‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 255 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XII

avec les aulres. Je respon que c'est aussi bien aujoiirtriiiiy une trèsbonne aide aux lidèles, comme c'a lousjours esté: et une admonition utile pour les rcsveiller, alin de ne provoquer point d'avantage l'ire de Dieu pour leur nonchalance et dureté, quand ils sont chasliez de ses verges.

Pourtant Jésus-Christ excusant ses Apostres de ce qu'ils ne jusnoyent point , ne dit pas que le jusne soit aholy, mais il dit qu'il convient au temps d'affliction, et le conjoinct avec pleur et tristesse. Le temps viendra, dit- il, que l'Espoux leur sera osté ^

1 8 Mais alin qu'il n'y ait point d'erreur quant au nom, il est mestier de délinir que c'est que jusne. Car nous n'entendons point seulement par ce mot une simple tempérance et sobriété au boire et au manger, mais quelque chose d'avantage. Il est bien vray que la vie des lidèles doit estre atlrempée d'une sobriété perpétuelle, en sorte qu'il y ait comme une espèce de jusne en l'homme chrestien, pendant qu'il vit en ce monde : mais outre cela, il y a un autre jusne temporel, quand nous restreignons nostre vivre outre ce que nous avons accoustumé d'en prendre: et cela ou pour un jour, ou pour un certain temps: et usons d'une tempérance plus estroite que d'ordinaire. Ceste restriction gist en trois choses, au temps, en la qualité des viandes, et en la mesure. J'enten par le temps , que nous soyons à jun quand nous avons à l'aire ce pourquoy nous jusnons. Comme pour exemple : si quelqu'un jusne à cause d'une prière solennelle , qu'il demeure à jun jusques à ce qu'elle soit faite. La qualité gist en cela que nous n'ayons pas des viandes friandes et délicates pour provoijuer le palais à manger, mais que nous soyons contens de viandes simples, communes et vulgaires. La mesure est, que nous mangions moins et plus légèrement que de coustume : seulement pour la nécessité, et non point pour plaisir et volupté.

19 Toutesfois il nous faut tousjours donner garde de tomber en quelque superstition, comme il en est advenu par

ci-devant avec grand dommage de l'Eglise. Car il vaudroit beaucoup mieux de n'user point de jusnes, que de les observer diligemment avec mauvaises opinions et pernicieuses, telles que le monde les conçoit volontiers, si les pasteurs ne vont au-devant songneusementet avec grande prudence. Voyci donc(iues les remons- Irances qui nous sont nécessaires pour bien user du jusne. La première est, qu'il nous souviene de ce que dit Joël, qu'il faut rompre les cœurs, et non point les habilleniens ' : c'est-à-dire, que nous soyons adverlis que le jusne n'est pas fort estimé en soy devant Dieu, sinon (ju'il se face d'affection intérieure du cœur, et que l'homme ait un vray desplaisir de soy-niesme et de ses péchez, et une vraye humilité, et une vraye douleur procédante de la crainte de Dieu. Oui plus est , que nous sçachions que le jusne n'est utile pour autre raison, que d'autant qu'il est conjoinct avec ces choses, comme une aide moindre et inférieure. Car Dieu n'a rien en plus grande exécration que ceste hypocrisie, quand les hommes en luy présentant des signes et apparence extérieure , au lieu d'un cœur pur et net, le veulent abuser de mines. Et pourtant Isaïe crie asprement contre ceste feintise, que les Juifs pensoyent avoir bien contenté Dieu quand ils avoyent jusné : jà soit que ce pendant leur cœur feust plein d'impiété et de meschantes affections. Est-ce là le jusne que j'ay esleu? dit le Seigneur ^ Pourquoy le jusne des hypocrites n'est pas seulement une peine perdue et inutile, mais une trèsgrande abomination. Il se faut aussi donner garde d'un autre m;il prochain à cestuy-là : c'est de réputer le jusne estre une œuvre méritoire, ou un service de Dieu. Car puis que c'est une chose indifférente de soy, et qu'il n'est d'aucune importance, sinon entant qu'il regarde ù ces lins que nous avons dites, c'est une superstition trèsdangereuse de le mesler simplement avec les œuvres commandées de Dieu, et nécessaires de soy, sans autre regard. Les Manichéens hérétiques anciens ont esté en ceste

)) Luc V, 54; Maltli.iX, 15.

1) Joël II, 13.

î) Is. Lvni, 5.

folie, lesquels saincl Augustin rédarguant monstre bien qu'il ne faut estimer les jusnes que selon les fins que nous avons dites : et que Dieu ne les approuve point, sinon qu'on les y rapporte ^ Le troisième erreur n'est pas du tout si meschant, toutesfois il ne 1 lisse point d'estre dangereux : c'est de requérir et commander estroitement le jusne, comme si c'estoit une des œuvres principales de l'homme chrestien. Item de le priser tant, qu'il semble advis aux gens qu'ils ayent fait une œuvre bien digne et excellente, quand ils auront jusné. En quoy je n'ose point du tout excuser les anciens Pères, qu'ils n'ayent jette quelque semence de superstition, et donné occasion à la tyrannie qui est survenue depuis. Il est vray qu'il y a de bonnes sentences en leurs livres touchant le jusne : mais il y a aussi des louanges excessives pour le magnifier comme une vertu singulière entre les aulres.

20 D'avantage, on observoit desjà de leur temps le Qnaresme, et y avoit quelque superstition en cela : d'autant que le commun populaire pensoit faire un beau service à Dieu, en quaresmant : et les Pasteurs prisoyent ceste observation, comme si elle se fust faite à l'exemple de Jésus-Christ ^. Or il est certain que Jésus-Christ n'a point jusné pour donner exemple aux autres, alin qu'on l'ensuyvisl : mais voulant commencer la l)rédlcation de son Evangile, a voulu approuver par ceste œuvre miraculeuse, que c'estoit une doctrine venue du ciel, et non pas des hommes. C'est merveille ( omment un abus si lourd a peu tomber on la teste des anciens Docteurs, veu que ç'ont esté gens de bon jugement, et qu'il y avoit beaucoup de raisons au contraire à ce qu'ils ne s'abusassent point ainsi. Car Jésus-Christ n'a point jusné plusieurs fois, comme il faloit qu'il le feist s'il eust voulu constituer une loy de jusne annuel : mais une fois tant seulement, (}uand il s'est voulu mettre à prèscher. Secondement, il n'a pas jusné en façon humaine, comme il convenoit de faire, s'il eust voulu induire les hommes

1) De morifcus Ifanic, lib.II,'eap.Xni, et Contra Faust, lib. XXX. 2) Mallli. IV, 2.

à son exemple : mais plustost par cest acte il a voulu se rendre admirable à tout le monde, que d'exhorter les autres à faire le semblable. Finalement il n'y a autre raison de ce jusne, que de celuy de Moyse, quand il receutla Loy delà main de Dieu. Car comme Moyse avoit miraculeusement jusné quarante jours et quarante nuicts ^, afin que par ce moyen l'authorité de la Loy fust confermée :

c'estoit bien raison qu'il y eust un mesme miracle, fait en Jésus-Christ à ce qu'il ne semblast advis que l'Evangile fust moindre que la Loy. Or est-il ainsi que jamais nul ne s'est advisé d'introduire au peuple d'Israël une telle forme de jusne sous couleur de l'imitation de Moyse :

et nul des Prophètes ne des lidèles ne l'a ensuyvy en cest endroict : combien que tous eussent assez de zèle et de courage à s'exercer en toutes bonnes choses. Car ce que nous lisons d'Elie, qu'il a aussi passé quarante jours sans boire et sans manger ^, cela ne se faisoit à autre fin, sinon à ce que le peuple recognust qu'il estoit vray Prophète, suscité de Dieu pour maintenir la Loy, de laquelle quasi tout le peuple d'Israël s'estoit destourné. C'a esté doncques une fausse imitation et frivole, et plene de superstition, que les anciens ont appelé le jusne de Quaresme. Une ordonnance faite à l'exemple de Christ. Combien que la façon de jusner estoit diverse en ce temps-là, comme le raconte Cassiodore au livre neufième de son Histoire. Les Romains, dit-il, n'avoyent que trois sepmaines pour le Quaresme, mais ils jusnoyent tous les jours excepté le Dimanche et le Samedi. Les lllyriens et les Grecs en avoyent six, les autres sept : mais ils jusnoyent par intervalles. Il y avoit aussi bien différence quant au manger : car les uns ne se nourrissoyent que de pain et d'eau, les autres mangeoyent des herbes, aucuns usoyent de poissons et de volailles, les autres ne s'abstenoyent de nulle viande, comme sainct Augustin le tesmoigne en la seconde Epistre à Januarius.

21 Depuis, le temps s'est tousjours empiré : avec la folle dévotion du peuple,

1) Ex. XXIV, 18 ; XXXIV,

2) 1 Rois XIX, 8.

Page 1