LIVRE IV, CHAPITRE XVil
l'escliange admirable que de sa bonté infinie il a voulu faire avec nous, qu'en recevant noslre povrelé, il nous a transféré ses richesses : en portant nostre débilité sur sqy, il nous a conlVrmez de sa vertu : en prenant nostre mortalité, il a fait son immortalité nostre : qu'en recevant le fardeau de nos iniqiiitez, duquel nous estions oppressez, il nous a donné sa justice pour nous appuyer sur icelle : en descendant en terre, il a fait voye au ciel : en se faisant lils d'homme, il nous a faits enfansdeDieu.
3 Toutes ces choses nous sont tant plenement promises de Dieu en ce Sacrement, qu'il nous faut estre certains et asseurez qu'aussi vrayement elles nous y sont démonstrées, que si Jésus- Christ mesme en personne nous y estoit visiblement à l'œil présenté, et sensiblement y estoit touché. Car ceste parole ne nous peut faillir ne mentir, Prenez, mangez et beuvcz : ceci est mon corps qui est livré pour vous : ceci est mon sang qui est espandu pour la rémission de vos péchez. En commandant qu'on prene, il signifie qu'il est nostre : en commandant qu'on mange et boyve, il monstre qu'il est fait une mesme substance avec nous. Quand il dit, Ced est mon corps qui est livré pour vous : ceci est mon sang qui est espandu pour vous: il nous déclaire et enseigne qu'ils ne sont pas tant siens que nostres, puis qu'il les a prins et laissez non pour sa commodité, mais pour l'amour de nous, et pour nostre proulit. Et nous faut diligemment observer que la principale et quasi totale force et saveur du Sacrement gist en ces mots, Qui est livré pour vous, Qui est espandu pour vous : car autrement il nous serviroit de bien peu que le corps et le sang de Jésus-Christ nous fussent maintenant distribuez s'ils n'avoyent esté une fois livrez pour nostre rédemption et salut. Et pourtant ils nous sont représentez sous pain et vin , pour nous apprendre et monstrer que non-seulement ils sont nostres, mais aussi qu'ils nous sont pour vie et nourriture. C'est ce qu'avons dit ci-devant, que par les choses corporelles qui nous sont proposées aux Sacremens, nous devons estre con-
duits selon quelque proportion et similitude aux choses spirituelles. Car quand nous voyons le paiu nous estre présenté pour signe et Sacrement du corps de Jésus-Christ ^ il nous fiiut incontinent prendre ceste similitude, Qu'ainsi que le pain nourrit, sustente et conserve la vie de nostre corps, aussi le corps de Jésus- Christ est la viande et la nourriture pour conservation de nostre vie spirituelle. Et quand nous voyons le vin nous estre offert pour signe de son sang, il nous faut penser tout ce que fait et proulite le vin au corps humain, pour estimer que le sang de Jésus-Christ nous fait et proufite autant spirituellement : c'est qu'il conferme , conforte , récrée et resjouit. Car si nous considérons bien que nous a proufllé ce que le corps trèssacré de Jésus a esté livré , et son sang espandu pour nous , nous verrons clairement que cela qu'on attribue au pain et au vin, selon ceste analogie et similitude, leur convient trèsbien.
4 Ce n'est doncques pas le principal du Sacrement, de nous présenter simplement et sans plus haute considération le corps de Jésus-Christ : mais c'est plustost de signer et confermer celle promesse, par laquelle Jésus-Christ nous dit que sa chair est vrayement viande , et son sang bruvage, desquels nous sommes repeus à vie éternelle : et certifie qu'il est le pain de vie, duquel quiconques a mangé, vivra éternellement. Et pour ce faire , c'est asçavoir pour signer la promesse susdite, le Sacrement nous envoyé à la croix de Jésus-Christ, où celle promesse a esté plenement vérifiée, et entièrement accomplie. Car nous ne recevons point Jésus-Christ avec fruit, sinon entant qu'il a esté crucifié, ayans une appréhension vive de la vertu de sa mort. Et de faict, ce que Jésus-Christ s'est appelé Pain de vie ^, n'a pas esté pour raison du Sacrement (comme plusieurs l'ont faussement interprété) mais pource qu'il nous avoit esté donné tel du Père: et s'est monstre tel, quand s'estant fait participant de nostre humaine mortalité, il nous a faits aussi pariicipans de son
1) Jean VI, 35,*8.
immortalité divine : quand s'offrant en sacrifice, il s'est chargé de nostre malédiction, pour nous remplir de sa bénédiction : quand en sa mort il a dévoré el englouti la mort: quand en sa résurrection il a ressuscité en gloire et incorruplion nostre chair corruptible , laquelle il avoit vestiie.
5 II reste que cela nous soit appliqué. Ce qui se fait quand leSeigneur Jésus s'offre à nous avec tous ses biens, premièrement par l'Evangile : mais plus clairem^ent en la Cène, et que nous le recevons en vraye foy. Ainsi ce n'est pas le Sacrement qui fait que Jésus-Christ commence de nous estre pain de vie : mais nous réduisant en mémoire qu'il nous a esté une fois fait tel à ce que nous en soyons assiduellement nourris, il nous fait sentir le goust et saveur de ce pain afin que nous en prenions nourriture. Car il nous certifie que tout ce que Jésus-Christ a fait et souâert, est pour nous vivifier. Après, que ceste vie est perpétuelle. Car comme Jésus-Christ ne nous seroit pas pain de vie, si une fois il n'estoit nay et mort et ressuscité pour nous : aussi faut-il que la vertu de ces choses soit permanente, afin que le fruit nous en reviene. Ce qui est trèsbien exprimé et clairement en ces paroles qu'il dit en sainct Jehan , Le pain que je donneray, est ma chair, laquelle je donneray pour la vie du monde ^ : où sans doute il démonstroit que son corps seroit en pain, pour la vie spirituelle de nostre âme : à cause qu'il le devoit exposer pour nostre salut à la mort. Car il l'a donné une fois pour pain, quand il l'a livré pour estre crucifié en la rédemption du monde. Il le donne journellement, quand par la parole de son Evangile il s'offre, afin que nous y participions entant qu'il a esté crucifié pour nous : et conséquemment seelle une telle participation par le mystère de la Cène : et mesmes y accomplit au dedans ce qu'il y signifie au dehors. Or il nous convient yci garder de deux vices. L'un est, qu'en exténuant par trop les signes, on ne les sépare des mystères ausquels ils sont aucunement conjoincts : et par conséquent qu'on ab-
1) Jean VI, 51.
baisse l'eflicace. L'autre, qu'en les magnifiant outre mesure, on n'obscurcisse la vertu intérieure. Il n'y a nul, sinon qu'il soit du tout sans religion, qui ne confesse Christ estre le pain de vie, duquel sont nourris les fidèles en salut éternel: mais cela n'est résolu entre tous, quelle est la manière d'en participer. Car il y en a qui définissent en un mot, que manger la chair de Christ et boire son sang, n'est autre chose que croire en luy. Mais il me semble que luy-mesme a voulu exprimer une chose plus haute en ceste prédication notable , où il nous recommande la manducation de son corps :
c'est que nous sommes vivifiez par la vraye participation qu'il nous donne en soy : laquelle il a signifiée par les mots de Boire et Manger, afin que nul ne pensast que cela gist en simple cognoissance. Car comme manger le pain, non pas le regarder, administre au corps la nourriture : ainsi faut-il que l'àme soit vrayement faite participante de Christ, pour en estre soustenue envie éternelle. Cependant nous confessons bien que ceste manducation ne se fait que par foy, comme nulle autre ne se peut imaginer : mais la différence que nous avons avec ceux qui font l'exposition que j'impugne, est qu'ils estiment que Manger n'est autre chose que croire. Je di qu'en croyant nous mangeons la chair de Christ et que ceste manducation est un fruit de foy.
Ou si on le veut plus clairement, La manducation leur est la foy mesme : je di que plustost elle provient d'icelle. Il y a peu de différent aux paroles, mais il est grand en la chose. Car combien que l'Apostre enseigne que Jésus-Christ habite en nos cœurs par foy^ néantmoins personne n'interprétera que ceste habitation est la foy mesme : mais tous cognoissent qu'il nous a voulu exprimer un singulier bénéfice de la foy, en tant que par icelle les fidèles obtienent que Christ habite en eux. En ceste manière le Seigneur se nommant Pain de vie ^, non-seulement a voulu dénoter que nostre salut est colloque en la fiance de sa mort et résurrection, mais que par la vraye communica-
1) Ephés. m, 17.
2) Jean VI, 48.