‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 264 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XIII

tion do monstrer que cela est du tout contraire à la profession des Moines de noslre temps? La chose est toute patente, que ceux qui entrent en un cloistre pour se faire Moines, se séparent et aliènent de l'Eglise. Qu'ainsi soit, ils font un gouvcrnemenL à part, et une administration des sacremens séparée des autres. Si cela n'est dissiper la communion de l'Eglise, je ne sçay plus quelle grande dissipation il y peut avoir. Et alin de suyvre la comparaison que nous avons commencé de faire , et de venir à la fin en telle conclusion, qu'est-ce qu'ils ont de semblable en cest endroict avec les Moines anciens? Car anciennement les Moines, encores qu'ils habitassent arrière des autres, n'avoyent pas pourtant une Eglise séparée : ils recevoyent les Sacremens avec les autres : ils venoyent aux jours solennels ouyr le sermon et faire les prières en la compagnie des fidèles, et estoyenl là comme une portion du peuple. Ceux-ci du temps présent, en se dressant un autel à part ont rompu le lien d'unité. Car ils se sont excommuniez du corps de l'Eglise: ils ont contemné le ministère ordinaire , par lequel Dieu a voulu que paix et charité fust entretenue entre les siens. Parquoy autant qu'il y a aujourd'huy de monastères au monde, je di que ce sont autant de conventicules de schismatiques, qui ont troublé l'ordre de l'Eglise, pour se retrancher- de la compagnie légitime des fidèles. Et pour monstrer encores plus ouvertement un tel divorce qu'ils faisoyent, ils se sont imposé diveis noms de sectes : et n'ont point eu honte de se glorifier en ce que sainct Paul a en si grande exécration que rien plus : sinon qu'on vousist dire que Jésus-Christ eust esté divisé entre les Corinthiens, quand chacun se glorilioit en son propre Docteur*, et que maintenant il ne soit rien dérogué à l'honneur de Jésus-Christ , quand les uns se nomment Franciscains, les autres de sainct Dominique , et les autres de sainct Benoist : mesmes qu'ils usurpent ces tiltres pour faire une profession spéciale, en laquelle ils soyent distinguez de la reste des Chrestiens.

1) 1 Cor. I, 12 ; m, 4.

15 Les différences que j'ay notées jusques yci entre les Moines anciens et ceux de noslre temps , ne sont point quant aux mœurs, mais en la profession. Pourtant que les lecteurs notent que j'ay pluslost parlé de l'estat de moineriC; que des Moines : que les vices que j'ay taxez ne sont pas seulement en la vie d'aucuns particuliers, mais sont conjoincts inséparablement à la façon de vivre telle qu'elle est aujourd'huy. Combien est grande la diversité entre les mœurs, il n'est jù mestier le déchiffrer par le menu : tant y a que chacun voit qu'il n'y a estât aujourd'huy au monde tant dépravé en toutes sortes, ne tant desbordé en toute corruption : oii il y ait tant de bandes, tant de haines , tant de brigues , tant d'ambition, avec les prattiques qui la suyvent. Il est vray qu'en quelque peu de convens on vit chastement, si on doit nommer Chasteté, quand la concupiscence est réprimée devant les hommes, tellement que la turpitude n'apparoisse point. Toutesfois je di une chose, qu'à grand'peine trouvera-on de dix cloistres l'un, qui ne soit plustost un bordeau qu'un domicile de chasteté. Quant au vivre, quelle sobriété y a-il? On n'engraisse point autrement les pourceaux en l'auge. Mais afin qu'ils ne se plaignent que je les trait te trop rudement, je ne passeray point outre. Combien qu'en ce petit que j'ay touché ; chacun qui sçait que c'est, verra bien que je n'ay rien adjousté à la simple vérité. Nous avons veu quel tesmoignage sainct Augustin rend aux Moines de son temps, d'avoir esté d'une saincteté excellente.

Toutesfois il se complaind qu'il y en avoit entre eux des coureurs et affronteurs, qui sucçoyent la substance du simple peuple par leurs filasses : qu'il y en avoit aussi de porteurs de rogatons, qui exerçoyent foires déshonnesles, en portant çà et là des reliques des Martyrs, ou bien, comme il dit, en monstrant des os tels quels, pour os de Martyrs : et d'autres semblables qui par leurs meschancetez diffamoyent l'ordre de moinerie. Item, comme il confesse qu'il n'a point veu de meilleurs personnages que ceux qui avoyent bien proufilé aux monastères : aussi il se complaind qu'il n'en

a jamais veu de pires que ceux qui y avoyent esté corrompus ^ Que diroit-ii s'il voyoit quasi tous les convens pleins de tant de vices et si énormes, tellement qu'ils ne peuvent plus s'ils n'en crèvent? Je ne di rien qui ne soit notoire à chacun. Toutesfois je n'enten pas que ce blasme soit sur tous sans exception aucune. Car comme la reigle et police de bien vivre n'a jamais si bien esté ordonnée aux monastères, qu'il n'y eust tousjours quelques canailles meslez parmi les bons :

aussi faut-il entendre que les Moines de présent n'ont pas du tout tellement dégénéré de la saincteté des anciens, qu'il n'y en ait encores quelques bons meslez parmi la troupe des meschans : mais le nombre en est bien petit, et sont si clair semez, qu'ils sont cachez en la multitude infinie des mauvais. D'avantage, nonseulement ils sont mesprisez, mais injuriez et molestez, voire mesmes cruellement traittez : d'autant que c'est une conspiration entre eux, de ne souffrir point un homme de bien en leur compagnie.

1G Je pense avoir fait par ceste comparaison de la Moinerie ancienne et de celle du temps présent : ce que je prétendoye : c'est qu'il apparoisse que c'est faussement que nos cafars allèguent l'exemple de l'Eglise primitive, pour couverture et défense de leur estât : veu qu'il n'y a point moins de différence entre eux et les Moines anciens, qu'entre les hommes et les singes. Cependant, je neniepasquemesmesen ceste description que fait sainctAugustin,iln'y ait quelque chose qui me desplaise. J'accorde bien que les Moines n'estoyent pas superstitieux en ceste austérité externe qu'ils tenoyent : mai^je di qu'en cela il y avoit une affectation folle, et une folle cupidité d'ensuyvre les uns les autres. Il semble advis une belle chose de quitter tous ses biens, pour estre à délivre de toute solicitude terrienne : mais Dieu estime plus, qu'un homme estant pur de toute avarice , ambition et autres concupiscences charnelles, ait le soin de bien et sainctement gouverner sa famille, ayant ce but

() De optre monachor., in fine.

et ce propos de servir à Dieu en une vocation juste et approuvée. C'est une chose de belle apparence , qu'un homme se retire des compagnies communes pour philosopher en son secret : mais cela ne convient point à la dilection chrestienne, qu'un homme, comme par haine du genre humain , s'enfuye en un désert pour là demeurer solitaire, en s'abstenant des choses que nostre Seigneur requiert principalement de nous tous : c'est-àdire d'aider l'un à l'autre. Encores que nous concédions qu'il n'y ait eu autre mal en telle profession de vivre, cestuy-là sans autre a esté assez grand, qu'elle a introduit un exemple en l'Eglise dangereux et nuisible.

17 Voyons maintenant quels sont les vœus par lesquels les Moines de nostre temps entrent en leur estât. Premièrement, d'autant que leur intention est de forger un nouveau service de Dieu à leur poste, pour luy complaire et acquérir sa grâce: je conclu, suyvant ce qui a esté dit, que tout ce qu'ils vouent n'est qu'abomination devant Dieu. Secondement , puis qu'ils controuvent une façon de vivre, sans avoir aucun esgard à la vocation de Dieu, et sans en chercher aucune approbation de luy, je di que c'est une hardiesse téméraire, et par ce moyen illicite, d'autant que leur conscience n'a sur quoy s'appuyer devant Dieu : et tout ce qui est sans foy, est péchés Tiercement, veu qu'ils s'astreignent à plusieurs façons de faire perverses et meschantes, comme sont les idolâtries qui se commettent en tous les convens, je di que par cela ils ne se consacrent point à Dieu, mais au diable. Car puis que le Prophète reprend les Israélites d'avoir immolé leurs enfans aux diables, non pas à Dieu*, seulement pour ceste raison qu'ils avoyent corrompu le vray service de Dieu par cérémonies vicieuses, pourquoy ne me sera-il licite d'en dire autant des Moines, lesquels en vestant leur froc s'enveloppent en mille superstitions?

Mais encores, quel est le contenu des vœus? Ils promettent à Dieu de garder virginité perpétuelle, comme s'ils avoyent

l>Rom. X!V, 23. 2) Deul. XXXII, 17 ; Ps. CVI, 37.

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