‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 299 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XVII

incogn», que le pain n'est point Sacrement, sinon au regard des liommes, ausquols la Parole est addrcssée : comme l'eau du Baptesme n'est point cliangée en soy : mais quand la promesse y est adjoustée, elle commence de nous estre ce qu'elle n'csloit pas. Ceci sera encores mieux liquidé par l'exemple d'un Sacrement semblable. L'eau qui descou- Joil du rocher au désert servoit aux Juifs pour eslre signe et mereau d'une mesme chose que nous figurent aujourd'buy le pain et le vin en la Cène : car sainct Paul dit (ju'ils ont beu un mesme bruvage spirilucP. Or cependant elle servoil d'abruvoir pour le besliid. Dont il est aisé de recueillir, quand les élémens terrestres sont appliquez à l'usage spirituel de la i'oy, qu'il ne s'y fait aulre conversion, qu'au regard des hommes:

d'autant que ce leur sont seaux des promesses de l>ieu. D'avantage, puis que l'intention de Dieu est, comme j'ay desjà souvent réiléré, de nous eslever à soy par moyens qu'il cognoist propres, ceux qui en nous appelant à Christ, veulent que nous le cherchions estant invisiblement caché sous le pain, font tout au rebours. De monter à Christ il n'en estoil pas question entre eux: pource qu'il y avoiL trop long intervalle. Parquoy ce qui leur esloit abatu de nature, ils ont tasché de le corriger par un remède plus pernicieux : c'est (ju'en demeurant en terre nous n'ayons nul besoin d'approcher des cieux, pour estre conjoincts à Jésus-Christ, Voylà toute la nécessité qui les a contraints à transfigurer le corps de Christ. Du temps de sainct Bernard, combien qu'il y eust desjà un langage plus dur et plus lourd, touleslois la transsubstantiation n'estoit pas encores cognue. Au paravant jamais n'avoit esté que ceste similitude ne fust en la bouche d'un chacun, que le corps et le sang de Jésus-Christ sont conjoincts en la Cène avec le pain et le vin. Il leur semble qu'ils ont de belles eschappatoires, quant au texte exprès qu'on leur allègue : où notamment les deux parties du Sacrement sont appelées pain et vin.

1) Ex. XVII, 6 ; 1 Cor. X, 'f.

Car ils répliquent que la verge de Moyse estant convertie en serpent ', combien qu'elle empruntast le nom de serpent, ne laissoit pas de retenir le sien naturel de verge. Dont ils concluent qu'il n'y a nul inconvénient que le pain, combien qu'il soit changé en autre substance, pource qu'il apparoist pain aux yeux, en reiiene quant et quant le nom. I^lais qu'est-ce qu'ils trouvent de semblable ou prochain entre le miracle de iMoyse, qui est tout notoire, et leur illusion diabolique, de laquelle il n'y a œil en terre qui puisse estre tesmoin ? Les magiciens faisoyent leur sorcellerie pour persuader au peuple d'Egypte qu'ils estoyent garnis de vertu divine pour changer les créatures. Moyse vient à rencontre : et après avoir rabatu leur fallace monstre que la puissance invincible de Dieu estoit de son costé, d'autant qu'il fait engloutir toutes les verges des autres par la siene ^. Mais puis que telle conversion s'est faite à veue d'œil, elle n'appartient point à la cause présente, comme j'ay dit. Et aussi un petit après, la verge retourna à sa première forme. Outre plus, on ne sçait si ceste conversion soudaine fut vrayement en la substance. 11 faut aussi noter que Moyse a opposé sa verge à celle des magiciens, et pour ceste cause luy a laissé son nom naturel : afin qu'il ne semblast accorder à ces trompeurs une conversion qui estoit nulle, d'autant qu'ils avoyent esblouy les yeux des ignorans par leurs enchanlemcns. Or cela ne se peut tirer h des sentences toutes diverses, quand il est dit, Le pain que nous rompons est la communication du corps de Christ : Item, Quand vous mangerez de ce pain, il vous souviendra de la mort du Seigneur : Item, Ils communiquoyent à rompre le pain*. Tant y a qu'il est bien certain que les I^lagiciens par leur enchantement ne faisoyent que tromper la veue. Ou:»nt est de Moyse, il y a plus grande doute : par la main duquel il n'a point esté plus difficile à Dieu de faire d'une verge un serpent, et derechef d'un serpent une verge, que de veslir les Anges de corps charnels, et puis.

1) Ex. IV, 3; vu, 10. 2) El. VU, 12.

3) 1 Cor. X, 16 ; XI, î6 ; Ad. II, 42.

les en despouiller. S'il y avoit pareille raison en la Cène, ou qui en approcliast, ces bonnes gens auroyent quelque couleur en leur solution. Mais puis qu'il n'est pas ainsi, que ce point nous demeure arresté, qu'il n'y auroit nulle raison ne fondement pour nous figurer en la Cène que la chair de Jésus-Christ est vrayement viande, sinon quela vraye substance du signe extérieur respondist à cela. Or comme un erreur est engendré de l'autre, ils ont si sottement tiré un passage de Jérémie pour approuver leur transsubstantiation, que j'ay honle de le réciter. Le Prophète se plalnd qu'on a mis du bois en son pain* : signifiant que ses ennemis luy ont cruellement osté le goust, de son manger. Comme David par semblable ligure se lamente que son pain luy a esté corrompu de tiel, et son boire de vinaigre ^. Ces Docteurs subtils exposent par allégorie, que le corps de Jésus-Christ a esté pendu au bois. Ils allégueront ([u'aucuns des Anciens l'ont ainsi entendu. A quoy je respon que c'est bien assez de pardonner à leur ignorance, et ensevelir leur déshonneur, sans adjouster ceste impudence, de les faire boucliers pour rebouter le sens naturel du Prophète.

16 Les autres, qui voyent qu'on ne peut rompre la proportion qui est entre le signe et la chose signifiée, que la vérité du mystère n'aille bas, confessent bien que le pain de la Cène est vrayement substanciel, élément terrestre et corruptible, et qu'il ne reçoit aucun changement en soy : mais ils disent que néantmoins le corps de Jésus-Christ y est enclos. S'ils disoyent rondement, que quand le pain nous est présenté en la Cène, il y a vraye exhibition du corps, d'autant que la vérité est inséparable d'avec son signe, je ne contrediroye pas beaucoup, mais d'autant qu'en enfermant le corps dans le pain, ils imaginent qu'il est par tout, ce qui est contraire à sa nature : puis en adjoustant, qu'il est sous le pain, ils l'enserrent là comme en cachette, il est besoin de descouvrir telles astuces : non pas que pour ceste heure

1) Jér. XI, 19.

i) Ps. LXIX, SS.

je vueille deschiffrer le tout, mais ce que j'en diray servira de fondement pour la dispute qui suyvra ci-après en son lieu. Ils veulent que le corps de Jésus-Christ soit invisible et infini pour estre caché sous le pain : d'autant qu'à leur opinion, ils ne le peuvent recevoir, sinon qu'il descende là. Or ils ne cognoissent point la façon de descendre dont nous avons parlé, qui est pour nous esleverau ciel. Vray est qu'ils prétendent beaucoup de belles couleurs : mais après qu'ils ont tout dit, il appert qu'ils s';imusent à une présence locale. Et dont vient cela, sinon qu'ils ne peuvent concevoir autre participation du corps de Jésus-Christ, sinon qu'ils le tienent yci-bas comme pour le manier à lei.'.r appétit ?

17 Et afin de maintenir avec opiniastreté l'erreur qu'ils se sont forgée à la volée, ils ne doutent point, au moins aucuns d'entre eux, d'affermer que le corps de Jésus-Christ n'a jamais eu autre mesure que toute l'eslendue du ciel et de la terre. Quant à ce qu'il est nay petit enfant, qu'il est grandy, qu'il a esté crucifié et mis au sépulchre, ils disent que cela s'est fait par une forme de disiieusalion, pour accomplir en apparence ce qui estoil requis à nostre salut. Quant à ce qu'il est apparu après sa résurrection, et qu'il est monté au ciel , niesmes que depuis il a esté veu de sainct Estiene et de saiuct Paul*, que cela aussi s'est fait d'une mesme dispensation, à ce qu'il se monstrast à veue d'œil estre souverain Roy. Et qu'est-ce là, je vous prie, sinon rappeler ?*!arcion des enfers? Car nul ne doutera que le corps de Jésus-Christ ne soit fantastique ou fantosme, s'il a esté de ceste condition. Les autres eschappent un petit plus subtilement : c'est que ce corps qui est donné au Sacrement, est glorieux et immortel : et par ainsi qu'il n'y a nul inconvénient qu'il soit en plusieurs lieux, qu'il ne soit en nul lieu, et qu'il n'ait nulle forme. Maisje demande quel corps donnoit Jésus-Christ à ses disciples la nuict devant qu'il souffris! . Les mots qu'il prononce n'expriment-ils pas clairement, que c'estoit le corps mortel qui devoit

1) Act. I, 3, 9; VU, 53 ; IX, S.

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