‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 261 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XIII

Quelqu'un se verra tellement enclin à un vice, qu'il ne pourra pas tenir moyen ni attrempance en une chose laquelle de soy ne sera que bonne : il ne fera point mal, renonçant par vœu -h en user à certain temps. Comme si quelqu'un voit qu'il ne puisse user d'un accousirement sans vaine gloire ou autre vanité, et néantmoins qu'il convoite et appète fort d'en user, il ne peut mieux faire que de se brider, s'imposant la nécessité de s'en abstenir, pour couper broche à sa convoitise. Semblablement, si quelqu'un est oublieux ou nonchalant à s'acquitter de ce qui est de l'office d'un Chreslien, pourquoy ne pourra-il corriger sa nonchalance, s'astreignant par vœu à faire ce qu'il a accoustumé d'oublier? Je confesse bien qu'en l'un et en l'autre il y a comme une instruction puérile : mais par cela nous pouvons dire que ce sont aides à l'infirmité des rudes et imparfaits, dont ils se peuvent servir licitement. Pourtant tous les vœus qui regarderont à l'une de ces fms, principalement les vœus des choses externes, nous les tiendrons pour bons, moyennant qu'ils ayent approbation de Dieu pour leur appuy, et qu'ils convienent à nostre vocation, et qu'ils soyent compassez à la grâce que Dieu nous a faite. 6 Maintenant il n'est pas difficile de conclurre que c'est qu'il faut généralement sentir des vœus. Il y a un vœu commun entre les fidèles, lequel a esté fait pour nous au Baptesme, et le confermons en faisant protestation de nostre foy, et en recevant la Cène. Car les Sacremens sont comme instrumens de contracts, par lesquels Dieu nous promet sa miséricorde, et par icelle la vie éternelle : nous d'autre costé luy promettons obéissance. Or le contenu ou la somme de ce vœu que nous faisons au Baptesme, est de renoncer à Satan, pour nous adonner au service de Dieu, afin (jue nous soyons obéissans à ses saincts commandemens , n'obtempérans point aux désirs pervers de nostre chair. Il ne faut douter que ce vœu ne soit sainct et utile, veu que Dieu l'approuve en l'Escriture, et mesmes qu'il le requiert de tous ses enfans. Et à cela ne contrevient point, que nul n'accomplit en la vie pré-

sente une telle obéissance que Dieu requiert de nous. Car d'autant que la stipulation que Dieu fait en exigeant de nous que nous le servions, est enclose sous l'alliance de grâce, laquelle contient rémission des péchez , et régénération pour nous faire nouvelles créatures, la promesse que nous faisons là présuppose que nous requérons à Dieu tousjours pardon de nos fautes, et qu'il subviene à nostre foiblesse par son sainct Esprit.

Touchant les vœus particuliers, quand il nous souviendra des trois reigles que nous avons mises ci-dessus, nous pourrons bien discerner aisément quels ils seront. Toutesfoisquenul ne pense que je vueille tellement priser les vœus, mesmes ceux que je di estre bons, que je conseille d'en user journellement. Car combien que je n'ose rien déterminer du nombre ne du temps, toutesfois quiconques me voudra croire, en usera fort sobrement. Car si quelqu'un est léger à beaucoup vouer et souvent, cela sera cause qu'il n'observera pas tant diligemment ses vœus, et y a grand danger qu'il ne décline à superstition. Si quelqu'un se lie de vœu perpétuel, il ne s'en acquittera point sans grand'peine et fascherie : ou estant lassé à la longue, il quittera tout.

7 D'avantage, on sçait quelle superstition a régné longtemps au monde en cest endroict. L'un vouoit de ne point boire de vin, comme si ceste abstinence estoit un service de soy agréable à Dieu : l'autre s'obligeoit à jusner, l'autre à ne point manger chair en certains jours, ausquels il imaginoit faussement qu'il y avoit plus grande saincteté qu'aux autres. Il y avoit encores d'autres vœus plus infantiles :

jà soit qu'ils ne se feissent pas des petis enfans. Car on a estimé pour grande sagesse, de vouer des pèlerinages çà et là, voire de faire le chemin à pied, ou y aller à demi nud, pour acquérir plus de mérite par le travail. Si on examine aux reigles que nous avons mises ci-dessus, toutes ces choses, ausquelles le monde a esté merveilleusement addonné, on trouvera que non-seulement elles sont vaines et folles, mais qu'il y a impiété manifeste. Car comment qu'en juge le sens humain, Dieu n'a rien en plus grande abomina-

lion, que les services qu'on luy forge à plaisir. Il y a puis après les meschantes opinions etdaninables qui sont en la pluspart, c'est que les hypocrites s'estans acquittez de tels fatras, se font à croire qu'ils se sont acquis une justice excellente, pensans que la substance de la Chrestienté soit située en ces choses extérieures, et mesprisent tous ceux qui n'en tienent pas si grand conte qu'ils voudroyent.

8 II n'est jà meslier de deschiffrer par le menu toutes les espèces : mais pource qu'on a en plus grande réputation les vœus monastiques, d'autant qu'ils semblent eslre approuvez par l'aulhorité commune de l'Eglise, j'en traitteray yci briefvement. Pour le premier, afin que nul ne maiiitiene la moinerie telle qu'elle est aujourd'huy, sous couleur d'ancienneté et de longue possession, il faut noter qu'il y avoit bien une autre façon de vivre anciennement aux monastères. Ceux qui se vouloyent exercer en grande austérité de vie, se reliroyent là. Et tout ainsi que nous lisons aux histoires des Lacédémoniens, qu'ils avoyent une discipline en leur vie fort dure et aspre : aussi avoyent les moines de ce temps-là, voire mesmes plus rigoureuse et estroite. Ils dormoyenl à terre sans lict ne couche : ils ne beuvoyent, que de l'eau, et ne mangeoyent autre viande que pain bis, des herbes et racines : leurs plus grandes friandises estoyent de l'huile, ou des poix et des fèves : ils n'usoyent d'aucunes viandes délicates, et s'abstenoyent tant qu'il esloit possible de tout ce qui apparlenoit à l'aisance et soulagement du corps. Ces choses sembleront advis incroyables, sinon que ceux qui les ont veues et expérimentées en rendissent tesmoignage, comme Grégoire Nazanzien, Basile et sainct Chrysostome. C'estoyenI les rudimens, par lesquels ils se préparoyent à un estât plus excellent. Car les collèges ou assemblées de moines estoyent lors comme semence, pour fournir l'Eglise de bons ministres : de laquelle chose ces trois que j'ay nommez sont tesmoins : veu que de la vie monastique ils ont esté appelez pour estre Evesques: et aussi plusieurs autres notables per-

sonnages de leur temps. Pareillement, sainct Augustin monstre qu'encores de son temps ceste coustume duroit, qu'on preiioit gens des monastères pour servir à l'Eglise : car il escril en ceste sorte à un collège de moines : Nous vous exhortons en nostre Seigneur, frères, de garder vostre propos, et de persévérer jusques en la fin, et si l'Eglise vostre mère a quelquesfois besoin de vous, ne soyez point convoiteux par outrecuidance de recevoir la charge qu'elle vous imposera, et ne la refusez aussi par paresse, mais obéissez à Dieu gracieusement : ne préférez point vostre loisir aux nécessitez de l'Eglise à laquelle, si les saincts qui ont esté devant vous n'eussent servy pour luy aider à enfanter ses enfans, elle ne vous eust point enfantez*. Or il parle du ministère, par lequel les fidèles renaissent spirituellement. Il escrit aussi à Aurélius en une autre épistre : Quand on reçoit en l'ordre de clergé les moines qui se sont desbauchez de leur monastère, on donne occasion aux autres de faire le semblable, et fait-on grand'injure à Testât ecclésiastique : veu mesmes que de ceux qui persévèrent au monastère, nous n'avons accoustumé de prendre que les meilleurs et les plus approuvez. Et le faut ainsi faire, sinon que nous vueillions estre en proverbe du peuple : c'est, comme on dit qu'un mauvais ménestrier sera bon musicien, aussi qu'on dise qu'un meschant moine sera bon ministre. C'est une chose trop désordonnée, d'eslever les moines en tel orgueil, et de faire si grand opprobre au clergé : veu mesmes que quelquesfois à grand'peine un bon moine est suffisant pour eslre en l'ordre ecclésiastique, asçavoir s'il a tempérance de vie, et s'il n'a point la doctrine requise à tel office ^ Il appert de ces passages que plusieurs bons personnages se préparoyent en la vie monastique pour venir au gouvernement de l'Eglise, afin d'estreplus aptes et mieux disposez pour s'acquitter de leur devoir : non pas que tous parveinssent à tel but, voire mesmes qu'ils y tendissent : veu qu'au contraire, pour la plus grand'part c'esto^fent

1) Episl. LXXÏI.

2) Epist. LXXVr.

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