LIVRE IV, CHAPITRE XIV
précède: mais est à icelle adjouslé comme une appendance ordonnée pour la signer, la confermer, et de plus fort certifier envers nous : comme nostre Seigneur voit qu'il est de meslier à l'ignorance de nostre sens, puis à la tardivelé et infirmité de nostre chair. Or ce n'est pas pource que la Parole ne soit assez ferme de soymesme, ou qu'elle en puisse avoir meilleure confirmation quant à soy (car la vérité de Dieu est par soy seule tant seure et certaine, qu'elle ne peut d'autre part avoir meilleure confirmation que de soy-mesme) : mais c'est pour nous confermer en elle. Car nostre foy est tant petite et débile, que si elle n'est appuyée de tous costez, et soustenue par tous moyens, soudain elle est esbranlée en loutes pars, agitée, et vacillante. Et d'autant que nous sommes tant ignorans, et tant adonnez et fichez aux choses terriennes et charnelles, que nous ne pensons ny ne pouvons comprendre ne concevoir rien qui soit spirituel : ainsi le Seigneur miséricordieux s'accomode en ceci à la rudesse de nostre sens, que mesmes par ces élémens terrestres il nous racine à soy, et nous fait contempler mesmes en la chair comme en un miroir ses dons spirituels. Car si nous n'estions sensuels et enveloppez de nos corps, comme dit Chrysostome, ces choses nous seroyent données sans figure corporelle : mais pource que nous habitons en nos corps, Dieu nous donne les choses spirituelles sous signes visibles. Non pas pource que les choses qui nous sont proposées pour Sacrcmens,ayentde leur nature telle qualité et vertu: mais pource qu'elles sont signées et marquées de Dieu pour avoir celle signification ^
i C'est ce qu'on dit communément, que Sacrement consiste en la Parole et au signe extérieur. Car par la Parole il ne faut pas entendre un murmure qui se face sans sens et intelligence, en barbotant à la façon des enchanteurs, comme si par cela se faisoit la consécration : mais il nous faut entendre la Parole qui nous soit preschée, pour nous enseigner et nous faire sçavoir que veut dire le si-
)) Homil. LX, Adpopulum.
gne visible. Pourtant ce qui se fait sous la tyrannie du Pape, est une meschanfe profanation des Sacremens. Car il leur semble advis que c'est assez si le Prestre fait la consécration en murmurant sans sens, le peuple estant là tout esbahy et la gueule bée. Et mesmes ils font un mystère décela, que le peuple n'entende rien à ce qui se dit. Pourtant ils ont composé toutes leurs consécrations en latin. Puis la superstition est venue jusques-là, qu'il leur semble advis que la consécration n'est point deuement faite:
sinon en subsillant tout bas, tellement qu'on n'oyepas mesmes le son. Orsainct Augustin parle bien autrement des Paroles sacramentales : Que la Parole, dit-il, soit conjoincte au signe terrien, et il sera fait Sacrement. Car dont vient telle vertu à l'eau, qu'en touchant le corps elle lave le cœur, sinon en vertu de la Parole?
non point en tant qu'on la prononce, mais qu'on la croit. Car c'est autre chose du son qui passe, et de la vertu qui demeure. C'est la Parole de foy qui est preschée, dit l'Apostre. Pourlant il est dit aux Actes, que Dieu purifie les cœurs par foy : et sainct Pierre dit, que le Baptesme nous sauve, non point en despouillant les ordures de la chair, mais entant que nous avons bonne conscience pour respondre à Dieu. C'est doncques la Parole de foy que nous preschons, par laquelle le Baptesme est consacré pour pouvoir nettoyer K Voylà les mois de sainct Augustin. Or nous voyons qu'il requiert prédication aux Sacremens, de laquelle la foy s'ensuyve. Et ne faut point yci user de plus longue probation : veu qu'il est tout notoire que c'est que Jésus- Christ a fait, que c'est qu'il nous a commandé de faire, quec'est qu'ont suyvy les Aposires, et que l'Eglise ancienne a observé. Mesmes on sçait que depuis le commencement du monde, quand Dieu a donné quelque signe aux Pères, il l'a conjoinct d'un lien inséparable avec doctrine : pource que sans icelle le regard muet ne peut sinon estonner nos sens.
Quand doncques il se fait mention des paroles sacramentales, par cela enten-
1) Homil. in Joan., XUI ; Uorn. X, 8 ; Acl. XV, 9 ; 1 Pierre III, 21.
dons la proirfesse, laquelle doit estre preschée haut et clair du Ministre, pour mener le peuple où le signe tend.
5 Et ne sont à escouter aucuns qui arguent par ceste cavillation : Ou nous sçavons, disent-ils, que la Parole de Dieu, laquelle précède le Sacrement, est la vraye volonté de Dieu : ou nous ne le sçavons pas. Si nous le sçavons bien, nous n'apprenons rien de nouveau par le Sacrement subséquent. Si nous ne le sçavons point, le Sacrement ne le nous pourra pas enseigner, duquel toute la vertu et efficace ne gist qu'en la Parole. Qu'il leur soil en brief respondu, que les seaux qui sont mis et apposez aux lettres et instrumens publiques, prins en soy ne sont rien : car s'il n'y avoit rien escrit au parchemin, ils ne serviroyent à aucune chose et en vain y seroyent attachez. Et néantmoins pourtant ils ne laissent point de confermer, acertener et rendre plus authentique l'escriture qui est contenue dedans les lettres, quand ils sont à icelles adjoustez. Et ne peuvent dire que cesle similitude soit puis n'aguères controuvée par nous, et faite à plaisir : car sainct Paul en a usé, en appelant le Sacrement de la Circoncision par un mot grec, sprhagida, c'est-à-dire Seel. Auquel passage il démonstre que la Circoncision n'a pas esté à Abraham pour justice, mais un seau de la paction, en fiance de laquelle il estoit jà au paravant justifié *. Et pourquoy, je vous prie, cela nous doit-il offenser si nous enseignons la promesse estre scellée par les Sacremens, veu qu'il est manifeste qu'entre les promesses l'une est confermée par l'autre? Car celle qui est la plus manifeste, est la plus propre pour asseurer la foy. Or les Sacremens nous apportent promesses trèsclaires, et ont cela particulier outre la Parole, qu'ils nous les représentent au vif, comme en peincture. Et ne nous* doit point esmouvoir la diversité qu'on ameine entre les Sacremens et les seaux des lettres patentes : asçavoir que veu que les uns et les autres consistent en élémens charnels de ce monde, les Sacremens ne peuvent pas
" 0 Rom IV, U.
servir à seeller les promesses de Dieu J qui sont spirituelles, comme sont les | seaux pour seeller les escrits des Princes, quant aux choses transitoires et caduques. Car l'homme fidèle en voyant le Sacrement ne s'arreste point à l'extériorité, mais d'une saincte considération s'eslève à contempler les hauts mystères qui y sont cachez, selon la convenance de la figure charnelle avec la chose spirituelle.
6 Et puis que nostre Seigneur apj)elle ses promesses. Convenances et Appointemens * : et les Sacremens, Marques et Enseignemens de convenances : on peut tirer et prendre une similitude des convenances et appointemens des hommes.
Les Anciens pour confirmation de leurs appointemens, avoyent accoustumé de tuer une truye. Qu'eust fait une truye tuée, si les mots de l'appointement ne fussent quant et quant intervenus, et mesmes au paravant n'eussent précédé ?
Car on tue bien souvent des truyes sans signifier autre mystère. Pareillement, qu'est-ce par soy que de toucher en la main, veu que bien souvent plusieurs touchent aux mains de leurs ennemis pour leur mal faire? et toutesfois quand les paroles d'amitié et convenance ont esté prémises, elles sont confermées par tel signe, encores qu'au paravant elles ayent esté proposées, faites et arrestées. Les Sacremens doncques nous sont des exercices pour nous rendre plus certains de la Parole et des promesses de Dieu. Et par ce que nous sommes charnels, aussi ils nous sont donnez en choses charnelles, afin qu'ainsi ils nous instruisent selon la capacité de nostre rudesse, et nous addressent et conduisent comme pédagogues font les petis enfans. A ceste cause Sacrement est appelé par sainct Augustin, Parole visible, pour autant qu'il nous démonstre comme en une peincture les promesses de Dieu, et nous les représente au vif 2. Nous pouvons aussi user d'autres similitudes, pour plenement désigner les Sacremens, comme en les appelant Pilliers de nostre foy. Car ainsi qu'un édifice se porte et se sous-
1) Gen. VI, 18 ; IX, 9; XVII, 21.
2) /n/oonn.,homil.LXXXlX; Contra Faust., lib.XiX.