LIVRE IV, CHAPITRE XVII
lion que nous avons tMi luy, sa vie est transférée en nous, et est faite nosire: tout ainsi que le pain, quand il est prins en nourriture, donne vigueur au corps.
6 Saiiict Augustin, lequel ils ameinent pour leur advocat , n'a escrit en autre sens, que nous mangeons le corps de Christ en croyant en luy, que pour dénoter que ceste manducalion vient de la foy. Laquelle chose je ne nie pas : mais j'adjouste que nous recevons Christ, non pas apparoissant de loing, mais s'unissant avec nous pour cstre nostre chef, et nous faire ses membres. Combien que je ne réprouve pas du tout ceste façon de parler : mais je di que ce n'est pas une interprétation saine et entière, s'il est question de déiinir que c'est que manger le corps de Jésus-Christ. Car touchant de la forme de parler, sainct Augustin en use souvent. Comme quand il dit au troisième livre de la Doctrine ehrcstienne, en ceste sentence. Si vous ne mangez la chair du Fils de l'Homme, vous n'aurez point vie en vous ^ il y a une figure : c'est qu'il nous faut communiquer à la passion du Seigneur Jésus, et avoir ceste cogitation bien imprimée en nostre mémoire, que sa chair a esté crueiliée pour nous^. Item, quand il dit en plusieurs Homélies sur sainct Jehan , que les trois mille hommes qui furent convertis parla prédi(;ation de sainct Pierre^, ont beu le sang de Jésus-Christ en croyant en luy, lequel ils avoyent espandu en le persécutant. Mais en plusieurs autres passages il magnifie tant qu'il peut ceste communion que nous avons avec Jésus- Christ par foy : asçavoir que nos âmes ne sont pas moins repeues par sa chair, que nos corps du pain que nous mangeons. Et c'est ce qu'entend Chrysoslome en quelque passage, disant que Jésus- Christ nous fait estre son corps, nonseulement par foy, mais par effect''. Car il n'entend pas que nous obtenions un tel bien sinon par foy : mais il veut seulement exclurre cela, qu'on n'entende pas que nous communiquions par imagination
1) Jean VI, 33.
2) Homtl. mJoann., XXÏI, XL, cl alibi.
3) Act. II, 41.
4} ilomil. LX, LXI, Àd popu!. Antioeh.
nue. Je laisse à parler de ceux qui tienent la Cène pour quelque enseigne , pour laquelle nous protestions nostre Chrestienté devant les hommes : car il me semble que j'aye assez réfuté cest erreur, traitlant desSacremens en général. Pour ceste heure ce mot d'advertissenient suflira : c'est, puis que le calice est appelé Alliance au sang de Jésus- Christ S il faut bien qu'il y ait promesse servant à confermer la foy. Dont il s'ensuyt qu'on n'use point deuement de la Cène, sinon regardant en Dieu pours'asseurer de sa bonté.
7 Ceux-là aussi ne satisfont point, lesquels après avoir confessé que nous avons aucune communication au corps de Christ, quand ils la veulent démonstrer, nous font seulement participans de son Esprit, laissans derrière toute la mémoire de la chair et du sang. Comme si ces choses estoyent diles pour néant, que sa chair Jest viande, son sang est bruvage : que nul n'aura vie sinon celuy qui aura mangé ceste chair et beu ce sang : et autres semblables sentences.
Pourtant s'il est notoire que la communication dont il est question, passe outre ce qu'ils en disent, devant que parler de l'excès contraire , je despescheray en brief jusques où elle s'estend. Car il me faudra avoir plus longue dispute avec certains docteurs ou resveurs hyperboliques, lesquels en se forgeant selon leur sottise, une façon lourde et exorbitante de manger le corps de Jésus-Christ et boire son sang, despouillent Jésus-Christ de son corps, et lejransligurent en un fantosme. Si toutesfois il est loisible d'expliquer par paroles un si grand mystère, lequel je voy bien que je ne puis comprendre en mon esprit. Ce que je confesse volontiers, afin que nul ne mesure la grandeur d'iceluy à mes paroles, qui sont si débiles, qu'elles succombent beaucoup au-dessous. Plustost au contraire j'admoneste les Lecteurs de ne contenir point leur sens entre si eslroites bornes et limites : mais qu'ils s'eflforcentde monteriplus haut que je ne les puis conduire. Car moy-mesaîe, toutes fois et
i)lUis TUAI, !
Mk.
INSTlTUTIOiN CHRESTIENNE.
quantes qu'il est question de ceste matière, après avoir tasclié de tout dire, je voy bien qu'il s'en faut beaucoup que je n'atteinde à l'excellence. Et combien que l'entendement ait plus de vertu à penser et estimer, que la langue à exprimer, néanlmoins iceluy mesnies est surmonté et accablé par une telle grandeur. Parquoy il ne me reste autre chose en la (in, que de tomber en admiration de ce mystère : auquel à droictement penser, l'entendement ne peut suffire, comme la langue aussi n'est capable de le déclairer. Néanlmoins je proposeray yci la somme de ma doctrine : laquelle comme je ne doute pas estre véritable, aussi j'espère qu'elle sera prouvée à tous bons cœurs et craignans Dieu.
8 Premièrement, TEsciiture nous enseigne que Christ dés le commencement a esté la Parole du Père vivifiante, fontaine et origine de vie, dont toutes choses ont eu la vertu de subsister. Pourtant sainct Jehan aucunesfois l'appelle Parole de vie'; aucunesfois dit que la vie a esté tousjours en luy : voulant signider qu'il a espandu tousjours sa force par toutes créatures, pour leur donner \ie et vigueur. Toutesfois luy-mesme adjouste lantost après, que lors la vie a esté manifestée, quand le Fils de Dieu ayant prins noslre chair, s'est donné à veoir et à touchera Car combien qu'il espandist au paravant ses vertus sur les créatures, néantmoins pource que l'homme estant aliéné de Dieu par péché, avoit perdu la communication dévie, et estoit de toutes pars assiégé de la mort, il avoit besoin d'eslre receu de nouveau en la communion de ceste Parole, pour recouvrer quelque espérance d'immortalité. Car combien y auroit-il petite matière d'espérer, si nous entendions que la Parole de Dieu contient en soy toute plénitude de vie, estans cependant eslongnezd'icelle, el ne voyans en nous ne tout à l'enlour autre chose que la mort? Mais depuis que celle fontaine de vie a commencé d'habiter en noslre chair, desjà elle n'est point cachée loing de nous, mais se baille et présente à ce qu'on en puisse
i) i JcanI, 1,2.
2J Jean I, 4.
jouir. Voylà comme Jésus- Christ a approché de nous le bénéfice de vie dont il est la source. D'avantage, il nous a rendu la chair qu'ilavestue etprinse, viviliante: alin que par la participation d'icelle nous soyons nourris à immorlaliié : Je suis, dit-il, le pain de vie, qui suis descendu du ciel. Item, Le pain que je donneray, c'est ma chair, la(juelle j'exposeray pour, la vie du monde K Esquelles paroles il démonstre que non-seulement il est la vie, entant qu'il est la Parole de Dieu éternelle, laquelle est descendue du ciel à nous : mais aussi qu'en descendant il a espandu cesie vertu en la chair qu'il a prinse, alin que la communication en parveinst jusques à nous. Dont s'ensuyvent ces sentences , Que sa chair est vrayement viande, son sang est vrayement bruvage, et que l'un et l'autre est substance pour nourrir les fidèles en vie éternelle. Nous avons doncques en cela une singulière consolation, qu'en nostre propre chair nous trouvons la vie. Car en telle manière non-seulement nous y parvenons, voire à la vie, di-je : mais elle vient au-devant pour se présenter à nous : seulement que nous luy donnions ouverture en nostre cœur pour la recevoir, et nous l'obtiendrons.
9 Or combien que la chair de Christ n'ait point tant de vertu de soy-mesme qu'elle nous puisse vivilier, veu qu'en sa première condition elle a esté sujette à mortalité , et estant faite immortelle, prend sa force d'ailleurs : toutesfois si est-elle ù bon droict nommée Viviliante, pource qu'elle a esté remplie de perfection de vie, pour en espandre sur nous ce qui est requis à nostre salut. Et en ce sens se doit prendre ce que dit nostre Seigneur, que comme le Père a la vie en soy, aussi il a ordonné que le Fils eust la vie en soy 2. Car en ce passage-là il parle, non pas des propriétez qu'il a possédées éternellement en sa divinité, mais lesquelles luy ont esté données en la chair, en laquelle il nous est apparu.
Parquoy il démonstre que la plénitude de vie habite mesmes en son humanité :
tellement que quiconque communiquera
1} Jean VI, «8, S<<i
î) Jetn y, 46.