CHAPITRE XVII
De la sacrée Cène de Jésus- Christ, et que c'est qu'elle nous apporte.
1 Après que Dieu nous a une fois receus en sa famille, et non-seulement pour nous avoir pour serviteurs, mais
pour nous tenir au rang de ses enfans : afin d'accomplir tout ce qui est convenable à un bon Père, et qui a le soin de sa
IiNSTITUTlON CHRESTIENNE.
lignée, quant et quant il prend la charge de nous sustenter et nourrir tout le cours de nostre vie. Mais encores ne se contentant point de cela, il nous a donné un gage pour nous mieux certifier de ceste libéralité, laquelle continue sans fin. Et c'est pourciuoy il a donné par la main de son Fils à son Eglise le second Sacrement : asçavoir le banquet spirituel : où Jésus-Christ nous tesmoigne qu'il est pain vivifiant, dont nos Ames soyent nourries et repeues à l'immortalité bienheureuse. Or pource que la cognoissance de ce haut mystère est fort nécessaire, et ù cause de sa grandeur requiert une singulière diligence : et à l'opposite que Satan , afin de priver l'Eglise de ce thrésor inestimable , l'a desjà de long temps obscurcy, premièrement par nioles et brouées, et puis après par ténèbres fort espesses : oulreplus, a esmeu contentions et débats pour en desgouster les hommes : mesmes de nostre temps s'est servy de mesme ruse et artifice : je mettray peine en premier lieu d'exposer la somme de ce qu'il en faut cognoistre, selon la capacité des rudes et idiots : et puis je despescheray les difïicultez dont Satan a tasché d'envelopper le monde.
Premièrement, les signes sont du pain et du vin, qui nous représentent la nourriture spirituelle que nous recevons du corps et du sang de Jésus-Christ. Car comme Dieu nous régénérant par le Baptesme, nous incorpore en son Eglise, et fait siens par adoption : aussi, comme nous avons dit, il accomplit l'office d'un bon père de famille et prouvoyable, en nous eslargissant continuellement viande propre pour nous conserver et maintenir en la vie, à laquelle il nous a engendrez par sa Parole. Or la seule pasture des âmes, est Jésus-Christ, Parquoy le Père céleste nous convie à luy, afin qu'estans repeus de sa substance nous cueillions dejour en jour nouvelle vigueur, jusques à ce que nous parvenions à Fimmorlalité céleste. Et pource que ce mystère de communiquer à Jésus-Christ est incompréhensible de nature, il nous en monstre la figure et image en signes visibles fort propres à nostre petitesse : mesmes comme s'il nous en donnoil les arres, il
nous le rend aussi asseuré que' si nous le voyions à l'œil, d'autant que ceste similitude tant familière entre jusques aux esprits les plus lourds et grossiers : c'est que tout ainsi que le pain et le vin soustienent nos corps en ceste vie transitoire, aussi nos âmes sont nourries de Christ. Nous voyons doncques à quelle fin tend ce Sacrement : asçavoir pour nous asseurer que le corps du Seigneur a tellement esté une fois sacrifié pour nous . que maintenant nous le recevons : et en le recevant, sentons en nous l'efficace de ceste oblation unique qui en a esté faite. Item, que son sang a tellement esté une fois espandu pour nous, qu'il nous est en bruvage perpétuel. Et c'est ce que portent les paroles de la promesse, quand il est dit. Prenez, mangez : ceci est mon corps qui est livré pour vous *. Il nous est doncques commandé de prendre et manger le corps qui a esté une fois offert pour nostre salut, afin que voyans que nous en sommes faits pariicipans, nous ayons certaine confiance que la vertu de ceste oblation se démonstrera en nous. Et pourtant il appelle le calice Alliance de son sang. Car entant qu'il appartient ù la confirmation de nostre foy, toutes fois et quanles qu'il nous donne son sacré sang à boire, il renouvelle aucunement, ou plustost continue l'alliance avec nous , laquelle il a ratifiée en iceluy.
2 Nos âmes peuvent prendre et Recueillir de ce Sacrement une grande douceur et fruict de confiance : c'est que nous recognoissions Jésus-Christ estre tellement incorporé en nous, et nous aussi en luy, que tout ce qui est sien nous le pouvons appeler nostre: et tout ce qui est nostre, nous le pouvons nommer sien. Parquoy, nous nous osons promettre asseurément que la vie éternelle est nostre, et que le Royaume des cieux ne nous peut faillir, non plus qu'à Jésus-Christ mesme. D'autre part, que par nos péchez ne pouvons estre damnez non plus que luy : puis qu'il nous en a absous, voulant qu'ils luy fussent impuiez comme s'ils eussent esté siens. C'est
1) Jean VI, Bl ; Mallh. XXYI, XXII, 19 ; 1 Cor. XI, 24.
! ; Marc XIT, M ; Luc