LIVRE IV, CHAPITRE XII
peut faire sans danger de trouble et sédition, comme aussi linienlion de l'Aposlre a esté : el faut aussi adviser qu'en supportant l'un l'autre, nous niellions peine de garder unité ^
14 L'autre partie de la discipline, laquelle ne consiste pas proprement en la puissance des clefs, est que les Pasteurs, selon la nécessité du temps, exhortent leurs peuples ou à jusnes, ou à prières solennelles, ou à autres exercices d'humilité et repentance : desquelles choses il n'y a point reigle certaine en la Parole de Dieu, d'autant qu'il les a voulu laisser au jugement de son Eglise. Toutesfois l'observation d'icelles, comme elle est utile, a esté tousjours prattiquée en l'Eglise ancienne, depuis le temps des Aposires : combien que les Apostres mesmes n'en ont pas esté les premiers autheurs, mais en ont eu l'exemple de la Loy et des Prophètes. Car nous voyons là, que quand il survenoit quelque chose, incontinent on assembloit le peuple, etluy dénon^oit-on qu'il priast Dieu avec jusnes "^ Les Apostres doncques ont suyvy ce qu'ils sçavoyent n'eslre point nouveau au peuple de Dieu, el prévoyoyent estre utile. Il y a une semblable raison de tous les autres moyens et exercices qui tendent à inciter le peuple à faire son devoir, ou à l'enlretenir en obéissance. Nous en avons les exemples çà et là aux histoires , et n'est pas meslier d'en faire yci un recueil : mais voyci la somme de ce qu'il i:ous en faut tenir : Quand il advient quel- (jue différent en la Chrestienté , qui tire grande conséquence ; quand il est question d'eslire un Ministre, ou quand il y a quelque affaire difficile ou de grande importance : ou bien quand il apparoisi quelque signe de l'ire de Dieu, comme peste, guerre ou famine : c'est un ordre sainct et utile en tout temps, que les Pasleurs induisent leurs peuples à jusnes et [irières extraordinaires. Si quelqu'un ne reçoit point les tesmoignages qui se peuvent amener du vieil Testament à ce propos, comme s'ils ne convenoyenl point à l'Eglise chrestienne , il appert que les Apostres mesmes en ont ainsi fait. Com-
1) Coniro Parmenian., lib. III, cip. Il ; 1 Cor. Y, 7 ; Ephés. IV 2. 2) Joël 11, 15 ; Acl. Xlll,2, 3.
bien que des prières, je ne pense point qu'il se trouve personne qui en face difficulté. Disons doncques quelque chose du jusne. Car plusieurs, d'autant (ju'ils n'entendent point à quoy il est utile, ne pensent pas qu'il soit fort nécessaire : les autres, qui pis est, le rejettent comme du tout superflu. D'autre coslé, quand on n'en cognoist pas bien l'usage , il est facile de tomber en superstition.
4 5 Le jusne saincl et droict regarde à trois fins : c'est asçavoir pour douter la chair, à ce qu'elle ne s'esgaye par trop : ou pour nous disposer à prières el oralsons, et autres méditations sainctes : ou pour estre tesmoignage de nostre humilité devant Dieu , quand nous voulons confesser nostre péché devant luy. La première fin n'a pas souvent lieu au jusne publique, d'autant que tous ne sont pas d'une mesmecomplexion n'en semblable disposition de leur santé : cela doncques convient plus au jusne particulier. La seconde fin est commune à l'un et à l'autre. Car toute l'Eglise a aussi bien mestior de se disposer par jusne à prier Dieu, qu'a un chacun particulier en son endroict. Autant en est-il de la troisième fin : car quelquesfois il adviendra que Dieu frappera tout un peuple par guerre, ou par peste, ou par quelque autre calamité : en ceste verge qui est commune à tous, c'est bien raison que tout le peuple se rende coulpable. Mais si Dieu chaslie quelque particulier, cestuy-là doit recognoistre sa faute avec sa famille. 11 est bien vray que ceste recognoissance gist principalement en l'affection du cœur : mais quand le cœur est touché comme il doit, il ne se peut faire qu'il ne se déclaire par tesmoignage extérieur: et principalement quand cela tourne en édification des autres : afin que tous ensemble en confessant leurs péchez, rendent louange à Dieu, el s'exhortent mutuellement par bon exemple.
4 6 Parquoy le jusne, quand il est signe d'humiliation , convient plus à tout un peuple en public, qu'il ne fail à un homme seul en privé : combien qu'il soit commun à l'un et à l'autre, comme nous avons dit. Et tant qu'il touche la discipline, de laquelle nous traitions à présent, toutes fois et quanles que nous
avons à prier Dieu en commun de quelque chose d'importance, il serolt expédient de remonstrer qu'on jusnast. En ceste sorte quand les fidèles d'Anlioche voulurent imposer les mains à Paul et à Barnabas afin de mieux recommander le ministère d'iceux à Dieu ils conjoignirent le jusne avec oraison ^ En ceste manière aussi Paul et Barnabas, voulans ordonner Ministres par les Eglises , avoyent de coustume de jusner pour mieux prier, comme sainct Luc récite^.
En ceste espèce de jusne ils n'ont regardé autre chose , sinon afin de se mieux disposer, et se rendre plus alaigres à prier. Et de faict nous expérimentons que quand le ventre est plein, l'esprit ne se peut pas si bien eslever à Dieu, pour estre incité d'une affection ardente à prières, et persévérer en icelles. Et faut ainsi prendre ce que dit sainct Luc d'Anne la Prophétesse, qu'elle servoit à Dieu en jusnes et prières*. Car il ne constitue pas le service de Dieu à jusner: mais il dénote que ceste saincte femme s'exerçoit par jusnes à prier continuellement. Tel estoit aussi le jusne de Néhémie, quand il pria Dieu d'un zèle véhément pour la délivrance de son peuple*. Voylà aussi en quel sens sainct Paul dit, que le mari et la femme fidèle font bien, si pour quelque temps ils s'abstienent de la compagnie du lict pour vacquer plus librement à jusne et oraison^. Car en conjoignanl le jusne à la prière, comme une aide et renfort, il signifie que de soy il seroit inutile: ainsi, qu'il le faut rapporter à ceste fin. D'avantage, en commandant aux maris et aux femmes de rendre devoir mutuel l'un à l'autre®, il appert qu'il ne les sépare point pour faire prières ordinaires, mais quand il est question de quelque nécessité spéciale.
17 Semblablement , si quelque peste , ou famine, ou guerre commence entre nous , ou s'il y a apparence qu'il doyve advenir quelque calamité sur un peuple ou sur un pays, l'office des Pasteurs est d'exhorter l'Eglise à jusner, pour prier Dieu avec humilité qu'il destourne son
1) Acl. XIII, 3.
8) Luc II, 37.
ï) ) Cor. VU, 5.
2) Act. XIV, 23.
4) Nélicm.I, 4.
6) 1 Cor. VII, 3.
ire : lequel dénonce qu'il s'appreste et s'arme à faire vengence , quand il nous monstre quelque apparence de danger.
Pourtant, comme les malfaiteurs jadis avoyent de coustume de se veslir de noir, nourrir leurs barbes, et user d'autres signes de dueil pour fleschir leurs juges à miséricorde : aussi quand Dieu nous adjourne devant son siège judicial, il nous est expédient et salutaire de requérir merci avec démonstrances extérieures de nostre tristesse : et cela aussi sert à sa gloire, et à l'édification de chacun. Quetel ait esté l'usage du peuple d'Israël , il est aisé de le tirer des paroles du Prophète Joël. Car quand il commande qu'on sonne la trompette, qu'on assemble le peuple, qu'on dénonce le jusne ^ et tout le reste qui s'ensuyt, il parle de choses tout accoustumées de son temps. Or un peu au paravant il avoit dit que desjà Dieu faisoit le procès du peuple, et que le jour de leur sentence estoit prochain, les citant à respondre. Puis après il les exhorte de courir au sac et à la cendre, à pleurs et à jusnes : c'est-à-dire il les admoneste de s'abatre et humilier devant Dieu, mesmes par tesmoignages extérieurs. Il est vray que le sac et la cendre convenoyent plus à ce temps-là qu'au nostre : mais quant est d'assembler le peuple, de pleurer, de jusner et faire les choses semblables, il n'y a doute que cela n'appartiene aussi bien à nous, toutes fois et quantes que la condition de nostre estât le requiert. Car puis que c'est un sainct exercice pour les fidèles , tant pour les humilier que pour confesser leur humilité, pourquoy n'en userions nous aussi bien comme les anciens, en nécessité semblable? L'Escriture nous monstre que non-seulement l'Eglise d'Israël , qui estoit instruite en la Parole de Dieu, a jusné en signe de tristesse^:
mais aussi le peuple de Mnive, lequel n'avoit ouy nulle doctrine outre la prédication de Jonas ^ Pourquoy doncques n'en ferions-nous autant en cas pareil ? Quelqu'un me dira que c'est une cérémonie externe, laquelle a prins fin en Christ
1) Jool II, 15.
2) 1 Sam. VII, 6; XXXr,13; 1 oisXX\l! 3} Jon. III, S.