‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 260 sur 346 · LIVRE IV, CIIAPITHE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CIIAPITHE XIII

et que nous ne mesprisions point la liherlé (jue Dieu nous a donn«''e. Car celuy ()ui voue ce qui n'est point en sa puissance ou qui répugne à sa vocation, est téméraire: et celuy qui niesprise la grâce (le Dieu, par laquelle il est constitué seigneur et niaistre de toutes choses, est ingrat. En di.^ant cela, je n'enten pas que nous ayons rien en nosire main, pour le pouvoir promettre à Dieu en (iance de nostre vertu : car c'est à bon droict qu'il a esté décrété au Concile d'Arausique', que nous ne pouvons rien vouer deuement à Dieu, sinon ce que nous aurons receu de sa main : veu que toutes choses (]ue nous luy pouvons offrir, sont dons procédans de luy. 3Iais comme ainsi soit que Dieu par sa bénignité nous ait mis certaines choses en nosire faculté, et qu'il nous ait dénié les autres : qu'un chacun suyvant l'admonition de sainct Paul, regarde la mesure de la grâce qui luy est donnéeV j>lon intention est de dire qu'il faut compasser nos vœus à la mesure que Dieu nous ordonne par le don qu'il nous fait, n'attentans point plus qu'il ne nous permet, de peur de nous précipiter en nous attribuant trop. Exemple : Quand ces bateurs de pavé, desquels sainct Luc fait mention aux Actes, vouèrent de ne manger jamais un morceau de pain, jusques à ce qu'ils eussent tué sainct Pi-uP: encores le cas posé que leur intention n'eust pas esté si meschante, leur témérité estoit insupportable, entant qu'ils assujetissoyent à leur pouvoir la vie et la mort d'un homme.

Pareillement Jephthé a receu payement digne de sa folie, quand il luy a falu sacrilier sa tille pour avoir fait un vœu inconsidéré en son ardeur''. Mais on voit un comble de rage, en ce que tant de gens vouent de ne se marier jamais. Les Prestres, Moynes et Nonnains ayans oublié leur Infirmité, cuident qu'ils se pourront bien passer pour toute leur vie de se marier. Et qui leur a révélé qu'ils pourront garder chasteté toute leur vie, à laquelle ils s'obligent à tousjours? Ils oyent la sentence de Dieu, touchant la condition universelle des hommes : c'est qu'il

1) Chap. II,

3) Acl.XXm,12

2) Rom. XII, 3; 1 Cor. XU, H.

4J Jug. XI, 30.

n'est point bon à l'homme d'cslre seul '. Ils eniendent (etpleust à Dieu qu'ils ne le sentissent point) combien les aiguillons d'incontinence sont aspres en leur chair. De quelle hardiesse osent-ils rejetter pour toute leur vie ceste vocation générale, veu que le don de continence est le plus souvent donné â certains temps, selon que l'opportunité le requiert ? En telle obstination qu'ils n'attendent point que Dieu leur doyve aider ; mais plustost qu'ils se souvienent de ce qui est escrit, Tu ne tenteras |)oint le Seigneur ton Dieu ^. Or cela est tenter Dieu, de s'efforcer contre la nature qu'il nous a donnée, et contemner les moyens qu'il nous présente, comme s'ils ne nous appartenoyent de rien. Ce que ceux-ci non-seulement font, mais n'ont point honte d'appeler le mariage, Pollution, duquel nostre Seigneur n'a point pensé l'inslitution eslre indigne de sa majesté : lequel il a prononcé es:re honorable en tous'* : lequel Jésus-Christ a sanctifié par sa présence, et honoré par son premier miracle'^. Et font cela seulement pour magnifier Testât qu'ils tienent, c'est de s'abstenir de mariage : comme s'il n'apparoissoit point par leur vie mesme, que c'est bien autre chose d'abstinence de mariage, que de virginité. Et néantmoins ils sont si effrontez, que d'appeler leur vie, Angélique, En quoy certes ils font trop grande injure aux Anges de Dieu, ausquels ils accomparagent paillars et adultères, et encores beaucoup pires. Et de faict, il ne faut pas yci grans argumens, veu qu'ils sont convaincus par la vérité. Car nous voyons à l'œil, combien par horribles punitions nostre Seigneur punit une telle arrogance et contemnement de ses dons; etay vergongne de descouvrir ce qui est plus occulte combien qu'on en sçail trop la moitié, tellement que l'air en put. Qu'il ne nous soit loisible de rien vouer qui nous empesche de servir à Dieu en nostre vocation, il n'y a nulle doute. Comme si un père de famille vouoit de quitter sa femme, et ses enfans, pour prendre quelque autre charge, ou celuy qui est propre à

1) Gcn. Il, 18.

3) Heb. XUI, 4.

2) Deul. VI, (6.

i) Jean II, 1, 9.

exercer office de .Magistrat, estant esleu, vouoit de vivre en personne privée. Touchant ce que nous avons dit, qu'il ne faut point mespriser nostre liberté, cela seroit un peu obscur à entendre, si nous ne le déclairions. Or le sens est tel : comme ainsi soit que Dieu nous ait constituez maistres de toutes choses, et qu'il les nous ait tellement assujetiesque nous en puissions user, pour nostre commodité, il ne nous faut point espérer que nous facions un service agréable à Dieu en nous assujeiissant en servitude aux choses externes, lesquelles nous doyvent estre en aide. Je di cela, pource que plusieurs pensent que ce soit une vertu d'humilité, de s'astreindre à plusieurs observations desquelles le Seigneur non sans cause a voulu que nous fussions libres. Pourtant si nous voulons éviter un tel danger, il ne nous faut jamais eslongner de l'ordre que le SeigBeur nous a institué en l'Eglise (-hrestienne.

4 Je vien maintenant à la troisième considération que j'ay mise : c'est que pour approuver nos vœus à Dieu, il faut bien adviser à quelle intention nous les faisons. Car d'autant que Dieu regarde le cœur, et non pas Tapparence extérieure, de là il advient qu'une mesme chose, selon que le propos sera divers, luy sera quelquesfois agréable, et quelquesfois luy desplaira grandement. Si quelqu'un voue de s'abstenir de boire vin, comme si en cela il y avoit quelque saincteté, il sera à bon droict condamné de superstition. S'il regarde à une autre fin qui ne soit point mauvaise, nul ne le pourra réprouver. Or selon que je puis juger, il y a quatre lins ausquelles se doyvent rapporter tous nos vœus. Pour donner plus claire intelligence de cela, nous dirons que les deux appartieneni au temps passé : les deux autres au temps à venir. Les vœus, di-je, regardent au temps passé, quand par iceux nous faisons à Dieu recognoissance des bénétices que nous tenons de luy ou par lesquels nous chastions les vices que nous avons commis, afin d'en obtenir pardon.

Les premiers, nous les pourrons appeler, Vœus d'action de grâce : les seconds, nous les pourrons appeler, Yœus de pé-

nitence. Quant est du premier genre, nous en avons un exemple au vœu que feit Jacob, en promettant à Dieu les décimes qu'il acquerroit en latent d'Orient, s'il luy faisoit la grâce de retounu r en la terre de sa nativité *. Nous en avons aussi un exemple commun aux sacrifices qu'on appeloit Des pacifiques, que les saincts Roys ou gouverneurs allans à la guerre promettoyent à Dieu de luy rendre, s'il leur donnoit la victoire contre leurs ennemis : ou bien que le peuple estant en quelque affliction, vouoit à Dieu, s'il en estoit délivré par sa grâce. Et en ce sens faut prendre tous les passages des Pseaumes qui parlent des vœus-.

Nous pouvons aujourd'huy aussi bien user de telle espèce de vœus, toutes fois et quantesque Dieu nous délivre de quelque calamité ou maladie dangereuse, ou autre péril. Car cela n'est pas répugnant à l'office d'un bon Chrestien, de présenter en tel cas à Dieu quelque oblation qu'il aura vouée, seulement pour recognoissance du bénéfice qu'il a receu, pour n'estre point ingrat à sa bonté.

Quant à la seconde espèce, il suffira de démonstrer par un exemple familier quelle elle est. Prenons le cas que quelqu'un par son intempérance et gourmandise soit tombé en quelque péché : il ne nuira de rien quand il renoncera pour un temps à toutes délices, pour corriger ce vice d'intempérance auquel il se sent autrement enclin. Il n'y a aussi nul inconvénient qu'il face vœu sur cela, afin de se lier plus estroitement. Toutesfois je n'impose point loy à ceux qui auront failly en quelque sorte, de faire tous un semblable vœu : mais seulement je démonstre ce qui seroit licite à quelqu'un de faire, quand il penseroit que cela luy seroit utile. Parquoy je di qu'un tel vœu est sainct et légitime, sans préjudicier à la liberté d'un chacun d'en faire comme il voudra.

5 Quant aux vœus, qui regardent le temps à venir, les uns, comme j'ay dit, tendentànousrendre plus songneux àéviter lesdangers: les autres sont pour nous inciter à faire nostre devoir. Exemple :

1) Gen. XXVni, 22.

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