‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 263 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XIII

nette de tous vices : et par ce moyen ils attirent la farine au moulin, et vendent leur saincteté bien chèrement; cependant ceste glose est cachée, et comme ensevelie en peu de livres. Qui est-ce qui ne voit qu'ils se mocquent de Dieu et du monde, en ce faisant? Toulesfois prenons le cas qu'ils attribuent seulement cela à leur estât, qu'il est pour aspirer à perfection, si est-ce encores qu'en luy attribuant un tel honneur, ils le distinguent comme par une marque spéciale d'entre toutes les autres façons de vivre. Et qui est-ce qui pourra porter cela : qu'un tel honneur soit donné à un estât qui ne fut jamais approuvé de Dieu par une seule syllabe : et que les sainctes vocations de Dieu lesquelles non-seulement il a commandées de sa bouche, mais aussi ornées de tiltresexcellens, en soyent privées et exciuses comme indignes? Je vous prie combien grande injure fait-on à Dieu, quand on préfère à tous les estats qu'il a ordonnez et approuvez par son tesmoignage, un qui soit forgé des hommes, et dont on n'ait nulle approbation ?

42 Qu'ils réprouvent, s'ilspeuvent, cela comme une calomnie : c'est qu'ils ne sont point contcns de la reigle que Dieu a donnéeaux siens. Orquand jenelediroye pas, ils s'accusent d'eux-mesmes;car ils enseignent ouvertement, qu'ils se chargent d'un plus pesant fardeau que Jésus- Christ n'a imposé à ses disciples, entant qu'ils promettent de garder les conseils évangéliques, ausquels les Chrestiens ne sont point communément astreints. Or ils appellent Conseils quand Jésus-Christ dit que nous aimions nos ennemis, que nous n'appétions point vengence, que nous ne jurions point ^ etc. Mais quelle ancienneté nous allègueront-ils en ce point?

car cela ne veint jamais en pensée à nul des Anciens. Tous ensemble protestent d'un commun consentement, que Jésus- Christ n'a jamais dit un seul mot auquel nous ne soyons tenus d'obtempérer :

mesmes nommément ils tienent sans aucune difficulté, que ces sentences dont il est question, sont vrais commandemens.

1) Miitlh. V, 34-4V.

Mais pource que nous avons jà monstre ci-dessus (jue c'est un erreur pestilent, qu'une telle opinion qu'ils ont, en appelant simples coïiseils les choses qui nous sont du tout commandées, il suffira d'avoir yci briefvement touché que la moinerie, telle (ju'elle est à présent, est fondée sur une opinion laquelle à bon droict doit estre en exécration à tous lidèles, c'est d'imaginer qu'il y ait une reigle plus parfaite de bien vivre, que celle que Jésus - Christ a donnée en commun à toute son Eglise, Tout ce qui est édilié sur un tel fondement, ne peut estre qu'abominable.

13 Toulesfois ils ameinent un autre argument de leur perfection, lequel ils pensent estre trêsferme : Asçavoir que nostre Seigneur dit au jeune homme qui l'interroguoit quelle estoit la parfaite justice, Va, et si tu veux estre parfait, vend tout ce que tu as, et donne-le aux povres '. Je ne dispute point encores s'ils font cela : prenons le cas pour maintenant, qu'ils le facent. Ils se vantent doncques d'estre parfaits en quittant tout leur bien : mais si la perfection gist en ce seul point, qu'est-ce que veut dire ceste sentence de sainct Paul, que celuy qui aura distribué tous ses biens aux povres, n'est rien sinon qu'il ait charité ^. Quelle est ceste perfection, laquelle est réduite à néant avec son homme quand charité n'est point conjoincte avec? Il leur convient respondre yci, vueillent-ils ou non, que de quitter tous ces biens, encores que ce soit le principal œuvre de perfection, toulesfois que ce n'est pas le tout. 31ais encores sainct Paul contredit à cela, testifiant que la charité est le lien de perfection *, sans qu'on renonce à ses biens en telle sorte. S'il n'y a point de différent entre le Maistre et le disciple, puis que sainct Paul ouvertement proteste que la perfection de l'homme ne consiste point en cela, qu'il renonce à tous ses biens, et d'autre part dit qu'elle peut estre sans qu'on face un tel renoncement, il faut veoir comment se doit exposer ceste sentence de Jésus- Christ, Va, et si tu veux estre parfait,

1) Matlh. XIX.Îl.

3) Col. III, U.

2) 1 Cor. XIU, 3.

vend tout ce que tu as. Or le sens ne sera point obscur, si nous consiflérons à qui c'est que ces paroles s'addressent : ce qui se doit considérer en toutes les responses de nostre Seigneur. Le jeune homme interrogue ce qu'il fera pour entrer en la vie éternelle ^ Jésus-Christ, pource que la question est touchant les œuvres, le renvoyé à la Loy : et ce à bon droict. Car si on la considère en soy, c'est la voye de vie : et ce qu'elle n'est pas suffisante pour nous donner saluï, cela provient de nostre perversité. Par ceste response Jésus-Christ déclaire qu'il n'estoit pas venu pour enseigner autre façon de bien vivre, que celle que Ditu avoit anciennement baillée en la Loy. Et en ce faisant il rendoit tesmoignage à la Loy de Dieu, qu'elle monstroit quelle est la parfaite justice : et obvioit par un mesme moyen aux calomnies, à ce qu'on ne luy Imposast qu'il vousist induire le peuple par une nouvelle reigle, à se révolter de l'obéissance de la Loy. Le jeune homme n'estant pas autrement de mauvais cœur, mais estant enflé d'une vaine outrecuidance, réplique qu'il a fait tous les commaiidemens dés son enfance. Or il est trèscerlain qu'il estoit encores bien loing du but là où il se vantoit d'estre parvenu : et si son dire eust esté vray, il ne luy eust rien défailly à la souveraine perfection. Car il a esté démonstré cidessus, que la Loy contient en soy une parfaite justice : et il appert de ce passage, où l'observaiion d'icelle est nommée l'entrée à la vie éternelle. Mais pour enseigner ce jeune homme, combien peu il avoit proutité en la justice laquelle il se vantoit si hardiment avoir accomplie, il faloit sonder le vice qui estoit caché en son cœur. Caç comme ainsi soit qu'il fust riche, il avoit son affection cachée en ses richesses. Parquoy entant qu'il ne sentoit point ce mal secret, Jésus-Christ le touche où il le faut toucher, en luy disant qu'il vende tous ses biens. S'il eust esté tant bon observateur de la Loy qu'il pensoit, il ne s'en fust pas allé triste après avoir ouy ceste response. Car celuy qui aime Dieu de tout son cœur, non-seule-

l| Luc X, 25.

ment estime pour fiente tout ce qui répugne à l'amour de luy, mais le fuit comme pernicieux. Pourtant quand Jésus-Christ commande à ce riche avaricieux de vendre tous ses biens, c'est autant comme s'il commandoit à un ambitieux de renoncer à tous honneurs : à un homme voluptueux de renoncer à toutes délices :

à un paillard, de renoncer à toutes choses qui le peuvent induire à mal faire. C'est ainsi qu'il faut ramener les consciences à un sentiment particulier de leurs vices, quand on n'y proufite de rien par admonitions générales. INos gens doncques qui allèguent ce passage pour priser Testât de moinerie, s'abusent en prenant un cas particulier pour doctrine générale, comme si Jésus-Christ constituoit la perfection en cela, qu'un homme renonce à ses biens : comme ainsi soit qu'il ait seulement prétendu de contraindre ce jeune homme, qui se plaisoit par trop, de sentir son mal : asçavoir qu'il entendist combien il estoit encores loing de la parfaite obéissance de la Loy, laquelle il s'aitribuoit faussement. Je confesse que ce lieu a esté mal entendu par aucuns des Pères, et que de là est venu qu'on estimoit une grande vertu, d'appéter une povreté volontaire : d'autant qu'on tenoit pour bienheureux ceux qui se démettoyent de toutes choses terriennes pour se vouer tous nuds à Christ.

Mais j'espère que tous lecteurs débonnaires et non contentieux seront satisfaits de l'exposition que j'ay donnée, tellement qu'ils ne douteront point que c'est le vray sens.

U Combien qu'il s'en fale beaucoup que ce fust l'intention des Pères , d'establir une telle perfection qu'ont depuis forgée les Moines en leur cahute , pour constituer une double Chrestienté. Car ceste meschanle doctrine n'estoit point encores née, laquelle fait comparaison entre le Baptesme et la moinerie : et mesmes afferme que la moinerie est une espèce de second Baptesme. Qui est-ce qui ne cognoist que les saincts Pères ont du tout en horreur un tel blasphème?

Touchant de la charité à laquelle sainct Augustin dit que les anciens moines ont rapporté toute leur vie, qu'est-il ques-

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