‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 262 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XIII

des gens simples et sans lettres: maison eslisoit ceux qui esloyent idoines.

9 Or sainct Augustin nous descrit quasi en une peinture, la forme de la moinerie ancienne, principalement en deux lieux, assavoir au livre qu'il a intitulé, Des mœurs de l'Eglise catholique : où il défend les moines clirestiens contre les calomnies et fausses accusations des Manicliées. Item, en un autre livre qu'il a intitulé, Du labeur des moines : où il reprend et corrige les moines quiavoyent corrompu leur estât. Je cueilleray yci tellement la somme de ce qu'il dit là, que j'useray mesmes de ces mots tant qu'il me sera possible : Contemnans, dit-il, les délices et plaisirs mondains, ils meinent ensemble une vie trèssaincte et trèschaste, vivans en oraisons, en lectures et en conférences, sans enfleure d'orgueil, sans rébellion ne noise, sans envie : nul ne possède rien de propre, et nul n'est en charge à ses prochains : ils travaillent de leurs mains au labeur qui peut entretenir leurs corps, sans empescher leur esprit qu'il ne soit attentif à Dieu. Puis mettent leurs ouvrages entre les mains de ceux qu'ils appellent Doyens : et iceux ayans retiré argent de cela, en rendent conte à celuy qui est nommé Père entre eux. Or les Pères sont personnages non-seulement saincis quant à la vie, mais excellens en la doctrine de Dieu , et ayans prééminence en vertu aussi bien qu'en puissance, ils gouvernent leurs tils sans aucun orgueil, et comme ils ont authorité à leur commander, aussi leurs fils sont fort volontaires à leur obéir. Or sur le vespre chacun sort de sa celle, et s'assemblent tous en un estans encores à jun, afin d'ouyr leur Père (et adjouste quant et quant, qu'en Egypte et au pais d'Orient chacun Père avoit environ trois mille Moines en sa charge) ; après ils prenent leur réfection corporelle entant qu'il est requis pour la santé : et chacun restreint sa conçupiscen(^e, afin de n'user sinon sobrement mesmes des viandes qui leur sont mises au-devant, lesquelles ne sont point en grande quantité , ne guères friandes.

Ainsi, non-seulement ils s'abstienent de chair et de vin, pour donter leur concu-

piscence charnelle, mais aussi des autres choses lesquelles provoquent d'autant plus l'appétit à gourmandise et friandise, qu'elles semblent advis plus [ures et plus sainctes à d'aucuns : en quoy ils se font ridicules, d'autant qu'ils prisent qu'on mange viandes exquises, moyennant qu'ils s'abstienent de manger chair. Le surplus qui leur demeure outre leur nourriture (car il leur en demeure beaucoup, tant pource qu'ils travaillent diligemment, qu'à cause de leur sobriété) ils le distribuent plus diligemnient aux povres qu'ils ne sont songneux à le gaigner. Car il ne leur chaut d'avoir abondance, mais toute leur solicitude est de ne rien réserver de ce qui leur abonde *. Puis après ayant récité l'austérité qu'il avoit veue tant à Milan qu'ailleurs : En telle rigueur dévie, dit-il, nul n'est contraint à porter un fardeau plus pesant qu'il ne peut, ou qu'il refuse de porter : et celuy qui est plus débile que les autres , n'est point pourtant condamné d'eux. Ils sçavenl bien tous combien la charité est recommandée : ils sçavent bien que toutes viandes sont nettes à ceux qui sont nets. Pourtant toute leur industrie est, non pas de rejetter aucunes viandes comme pollues, mais à donter leur concupiscence, et s'entretenir en bonne dileclion. Ils ont souvenance de ceste sentence, que le ventre est pour les viandes, et les viandes pour le ventre. Toutesfois plusieurs qui sont fermes s'abstienent à cause des infirmes : plusieurs ont une autre raison , asçavoir pource qu'ils aiment de se nourrir de viandes grossières et non somptueuses.

Pourtant ceux qui en santé s'abstienent d'une viande, n'en font point difficulté d'en manger estans malades. Plusieurs ne boyvent point de vin : toutesfois ils n'en penseroyent point esire contaminez.

Car eux-mesmes ordonnent qu'on en baille à ceux qui sont de complexion débile, et ne peuvent autrement entretenir leur santé. S'il y a quelques-uns qui refusent d'en boire, ils les admonestent fraternellement qu'ils ne se facent point par vaines superstitions plus débiles que

Ij De moribut eccles. calft., Cap. XÏXI.

saincls. Ainsi ils s'exercent songneusement à la crainte de Dieu. Quant à l'exercice du corps, ils sçavent bien qu'il proutlte pour un petit de temps seulement. La charité est principalement gardée : à icelle on accomode les vivres, les paroles, les accoustremens et les contenances : chacun conspire là en une charité, et a-on en horreur de la violer, autant que Dieu. Si quelqu'un résiste à icelle, il est jette hors : si quelqu'un contrevient à icelle, on ne l'endure pas un seul jour ^ Jusques yci j'ay raconté les paroles de sainct Augustin, ausquelles pource qu'il est représenté comme en une peinture quelle estoit lamoineriedu temps passé, je les ay bien voulu produire yci : pource aussi que si j'eusse voulu recueillir ceste somme de divers autheurs , j'eusse esté beaucoup plus long, encores que j'eusse estudié à briefveté.

10 Or mon intention n'est pas de poursuyvre au long cest argument, mais de monstrer en brief quels ont esté les Moines en l'Eglise ancienne : et nonseulement cela, mais quelle a esté la profession de moinerie : atin que les lecteurs de bon jugement, en faisant comparaison de l'une à l'autre, puissent juger quelle impudence c'est à d'aucuns, d'alléguer l'ancienneté pour maintenir la moinerie telle qu'elle est de présent.

Sainct Augustin en descrivant quelle est la moinerie saincte et bonne , rejette loing d'icelle toute rigueur de commander ou exiger les choses lesquelles Dieu nous laisse en liberté par sa Parole. Or il n'y a rien qu'on exige aujourd'huy plus estroitement. Car ils lienent cela quasi pour un crime irrémissible, si quelqu'un décline tant petit que ce soit de leurs ordonnances, ou en habillement, ou en viandes, ou en autres cérémonies frivoles. Sainct Augustin débat fort et ferme, qu'il n'est pas licite aux Moines de vivre en oisiveté aux despens d'autruy : et dit que de son temps il n'y avoit nul monastère bien policé, où les Moines ne vesquissent de leur labeur ^. Ceux

1) De moribus eccles. coift., «p. XXXIII ; Titc I, 15; 1 Cor. VI, 13.

2) De opère monachorum.

de maintenant mettent la principale parlie de leur saincteté en oisiveté. Car si on leur oste leur oisiveté, que deviendra la vie contemplative, pour laquelle ils pensent estre excellens par-tlessus les autres, et mesmes s'estiment prochains des Anges? Finalement, sainct Augustin requiert une forme de moinerie, qui ne soit sinon comme un exercice et aide, pour entretenir les hommes en la crainte de Dieu et en la vraye Chrestienté. D'avantage, quand il dit que la charité est la principale reigle : et quasi seule qu'ils doyvent observer, il ne prise pas une conspiration que feront quelques-uns à part pour se lier ensemble, en se séparant du corps de l'Eglise : mais au contraire, il veut que les Moines monstrent exemple aux autres de garder unité chrestienne entre tous. Or la façon de la moinerie du temps présent est tant loing de ces choses, qu'à grand' peine trouveroiton rien plus contraire. Car nos moines n'estans point contens de la saincteté, à laquelle Jésus-Christ veut que tous ses serviteurs appliquant du tout et entièrement leur estude, ils en imaginent une nouvelle, par laquelle ils se font plus parfaits que tous les autres.

1 1 S'ils me nient cela, je leur demande, Pourquoy est-ce qu'ils appellent leur ordre estât de perfection, ostant ce filtre à toutes les vocations ordonnées de Dieu? Je n'ignore pas leur solution sophistique : asçavoir qu'ils ne l'appellent pas ainsi, d'autant qu'il contiene en soy perfection, mais pource qu'il est le plus propre pour acquérir perfection. Quand ils veulent en se prisant décevoir le simple peuple, quand ils veulent attirer en leur rets les povres enfans, quand ils veulent recommander leurs privilèges, quand ils veulent magnifier leur dignité en mesprisant les autres, ils se vantent d'estre en estât de perfection. Quand on les presse de près, en sorte qu'ils ne peuvent maintenir une telle arrogance, ils recourent à ce subterfuge, disans qu'ils ne sont point encores parvenus à perfection, mais qu'ils sont en un estât pour y aspirer par-dessus les autres. Ce pendant ils s'entretienent en ceste réputation vers le peuple que leur vie est angélique, parfaite et

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