LIVRE IV, CHAPITRE XVI
voire pour confermer telles promesses spiriliielles : comme nous voyons qu'après avoir promis la béatitude immortelle à son serviteur Abraliam, il luy adjouste la promesse de la terre de Chanaan, pour luy déclairer sa acrûce et faveur sur luy ^ En telle sorte il faut prendre toutes les choses terriennes qu'il a promises au peuple judaïque, tellement que la promesse spirituelle précède lousjours comme fondement et chef, auquel tout le reste se rapporte. Ce que je touche plus légèrement, pource qu'il a esté déduit plus à plein au traitlé du Vieil et Nouveau Testament.
12 La différence des enfans du Vieil Testament, qu'ils veulent mettre avec ceux du Nouveau, est telle : Que les enfans d'Abraham pour lors, ont esté sa lignée charnelle : maintenant ce sont ceux qui eiisuyvent sa toy. Et pourtant, que les enfans d'aage, qui estoyent pour lors circoncis, ont ligure les enfans spirituels, qui par la Parole de Dieu sont régénérez à vie incorruptible. En quoy nous recognoissons quelque petite eslincelle de vérité : mais en cela s'abusent ces povres estourdis, qu'ayans leu quelque chose, ils n'ont point l'entendement de passer plus outre à considérer ce qui reste encores : ne le jugement pour discerner et accorder tout ce qui appartient à la matière. Nous confessons bien que la semence corporelle d'Abraham a tenu pour un temps le lieu des enfans spirituels, qui par foy sont incorporez avec luy : car nous sommes appelez ses enfans, combien que nous ne luy altouchions point de parentage charnel M\Iais s'ils entendent, comme certainement ils démonstrent : que nostre Seigneur n'eust point promis aussi sa bénédiction spirituelle à la semence charnelle d'Abraham, en cela ils s'abusent grandement. Pourtant voyci la droicte intelligence où nous meinel'Escriture rc'estquele Seigneur a donné la promesse à Abraham, que de luy soriiroit la semence dont toutes les nations de la terre seroyent bénites et sancliliées : luy asseurant qu'il seroit son Dieu et le Dieu de sa semence. Tous
1) Gcn. xy, 1, 18. 2) Gai. IV, S8; Rom. IV, 12.
ceux qui reçoyvent Jésus-Christ par foy, sont héritiers de ceste promesse : et pourtant sont nommez Enfans d'Abraham.
13 Or combien qu'après la résurrection de Jésus-Christ, le Royaume de Dieu a esté publié par tout indifféremment, pour y faire ouverture à tous peuples et nations : aliii, comme il dit, que les fidèles veinssent d'Orient et d'Occident pour avoir place au Royaume céleste, en la compagnie d'Abraham, Isaa<'. et Jacob ^ : toutesfois tout le temps qui avoit précédé nostre Seigneur avoit ordinairement tenu une telle miséricorde comme enclose entre les Juifs : lesquels il disoit eslre son Royaume, son peuple péculier, sa propre possession -. Or le Seigneur pour déclairer une telle grâce envers ceste nation, leur avoit ordonné la Circoncision : laquelle leur fust en signe qu'il se déclairoit pour leur Dieu, les recevant en sa protection, pour les conduire en la vie éternelle. Car quand Dieu nous prend en sa charge pour nous garder, que nous peut-il jamais défailliri' A ceste cause sainct Paul, voulant mons- Irer que les Gentils sont enfans d'Abraham comme les Juifs, parle en ceste manière, Abraham a esté justifié par loy devant qu'estre circoncis : après il a receu la Circoncision pour seel de sa justice, afin qu'il fust père de tous croyans incirconcis, et aussi père des circoncis : non pas de ceux qui n'ont que la Circoncision, mais qui ensuyvent la Foy qu'il a eue '.Ne voyons-nous pas bien comment il les lait pareils et d'égale dignité P Car pour le temps que nosire Seigneur avoit disposé, il a esté Père des fidèles circoncis : quand la muraille a esté rompue, comme dit l'Apostre, pour donner entrée au Royaume de Dieu à ceux qui en estoyent forclos '', il a esté fait aussi bien leur Père, jà soit qu'ils ne fussent circoncis : car le Baptesme leur est pour Circoncision. Et ce que sainct Paul met notamment, ([u'il n'est |ias père de ceux qui n'ont autre chose que la Circoncision, c'est pour rabatre la vaine contianee des Juifs qu'ils avoyeni
1) Matlli. VIH, II.
3J Uoui. IV, tO-lî.
2) Ex. XIX, 5.
*) Epbos. U, \t,.
aux cérémonii^s extérieures. Comme on en pourroit autant dire du Baptesme, pour confuter l'erreur de ceux qui n'y cherclient que l'eau.
14 Qu'est-ce doncques que veut dire autre part l'Apostre, quand il enseigne que les vrais enfans d'Abr.iliam ne sont point de la chair, mais que seulement ceux qui sont enfans de la promesse, sont réputez en la semence '? Il semble bien que par ces mots il vueille conclurre qued'estre descendu de la semence charnelle d'Abraham ne proulile de rien. 11 nous faut yci diligemment noter l'intention de sainct Paul. Car pour monstrer aux Juifs ([ue la grâce de Dieu n'est pas liée à la semence d'Abraham : et mesmes que ceste cognalion charnelle, par soy n'est d'aucune estime, il leur ameine au chapitre IX des Romains, Ismaël et Esaii, lesquels combien qu'ils descendissent d'Abraham, ont esté rejetiez comme estrangers : et la bénédiction a esté mise en Isaac et Jacob : de quoy il s'ensuyt ce qu'il conclud après, c'est que le salut dépend de la miséricorde de Dieu, laquelle il fait à qui hôu luy semble : et pourtant, que les Juifs n'ont pas à se glorifier d'estre l'Eglise de Dieu , s'ils n'obéissent à sa P;;role. Néantmoins après avoir ainsi chastié leur vaine gloire, cognoissant d'autre part que l'alliance faite avec Abraham pour luy et sa semence n'estoit pas de nulle valeur, mais avoit tousjours son importance, en le chapitre XI il déclaire comment on ne doit point conlemner icelle semence charnelle d'Abraham, el qu'ils sont les droicts et premiershériliersdel'Evangile, sinon d'auîant que par leur ingratitude ils s'en rendent indignes. Si ne laisse-il toutesfois , quelque incrédules qu'ils soyent de les appeler Saincts, à cause de la saincte progénie dont ils sont descendus : disant que nous au pris d'eux ne sommes qu'avortons, qui avons esté priiis pour estre entez en leur racine, dont ils sont les rameaux naturels. C'est la cause [)Ourquoy il a falu que l'Evangile leur lust présenté en premier lieu, comme aux enfans premiers-nais en la maison du
1) Rom. IX, 7, 8.
Seigneur, ausquels telle prérogative estoit deue, jusques à ce (ju'ils l'ont refusée. Et encores ne les devons-nous contemner , quelque rébellion (pte nous voyions en eux, espérans que la bonté du g Seigneur est encores sur eux à cause de ' la promesse. Car sainct Paul lesmoigne ([u'elle n'en départira jamais, disant que les dons el la vocation de Dieu sont sans repentance ne mutation ^
15 Voylà de (luelle importance est la promesse donnée à Abraham pour les siens. Pourtant, combien que la seule élection du Seigneur domine en cest endroict, pour discerner les> héritiers du Pvoyauine céleste, d'avec ceux qui n'y ont nulle part, si a voulu ce bon Dieu mettre spécialement sa miséricorde sur la lignée d'Abraham, et la teslilier et sceller par la Circoncision. Or il y a maintenant une mesme raison entre les Chresliens. Car comme sainct Paul en ce passage-là dit que les Juifs sont sanctiliez parleur souche cl origine : aussi autie part il afferme que les enfans des Chresliens sont maintenant sanciiliez par leurs parens ^ : pourtant ils doyvent estre ségrégez des autres, lesquels demeurent immondes.
Parquoy on peut facilement juger, que ce qu'ils prétendent conséquemmt'Ut, est faux : c'est que les enfans d'aage,quiont esté circoncis, ont ligure seulement les enfans spirituels, qui sont régénérez par la i'arole de Dieu. S;dr.ct Paul ne l'a pas prins si haut, quand il a escrit que Jésus- Christ esloit ministre de la nation judaïque, pour confenuer les promesses faites à leurs Pères ^ : comnu^ s'il disoit. Puis (juc les promesses données à Abraham et aux Pères, sont pour leur semence, Jésus- Christ, alin d'accomp'ir la vérité de son Père, est venu pour tirer ceste nation à salut. Voylà comment mes:j:es après la résurrection de Jésus-Chi-ict, sainct Paul entend tousjoui'sla promesse devoir estre accomplie litérainient. Auttnit en dit sainct Pierre au chapitre H des Actes, dénonçant aux Juifs que la promesse leur appartient, à eux et à leurs enfans *. Et au chapitre III, il les appelle Enfans, c'est-
1) Rom. XI, 29.
3J Roui. XV, 8.
2) I Cor. VII, 14.
») Acl. II, 39.