LIVRE IV, CHAPITRE XVI
de Jésus-Christ, que l'Evangile est une rets pour attirer toute sorte de poissons^ Maispource que je ne pren point plaisir à me jouer des choses sainctes, je respon, [quand la charge d'enseigner les grans a esté commise aux Apostres, qu'il ne leur a pas esté défendu de baptiser les petis. Combien que je voudroye encores sçavoir de luy, veu que le mot grec dont use l'Evangéliste, signifie toutes créatures humaines, pourquoy il en exclud les petis enfans. Il allègue, puisque les choses spirituelles se doyvent approprier aux spirituels*, que les enfans qui ne sont point spirituels, ne sont non plus idoines à estre receusau Baptesme. Mais en premier lieu il corrompt meschamment la sentence de sainct Paul. Il est question de la doctrine. Pource que les Corinthiens se plaisoyent par trop en leur subtilité, sainct Paul rédargue leur bestise en ce qu'il leur faloit encores enseigner les rudimens de la Chrestienté.
Oui est-ce qui inférera de là, qu'il fale refuser le Baptesme aux petis enfans, lesquels Dieu se dédie par son adoption gratuite, combien qu'ils soyent nais de la chair. Quant à ce qu'il objecte, que s'ils sont nouveaux hommes comme nous disons, ils devroyent estre nourris de viande spirituelle : la solution est facile, c'est qu'ils sont receus au troupeau de Jésus-Christ par le Baptesme, et que ceste marque de leur adoption suffit, jusques à ce qu'ils grandissent pour porter la viande ferme. Et ainsi, qu'il faut attendre le temps de l'examen, lequel Dieu requiert notamment en la Cène. Il objecte d'avantage, que Christ convie à la Cène tous ceux qui sont siens. Je respon au i;ontraire, qu'il n'y admet sinon ceux qui sont desjà appareillez à célébrer la mémoire de sa mort. Dont il s'ensuyt que les enfans, lesquels il a bien daigné recevoir entre ses bras, ne laissent pas d'estre de l'Eglise, combien qu'ils demeurent en leur degré inférieur. A ce qu'il réplique que c'est une chose monstrueuse, qu'un homme estant nay ne mange point : je respon que les âmes sont autrement repeues qu'en mangeant le pain visible
1) Maltli. Xin, 47.
i) 1 Cor. II, IS.
de la Cène : et pourtant que Jésus-Christ ne laisse pas d'estre pain des petis enfans, combien (ju'ils s'abstienent du signe extérieur, qu'il y a autre raison au Baptesme, par lequel seulement la porte leur est ouverte en l'Eglise. Il ameine ceste sentence, qu'un bon mcsnager distribue la portion à sa famille en temps opportun ^ : ce que je confesse. Mais de quelle authorité, et à quel tiltre nous déterminera-il le temps du Baptesme, pour prouver qu'on ne le puisse donner en temps opportun aux petis enfans? Il ameine aussi le commandement que fait Jésus- Christ à ses Apostres, de courir à la moisson quand les champs blanchissent * : mais à quel propos? Nostre Seigneur Jésus pour mieux inciter ses Apostres, afin qu'ils s'esvertuent tant mieux à faire leur office, leur propose que le fruit de leur labeur est présent : peut-il inférer de là qu'il n'y ait temps meur ne propre pour le Baptesme, sinon en moisson?
L'onzième raison est, qu'en l'Eglise primitive tous Chrestiens estoyent nommez Disciples*: et par ainsi, que les petis enfans ne peuvent estre du nombre. Mais nous avons desjà veu combien sa déduction est sotte, en concluant de tous, ce qui est seulement prononcé d'une partie. Sainct Luc appelle Disciples ceux qui avoyent esté desjà enseignez, et faisoyent profession de Chrestienté : comme sous la Loy les Juifs estoyent disciples de Moyse, voire ceux qui estoyent parvenus en aage : mais il ne s'ensuyt pas de là, que les petis enfans fussent estrangers, lesquels Dieu a testifié estre ses domestiques, et les a tenus pour tels. Il allègue que tous Chrestiens sont frères : et puis que nous ne donnons point la Cène aux petis enfans, que nous ne les tenons pas de ce rang. Pour response je revien tousjours à ce principe, que nul n'est héritier du royaume des cieux, qu'il ne soit membre de Jésus-Christ. Au reste, que l'embrassement dont il a honoré les petis enfans, a esté une vraye marque de leur adoption, par laquelle il les a conjoincts avec les grans. Ce que pour un temps ils sont forclos de la Cène, cela n'empesche
1) Millh. XXIV, 45.
3) Act. XI, !6.
t) Jean ly, J5.
pas qu'ils n'appartiennent au corps de l'Eglise. Et de faict, le brigand estant converti en la croix \ n'a pas laissé d'estre frère des fidèles, combien que jamais il ne soit approché de la Cène. Il adjouste que nul n'est fait nostre frère, que par l'Esprit d'adoption, lequel n'est donné que par l'ouye de la foy ^ Je respon que tousjours il retombe de son asne, appliquant mal et sottement aux pelis enfans ce qui n'est dit que des gens aagez. Car sainct Paul monstre là, que Dieu use de caste façon ordinaire pour appeler ses esleus à la foy : c'est de leur susciter des bons Docteurs, par le labeur et instruction desquels il leur tend la main. Mais qui est-ce qui luy osera imposer loy, qu'il n'incorpore en Jésus-Christ d'une autre façon secrette les petis enfans? Ce qu'il allègue, que Corneille le Centenier a esté baptisé ayant desjà receu le sainct Esprit, c'est une sottise trop lourde, de faire une reigle générale d'un exemple singulier. Ce qui appert par l'Eunuque et les Samaritains ^ ausquels Dieu a tenu un ordre divers, voulant qu'ils fussent baptisez devant que leur donner le sainct Esprit. La quinzième raison est de nulle saveur. Il dit que nous sommes faits dieux par régénération. Or est-il ainsi que ceux ausquejs la Parole de Dieu est donnée, sont dieux * : ce qui ne compète pas aux petis enfans. Ce qu'il forge une déité aux fidèles, est une de ses resveries, laquelle je ne débatray point pour ceste heure : mais c'est une impudence trop désespérée à luy, de tirer ainsi par les cheveux le passage du Pseaume. Jésus-Christ expose ce passage que les Roys et gens de justice sont nommez Dieux, pource qu'ils sont ordonnez de luy en leur estât. Ce Docteur subtil, pour surmonter le Fils de Dieu, tire à la doctrine de l'Evangile ce qui est dit de la charge particulière des Magistrats, pour exterminer de l'Eglise les petis enfans. Il objecte derechef, que les petis enfans ne peuvent estre répuiez nouvelles créatures, d'autant qu'ils ne sont point engendrez par la Parole. Je n'ay point honte de réitérer
ce que j'ay souvent dit : asçavoir que la doctrine de l'Evangile est semence incorruptible ^ pour régénérer ceux qui sont sufiisans à la comprendre : mais quand l'aage n'est pas encores pour estre enseigné, que Dieu tient ses degrez pour régénérer ceux qu'il a adopiez. Il retourne encores à ses allégories, disant que sous la Loy les bestes n'estoyent pas offertes incontinent qu'elles estoyent sorties du venlre. S'il estoit licite de tirer ainsi les ligures à nostre poste, je respon que tous premiers-nais ouvrans la matrice, estoyent de leur naissance consacrez à Dieu ^ : item, que notamment il estoit commandé d'offrir un agneau d'un an^ Dont il s'ensuyt qu'il ne faut point attendre aage d'hoomie pour sanctifier les enfans à Dieu : mais qu'ils luy doyvent estre réservez et appropriez dés leur naissance. Il débat d'avanlage, qu'on ne peut venir à Christ, qu'on n'ait esté préparé par Jehan-Baptiste. Voire, comme si l'office de Jehan-Baptiste n'eust pas esié temporel. Mais encores que je luy quitte cela, il n'y avoit nulle telle préparation aux petis enfans, lesquels Jésus- Christ embrasse et bénit. Pourtant, qu'il s'en aille avec son faux principe et controuvé. Finalement, il ameine pour advocat Mercure, surnommé Souverainement trèsgrand, et les Sibylles, lesquels disent [que les lavemens ne convienent qu'à ceux qui sont desjà grans. Voylà en quelle estime et révérence il a le Baptesme de Christ, lequel il range et assujetit aux cérémonies des gens profanes : tellement qu'il ne soit licite d'en user, sinon comme il plaira à un disciple de Platon. Mais l'aulhorité de Dieu nous est bien pardessus, auquel il a pieu de dédier à so^' les pitis enfans : voire les sanctifiant avec signe solennel, duquel ils ne comprenoyent point encores la force. El n'eslimons pas qu'il soit licite d'emprunter reigle des expiations des Payens, laquelle change en nostre Baptesme la loy inviolable que Dieu a establie en la Circoncision. Pour conclusion, il argue que s'il est licite de baptiser sans intelligence, le Baptesme que font les petis en-
1) Luc XXIII, 42.
3) Act. X, U.VUI, 17, 38.
2) Rom. X, 17.
*) Jean X, 3Î.
1) 1 Pierre I. Ï3.
3) Ex. XII, 5.
2) Ex. XIII, 2.