LIVRE IV, CHAPITRE XVII
à sa chair et à son sang, obtiendra la jouissance d'iceile; ce que nous pouvons mieux expliquer par un exemple familier. Car comme l'eau d'une fontaine suflit pour en boire, pour en arrouser, et pour i'appliciueràaulres usages, etnéantmoins la fonlaine n'a point de soymesme une telle abondance, mais de la source, laquelle descoule perpétuellement pour la remplir, à ce que jamais elle ne tairisse: en ceste sorte la chair de Christ est semblable à une fonlaine, entant qu'elle reçoit la vie descoulanle de la Divinilé, pour la faire descouler en nous. Maintenant qui est-ce qui ne voit que la communication au corps et au sang de Christ est nécessaire à tous ceux qui aspirent à la vie céleste? Et à cela tendent toutes ces sentences de l'Apostre, Que l'Eglise est le corps de Christ et son a(;complissement : Que luy il est le Chef, dont tout le corps estant conjoinct, croist selon ses liaisois et joinctures : et Que nos corps sont membres de luy *. Lesquelles choses ne peuvent estre autrement accomplies sinon qu'entièrement de corps et d'esprit il adhère à nous. 3Iais encores l'Apostre esclarcit par un plus grand tesmoignage ceste société , par laquelle nous sommes unis à sa chair : en disant que nous sommes les membres de son corps, partie de ses os et de sa chair 2. Et linalement pour dénoter que la chose surmonte toutes paroles, il conclud le propos par admiration : C'est, dit-il, un grand secret. Parquoy ce seroit une folie désespérée, de ne recognoistre nulle communion en la chair et au sang du Seigneur : laquelle sainct Paul déclaire estre si grande, qu'il aime mieux s'en esmerveiller que l'expliquer par paroles. 10 La somme est telle, que nos âmes ne sont pas moins repeues de la chair et du sang de Jésus-Christ, que le pain et le vin entretienent la vie des corps. Car autrement la similitude du signe ne conviendroit point, si nos âmes ne trouvoyent en Jésus-Christ de quoy se rassasier. Ce i|ui ne se peut faire, sinon que Jésus- Christ s'unisse vrayement à nous, et nous repaisse de la nourriture de son corps et
1) Eplics. 1, 23 ; IV, 15, 16; I Cor. VI, 15.
S) Epliés. V, 30.
de son sang. Que s'il semble incroyable, que la chair de Jésus-Christ estant cslongnée de nous par si longue distance, parvione jusques ù nous : pour nous estre viande, pensons de combien la vertu secrette du sainct Esprit surmonte en sa hautesse tous nos sens, et quelle folie ce seroit, de vouloir comprendre en nostre mesure l'infinité d'iceile. Pourtant, que la foyrevoyve ce que noslre entendement ne peut concevoir : c'est que l'Esprit unit vrayement les choses qui sont séparées de lieu. Or Jésus-Christ nous testifie et scelle en la Cène ceste participation de sa chair et de son sang, par laquelle il fait descouler sa vie en nous, tout ainsi que s'il entroit en nos os et en nos moelles. Et ne nous y présente pas un signe vuide et frustratoire, mais en y desployant la vertu de son Esprit pour accomplir ce qu'il promet. Et de faict, il l'offre et baille à tous ceux qui vienent à ce convive spirituel : combien qu'il n'y ait que les seuls fidèles qui en participent, entant que par la vraye foy ils se rendent dignes d'avoir jouissance d'un tel bénéfice. Pour laquelle raison l'Apostre dit que le pain que nous rompons, est la communion du corps de Christ : et le calice que nous sanctifions par les paroles de l'Evangile et par prières, est la communion de son sang *. Et ne faut pas que quelqu'un objecte que c'est une locution figurée, en laquelle le nom de la chose représentée soit attribué au signe. Car s'ils allèguent que c'est une chose notoire, que la fraction du pain n'est que signe extérieur de la substance spirituelle : ji soit que nous leur concédions d'exposer ainsi les paroles de sainct Paul, toulesfois nous pourrons inférer de ce que le signe nous est baillé, que la substance nous est aussi livrée en sa vérité. Car si quelqu'un ne Youloit appeler Dieu trom[)eur, il n'osera pas dire qu'un signe vain et vuide de sa vérité soit proposé par luy. Parquoy si le Seigneur nous représente au vray la participation de son corps sous la fraction du pain, il n'y a nulle doute- ' qu'il ne la baille quant et quant. Et de faict, les fidèles ont du tout à tenir cesté
1) 1 Cor. X, 1«.
reigle, que toutes fois et quantes qu'ils voyenL les signes ordonnez de Dieu, ils conçoyvent pareillement pour certain la vérité de la chose représentée y estre conjoincte, et en ayent seure persuasion. Car à quel propos nostre Seigneur donncroit-il en la main le signe de son corps, si ce n'estoit pour nous rendre certains de la parlicipation d'iceluy? Or s'il est vray que le signe visible nous est baillé pour nous seeller la donation de la chose invisible, il nous faut avoir cesle conliance indubitable, qu'en prenant le signe Ad corps, nous prenons pareillement le corps.
H Je di doncques, comme il a tousjours esté receu en l'Eglise, et comme parlent aujourd'huy ceux qui enseignent fidèlement, qu'il y a deux choses en la saiiïcte Cène : asçavoir les signes visibles qui nous sont là donnez pour nostre infirmité : et la vérité spirituelle, laquelle nous est figurée par iceux, et pareillement exhibée. Or touchant de ceste vérité, quand je veux monslrer familièrement quelle elle est, je di qu'il y a trois points à considérer aux Sacremens, outre le signe extérieur , dont n'est pas maintenant question : asçavoir la signification, après, la matière ou substance : tiercement, la vertu ou l'effect qui procède de l'un et de l'autre. La signification est située aux promesses, lesquelles sont imprimées au signe. J'appelle la matière ou la substance, Jésus-Christ avec sa mort et résurrection. Par l'etîect, j'enten la rédemption, justice, sanctilication, la vie éternelle, et tous les bénéfices que Jésus-Christ nous apporte. Or combien que toutes ces choses se reçoyvent par foy, toutesfois je n'accepte point ceste càvillation : de dire que nous recevons Jésus-Christ seulement par intelligence et pensée, quand il est dit que nous le recevons par foy : car les promesses le nous oifrent, non pas pour le nous faire seulement regarder en nous amusant à une simple contemplation et nue, mais pour nous faire jouir vrayement de sa communion. Et de faict, je ne voy point comment un homme se pourroit confier <l'avoir sa rédemption et justice en la croix de Jésus-Christ, d'avoir vie en sa
mort sinon qu'il ait premièrement vraye communication avec luy. Car ces bienslà ne viendroyeni jamais jusques à nous, si Jésus-Christ ne se faisoitpremièremeni nostre. Je di doncques qu'en la Cène Jésus-Christ nous est vrayement donné sous les signes du pain et du vin, voire son corps et son sang, ausquels il a accomply toute justice pour nous acquérir salut. El que cela se fait premièrement, alin que nous soyons unis en un corps : secondement, afin qu'estans faits pariicipans de sa substance, nous sentions aussi sa vertu, en communiquant à tous ses biens.
12 Maintenant il convient parler des meslinges hyperboliques, c'est-à-dire excessifs, que la superstition a mis sus. Car Satan a yci brassé des illusions avec merveilleuses astuces, pour retirer du ciel les entcndemens, et les appesantir yci-bas : leur faisant à croire que Jésus- Christ est attaché à l'élément du pain. Premièrement gardons-nous d'imaginer telle présence que les Sophistes l'ont songée : comme si le corps de Christ descendoit sur la table, et estoit là posé en présence locale pour estre touché des mains, masché des dents, et engloutydu gosier. Car le Pape Nicolas dicta cesle belle formule à Bérengaire, pour l'approuver vray repentant. Or ce sont paroles si énormes et prodigieuses, que le glosateur du droict canon est contraint de dire, que si les lecteurs n'estoyent bien advisez et discrets, ils pourroyent estre induits par icelles en hérésie pire que celle de Bérengaire. Le Maistre des Sentences, combien qu'il travaille beaucoup d'excuser l'absurdité , toutesfois encline plustosl à l'opposite. Car comme nous ne doutons point qu'il n'ait sa mesure comme requiert la nature d'un corps humain, et qu'il ne soit contenu au ciel, auquel il a esté receu jusques à tant qu'il viendra au jugement, aussi nous estimons que c'est une chose illicite de l'abbaisser entre les élémens corruptibles, ou imaginer qu'il soit par tout présent. Et de faict, cela n'est jà nécessaire pour en avoir la participation, veu que le Seigneur Jésus nous eslargit ce bénéfice par son Esprit, que nous