‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 298 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XVII

sommes faifs un avec luy de corps, d'esprit et d'âme *. Pourtant le lien de cesle conjonclion est le saincl Esprit, par lequel nous sommes unis ensemble : et est comme canal ou conduit, par lequel tout ce que Christ est et possède, descend jusques ii nous. Car si nous appercevons à l'œil, que le soleil luisant sur la terre envoyé par ses rais aucunement sa substance pour engendrer, nourrir, et végéter les fruits d'icelle, pourquoy la lueur et irradiation de l'Esprit de Jésus-Christ seroit-elle moindre, pour nous apporter la communication de sa chair et de son sang? Pourtant l'Escriture en parlant de la participation ([ue nous avons avec Christ, réduit toute la vertu d'icelle h son Esprit. Toulesfois un lieu suffira pour tous les autres : Sainct Paul au chapitre Vil! des Romains, déclaire que Christ n'habite autrement en nous que par son Esprit -. En quoy faisant néantmoins il ne destruit point ceste communication de son corps et de son sang, dont il est maintenant question : mais il démonstre l'Esprit estre le seul moyen par lequel nous possédons Christ, et l'avons habitant en nous.

1 3 Les Théologiens scholastiques ayans horreur d'une impiété si barbare parlent un peu plus sobrement, ou en paroles couvertes: toutesfois ce n'est que pour évader plus subtilement. C'est qu'ils concèdent que Jésus-Christ n'est point enclos au pain et au vin localement, ne d'une façon corporelle : mais ils forgent une façon nouvelle, laquelle ils n'entendent point, et tant moins la peuvent-ils expliquer aux autres : toutesfois la somme revient là, qu'ils enseignent de chercher Jésus-Christ en l'espèce du pain, qu'ils appellent. Qu'ainsi soit, quand ils disent que la substance du pain est convertie en luy, n'atlachent-ils point sa substance à la blancheur, laquelle ils disent seule rester là? .^lais ils disent qu'il est tellement contenu en l'espèce du pain qu'il demeure cependant au ciel, et nomment cesle présence, d'Habitude. Mais quelques mots qu'ils inventent pour couvrir leur mensonge et luy donner couleur, si

1) Chrjsost., ecrmone quodam de Spirilu sapcto.

2) Eom. VIII,

revienent-ils tousjours à ceste lin, que ce qui estoit pain devient Christ : tellement qu'après la consécration, la substance de Jésus-Christ est cachée sous la couleur du pain. Ce (pi'ils n'ont point honte de prononcer haut et clair. Car voyci les propres mots de leur Hlaistre des sentences, que le corps de Christ estant invisible en soy, est caché et couvert sous l'apparence du pain, après là consécration \ Et pourtant selon luy, la ligure du pain n'est qu'une masque pour oster le regard du corps.

14 De là est sortie ceste transsubstantiation fantastique, pour laquelle les Papistes combalent aujourd'huy plus aspremcnt que pour tous les autres articles de leur foy. Les premiers inventeurs de ceste opinion ne se pouvoyent résoudre, comment le corps de Jésus-Chrisl fust meslé avec la substance du pain, que beaucoup d'absurditez ne leurveinssent incontinent devant les yeux. Ainsi, la nécessité les a contraints de courir à ce misérable refuge : c'est que le pain est converty au corps de Jésus-Christ : non pas qu'à pro|)rement parler, le paia soit fait corps : mais pource que Jésus- Chrisl, pour se cacher sous la figure du pain, anéantit la substance d'iceluy. Or c'est merveille qu'ils soyent trébuschez en telle ignorance, voire stupidité, que non-seulement ils ayent osé contredire à toute l'Escriture saincte, mais aussi à ce qui avoit esté tousjours tenu en l'Eglise ancienne, pour mettre en avant un tel monstre. Je confesse bien qu'aucuns des Anciens ont quelquesfois usé du mol de Conversion : non pas pour abolir la substance des signes extérieurs, mais pour enseigner que le pain dédié à ce mystère, est différent du pain commun, et tout autre qu'il n'estoit au paravant. Ce pendant tous d'un accord ils afferment que la saincte Cène a deux choses : l'une terrestre, et l'autre céleste. Et ne font point de' scrupule en cela, que le pain et le vin sont les signes terrestres. Certes quoy qu'ils babillent, il est tout notoire qu'en cest endroict ils ont les Anciens contraires, lesquels souvent ils osent bien

1) Scn/enl., lil). IV, dist.XI.

opposer pour authorité à Dieu mesme. Car , déclairer visiblement que sa chair est ceste imagination a esté controuvée de- viande. S'il ne proposoit qu'une appapuis peu de temps : pour le moins elle a \ rence vuide du pain sans aucune subesté incognue non-seulement du temps que la pure doctrine estoit encores en vigueur, mais mesmes depuis que ceste pureté a esté infeclée de beaucoup de souilleurcs. Quoy qu'il en soit, il n'y a nul des Anciens qui ne confesse ouvertement que le pain et le vin sont signes du corps et du sang de Jésus-Christ :

combien que quelquesfois pourmagnilier la dignité du mystère, ils leur donnent divers tiltres. Car ce qu'ils disent qu'en consacrant le pain il se fait une conversion secrette, tellement qu'il y a autre chose que du pain et du vin, ce n'est pas, comme j'ay desjà monstre, pour signifier que le pain et le vin s'esvanouissent, mais qu'on les doit avoir en autre estime que des viandes communes, qui sont seulement pourpaistre le ventre: veu que là nous avons le boire et le manger spirituel pour nous nourrir nos âmes. Wous confessons doncques que ce que disent les Anciens Docteurs est vray : mais à ce que ces forgeurs d'opinion nouvelle arguent, que s'il y a conversion, il faut que le pain soit anéanty, et que le corps de Jésus-Christ y succède : je respon qu'il est bien vray que le pain est fait au- , tre qu'il n'estoit pas : mais s'ils veulent tirer cela à leur resverie, je leur demande quel changement ils pensent qu'il se face au Baptesme, Car les Anciens recognoissent qu'il s'y fait aussi une conversion admirable, c'est qu'un élément corruptible est fait lavement spirituel des âmes : et toulesfois nul ne nie que l'eau ne demeure en sa substance. Ils répliquent qu'il n'y a point tel tesmoignage du Baptesme comme de la Cène, vovct mon CORPS. 3Iais il n'est point question encores de ces mots-là : ains seulement du mot de Conversion, lequel n'emporte non plus en un endroict qu'en l'autre.

Ainsi, qu'ils se déportent d'amener tels menus fatras, lesquels monstrent combien ils sont desprouveus de bonnes raisons. Et de faict,la signification ne pourroit autrement consister, si la vérité qui est là figurée n'avoit son image vive au signe extérieur. Jésus-Christ a voulu

stance, où seroit la similitude laquelle nous doit mener des choses visibles au bien invisible qui nous est représenté ? Car si on les veut croire, on ne seroit point conduit plus outre, et ne prunoiton recueillir autre chose, sinon que nous sommes repeus d'une vaine apparence de la chair de Christ. Comme si au Baptesme il n'y avoit qu'une ligure d'eau qui trompast nos yeux, ce ne nous seroit pas un certain gage de nostre lavement : qui pis est, par un tel spectacle frustraloire nous aurions occasion de chanceler : brief, la nature des Sacremens est renversée, si le signe terrien ne respond à la chose céleste, pour bien signifier ce qui doit cstre là cognu. Et par ainsi la vérité de la Cène seroit mise sous le pied, sans qu'il y eust du vray pain pour représenter le vray corps de Jésus-Christ. Je di derechef, puis que la Cène n'est autre chose qu'une confirmation visible de ce qui est récité au chapitre VI de sainct Jehan, asçavoir que Jésus-Christ est le pain de vie qui est descendu du ciel ^, qu'il est du tout requis qu'il y ait du pain matériel et visible, pour figurer celuy qui est spirituel: si nous ne voulons que le moyen que Dieu nous a donné pour supporter nostre fùiblesse, périsse sans que nous en ayons aucun proufit. D'avantage, comment sainct Paul conclurroit-il, que nous qui participons d'un pain, sommes faits tous ensemble un pain et un corps-, s'il n'y avoit qu'un fantosme de pain seulement, et non pas la propre vérité et substance?

15 Et de faict, jamais n'eussent esté sivilenement abusez des illusions de Satan, s'ils n'eussent desjà esté ensorcelez de cest erreur, que le corps de Christ estant enclos sous le pain, se prenoit en la bouche pour estre envoyé au ventre, La cause d'une fantasie si brutale a esté, que ce mot de Consécration leur estoit comme un enchantement ou conjuration d'art magique. Ce principe leur estoit

1) Jean VI, 51. 2) 1 Cor. \. 17.

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