ne les réputez point, dit-il, comme eiuiemis, mais reprenez-les comme frères^. 11 requiert aussi une telle mansuétude en toute l'Eglise, quant est de recevoir ceux qui monstrent quelque signe d'amendement. Car il ne veut point qu'elle exerce une sévérité trop rigoureuse , qu'elle procède estroitement jusques au
1) Mallh. XVm, 18.
5) îTliess.lII, 15,
bout, et soit comme inexorable : mais plustost qu'elle viene au-devant, et se présente volontairement à les recevoir, alin qu'ils ne soyent accablez de trop grande tristesse. Si ceste modération n'est diligemment gardée, il y a danger que de discipline nous ne tombions en une manière de géhenne, et que de correcteurs nous ne devenions bourreaux.
41 II y a aussi un autre point qui appartient et bien rcipiis à modérer la discipline comme il faut : asçavoir ce que sainct Augustin dit en disputant contre lesDonatistes, Que si les particuliers apperçoyvent que les Preslres soyent aucunement négligens à corriger les vices, qu'il ne faut pas pourtant qu'ils se séparent de l'Eglise pour faire une sédition. Semblablement, si les Pasteurs ne peuvent purger et amender toutes les fautes qui sont en leurs peuples, comme ils le désireroyent, qu'ils nedoyventpas pourtant quitter leur estât, ou troubler l'Eglise par une rigueur désespérée. Car ce qu'il dit est trèsvray, asçavoir que quiconques corrige ce qu'il peut en le rédarguant, ou ce qu'il ne peut corriger, l'exclud sans rompre l'unité : ou ce qu'il ne peut exclurre sans faire dissenlion, le réprouve, et ncantmoins le supporte, cesluy-là est libre de malédiction, et n'est point coulpable du mal K II rend la raison en un autre passage : c'est que la façon et rcigle de maintenir bonne police en l'Eglise, doit tousjours regarder unité d'esprit en lien de paix. L'Aposlre, dit-il, nous commande d'ainsi faire : et quand on fait autrement, le remède des cbaslimens non-seulement est superflu, mais aussi pernicieux, et par conséquent n'est plus remède ^. Puis il adjouste : Oui pensera diligemment en ces choses, il ne laissera point d'user de sévérité, combien qu'il vueille conserver l'union': et ne rompra point le lien de concorde, par estre irdempérant en correction *. Il confesse bien que non seulement les Pasteurs doyvent mettre peine que l'Eglise soit purgée de tous vices : mais aussi que chacun en son endroict se doit efforcer de ce faire. Et ne dissimule pas
11 Contra rarmcnian., lib. U, cap. I.
2) Lib. ni, cap. 1 ; Epliés. lY, 2, 3. 8) Cap. H.
que celuy qui ne tient conte d'admonester, arguer et corriger les mauvais, encores qu'il ne leur favorise point, et qu'il ne pèche point comme eux, est coulpable devant Dieu : adjoustant mesmes que celuy qui est en oilice publique, pouvant excommunier les mauvais, s'il ne le fait point, qu'il pèche à sa condamnation :
seulement il veut que cela se face avec prudence, laquelle aussi nostre Seigneur requiert, asçavoir qu'on n'arrache point le bon grain avec l'yvroye*. Finalement il conclut! ainsi avec sainct Cyprien, lequel il allègue. Que l'homme doncques corrige en miséricorde ce qu'il peut : ce qu'il ne peut, qu'il le souffre en patience, et qu'il en gémisse avec dilection.
12 Or ce sainct personnage dit ces choses, à cause de la trop grande rigueur des Donatistes : lesquels voyans des vices en l'Eglise, que les Evesques reprenoyent bien de paroles, mais ne les punissoyent point par excommunication (d'autant qu'ils n'espéroyent d'y proufiter par ce moyen) crioyent contre les Evesques, les blasmans courageusement comme trais- Ires de la discipline: et qui pis est, se séparoyent par sidiisme de la compagnie des fidèles : comme font aujourd'huy les Anabaptistes, qui ne pensent point qu'il y ait compagnie chrestienne, sinon où il apparoisse une perfection totalement Angélique. Et pour ceste cause , sous couverture de zèle, destruisent toute l'édilication qui est en l'Eglise. Telle manière de gens, dit sainct Augustin, convoitent et appètent d'attirer à eux les povres peuples, ou bien les diviser, en les séduisant par leur apparence : non point par haine qu'ils ont des péchez des autres, mais par cupidité de leurs contentions , estans enflez d'orgueil , transportez d'obstination, cauteleux à calomnier, 'bouillans en sédition. Et alin qu'on n'apperçoyve qu'ils sont vuides de la lumière de vérité, ils se couvrent de l'ombre de sévérité et rigueur : et ce qui nous est commandé en l'Escriture de faire , pour corriger les vices de nos frères en gardant unité et dilection, et en usant de médecine douce, ils en abusent à faire
1) Matih. XIII, Ï9,
schisme et division meschante en l'Eglise. Voylà comment Satan se transfigure en Ange de lumière , induisant les hommes à cruauté inhumaine sous ombre de les faire sévères: pource qu'il ne cherche autre chose que de rompre le lien de paix et union : et de faict, c'est le seul moyen qu'il a de nous mal faire ^
13 Toutes ces paroles sont de sainct Augustin : mais ayant dit toutes ces choses, il recommande singulièrement, que si tout un peuple est infecté d'un vice, comme d'une maladie contagieuse, qu'on modère la sévérité par miséricorde. Car de faire séparation, dit-il, c'est un mauvais conseil et pernicieux , et vient tousjours à meschante issue :
d'autant que cela est plus pour troubler les bons qui sont infirmes, que pour corriger les meschans qui sont courageux en leur mal. Or le conseil qu'il donne là aux autres, luy-mesme l'a suyvy quand mestier esloit. Car en escrivant à Aurélius Evesque de Carthage^ il se complaind bien de l'yvrongnerie qui régnoit alors fort en Afrique, comme ainsi soit que l'Escriture la condamne tant : et exhorte ledit Evesque d'assembler un Concile provincial, pour y mettre remède, i^lais il adjouste consé(juemment : Je troy bien , dit-il, que ces choses se doyvent oster non point avec une rigueur trop aspre , mais par bon moyen, en enseignant plustost qu'en commandant, en admonestant plus (lu'en menaçant : car il y faut ainsi besongner quand un vice est commun en tout le peuple : mais il se doit exercer plus grande sévérité quand le nombre des pécheurs n'est pas si grand. 11 n'entend pas toutesfois qu'un Evesque doyve dissimuler ou se taire, quand il ne peut punir les péchez communs, comme aussi il l'expose tantost après, mais il veut que la correction soit tellement modérée, qu'elle soit une médecine pluslosl qu'une poison. Pourtant au troisième livre contre Parménien , après avoir longtemps disputé de ce propos , il conclud ainsi : 11 ne nous faut doncques nullement négliger le précepie de l'Apostre touchant de séparer les mauvais , quand cela se
1) dp. I; 2 Cor. XI, 14. 2) Episl. LXIV.