‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 301 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XVII

Maintenant jo dispute seulement des paroles de Jésus-Christ, desquelles ils se senleiit liez, pour ne pouvoir accorder que le pain soit nommé Corps, pource qu'il en est signe. Or puis qu'ils fuyent toute exposition , comme s'il se faloit précisément tenir aux mois, pourquoy en délaissant ce que dit Jésus-Clirisl , se transportent-ils à des locutions si diverses? Car ce sont choses bien dilFérentes l'une de l'autre, que le pain soit corps : et que le corps soit avec le pain. Biais pource qu'ils voyent qu'il leur estoit impossible de maintenir ceste simple proposition, assavoir que le pain tust vrayement le corps de Jésus-Christ, ils ont essayé d'escliapper par voyes obliques, que 'le corps est donné sous le pain et avec le pain. Les autres estans plus hardis, n'ont point douté d'affermer qu'à parler proprement, le pain est corps : en quoy ils se monslrent estre du tout liléraux. Si on leur objecte que le pain est doncques Jésus-Christ et est Dieu, ils le nieront fort et ferme, pource qu'il n'est point exprimé en ces paroles, Yoyci mon corps. Mais ils ne proufiteront rien en niant, veu que tous confessent que Jésus-Christ nous est offert en la Cène. Or ce seroit un blaspiième insupportable, de dire sans aucune tigure, qu'un élément caduque et corruptible soit Jésus-Christ. Je leur demande, asçavoir si ces deux propositions valent autant l'une que l'autre : Jésus-Christ est Fils de Dieu, et le pain est corps de Jésus-Christ. S'ils accordent (ju'elles soyent diverses (comme cela leur sera arraché en despit de leurs dénis) qu'ils me respondent dont vient telle différence. Je croy qu'ils ne me la sçauront assigner autre, sinon que le pain est nommé Corps à la façon des Sacremens. Dont il s'ensuyt que les paroles de Jésus-Christ ne sont point sujettes à la reigle commune, et ne doyvent pas estre examinées selon la Grammaire. Je demande aussi à ces opi- Hiaslres qui ne peuvent souffrir qu'on expose les paroles de Jésus-Christ, quand sainct Luc et sainct Paul disent que le calice est le Nouveau Testament au sang *,

1) Luc XXII, 20; 1 Cor. XI, 23.

si cela ne vaut pas autant que ce qui avoit esté dit au premier membre, que le pain est corps. Certes on doit faire autant de scrupule en une partie qu'en l'autre : et pource que la briefveté est obscure, ce qui est dit plus au long, esclarcii mieux le sens. Par ainsi, quand ils débatronl sous ombre d'un mot, que le pain est le corps de Jésus-Christ, je leur amèneray l'inlerpréiation de sainct Paul et de sainct Luc, comme une chose déclairée plus à plein : ascavoir que le pain esl testament ou ralilicalion que le corps de Jésus-Christ nous est donné.

Où trouveront-ils meilleure interprétation, ne plus certaine? Et toutesfois je ne préten pas de diminuer tant peu que ce soit de la participation (jue j'ay cidessus confessé que nous avons au corps de Jésus-Christ : seulement je veux rabalre ceste folle opiniastrelé qu'ils ont, en débatant si furieusement des paroles : J'enlen suyvant le tesmoignage de sainct Paul et de sainct Luc, que le pain est le corps de Jésus-Christ, pource (]u'il en est le TL'Slauient ou alliance. S'ils réprouvent cela, ce n'est pas contre moy qu'ils bataillent, mais conlre l'Esprit de Dieu. Quoy qu'ils protestent qu'ils ont telle dévotion aux paroles de Jésus- Christ, qu'ils n'y oseroyent admettre aucune figure, ceste couverture ne suffit pas pour leur faire réprouver tant orgueilleusement toutes les raisons que nous amenons à l'opposite. Ce pendant nous avons à noter quel est ce Testament au corps et au sang de Jésus-Christ. Car il ne nous proutiteroit rien que l'alliance de grâce eust esté ralitiée par le sacrifice de sa mort, si ceste communication, par laquelle nous sommes faits un avec luy, n'estoit conjoincte quant et quant.

21 II reste doncques que pour l'affinité qu'ont les choses signiliées avec leurs ligures, nous confessions que ce nom de Corps a esté attribué au pain : non pas nuement, comme les mots chanleni, mais par une similitude bien convenable. Je n'introdui yci nulles ligures ne paraboles, alin qu'on ne me reproche point que je cherche des subterfuges, en m'eslongnant du texte. Je di que c'est une façon de

parler qui se trouve par toute l'Escriture, (juand il est question desSacremens. Car on ne sçauroit aulrenient prendre, que la Circoncision ait esté l'alliance de Dieu, l'Agneau ait esté l'issue d'Egypte, les sacrifices de la Loy , satisfactions pour les péchez, linalement que le rocher dont l'eau sortit au désert*, ait esté Jésus- Christ, sinon par translation. Et nonseulement le nom de la chose plus digne est transféré à celle qui est inférieure, mais aussi à l'opposite, le nom de la chose visible est approprié ù celle qui est signifiée : comme quand il est dit que Dieu est apparu à 3Ioyse au l)uisson - : quand le coffre de l'alliance est nommé Dieu, et la face de Dieu * : et la colombe est dite, le sainct Esprit*. Car combien que le signe ditfère en substance de la vérité qu'il figure, d'autant qu'il est corporel, visible et terrestre, et icelle est spirituelle et invisible, loutestois pource que iion-seulement il tigure la chose à laquelle il est dédié, comme s'il en estoit une simple remembrance et nue, mais aussi l'oUre vrayement et de faict, pourquoy est-ce que le nom ne luy conviendra? Car si les signes inveniez des hommes, qui sont plustost images des choses absentes que marques des présentes, et ausquels souvent i! n'y a que vaine représentation, néantmoins prenenl quelquesfois le tillre des choses qu'ils signitient, il y a bien plus de raison que ceux qui sont instituez de Dieu, puissent emprunter les noms de ce qu'ils leslltient sans aucune fallace, et mesmes en ont l'effect el la vérité pour nous la communiquer. Brief, il y a telle aflinilé et similitude de l'un à l'autre, que telle translation mutuelle ne doit pas estre trouvée estrange ne rude. Parquoy ceux qui nous appellent Tropistes, se monslrent en leur sotte facétie du tout barbares, veu qu'en matière de Sacrement l'usage commun de l'Escriture est du tout pour nous. Car comme ainsi soit que les Sacremens ayent grande similitude ensemble, principalement ils convienent tous quant à ceste translation de nom. Comme doncques l'Apostre enseigne que la pierre

1) Ex. XYII. 6.

3) Ps. LXXXIV, 8 ; XLIl, 3.

2) Ex. ni, 2.

4) Mallh. m, (6.

dont provenoit aux Israélites le bruvage spirituel, avoit esté Christ S entant que c'estoit un symbole, sous lequel ce bruvage spirituel estoit receu non pas visiblement à l'œil, mais toutesfois à la vérité : en ceste manière le pain est aujourd'huy appelé corps de Christ, d'autant que c'est un synibole, sous lequel nostre Seigneur nous offre la vraye manducaiion de son corps. Et alin que nul ne réprouve mon dire comme nouveau, sainct Augustin n'a pas autrement senty ne parlé. Si les Sacremens, dit-il, n'avoyent quelque similitude avec les choses J des(juelles ils sont Sacremens, ce ne se- % royent plus Sacremens. A cause de ceste similitude, ils ont mesmes souvent les noms des choses qu'ils figurent. Pourtant comme le Sacrement du corps de Christ est aucunement le corps mesme, et le Sacrement du sang est le sang mesme : aussi le Sacrement de la foy est nommé Foy^. Il y a beaucoup de sentences semblables en ses livres, lesquelles il seroit superflu d'amasser yci, veu (jue ceste seule que j'ay alléguée suffit : sinon que les lecteurs doyvent estre advertis que le mesme docteur conferme ef réitère ce propos en l'épislre à Evodius. C'est unelergiversaiion frivole, de répliquer que quand sainct Augustin parle ainsi des Sacremens, il ne fait pas mention de la Cène ; car par ce moyen il ne seroit plus licite d'arguer du tout à une partie. Certes si on ne veut abolir toute raison, on ne peut dire que ce qui est commun à tous Sacremens n'appartiene aussi à la Cène : combien que le mesme Docteur coupe broche ù toute dispute en un autre lieu, en disant que Jésus-Christ n'a point fait de difficulté de nommer son corps, quand il en donnoit le signe. Item, que c'a esté une patience admirable à Jésus- Christ, de recevoir Judas au convive, auquel il instituoit et donnoit à ses disciples la figure de son corps et son sang^ 22 Toutesfois si quelque opiniastre fermant les yeux à tout, se veut attacher à ce mot. Ceci est mon corps, comme si ce verbe séparoit la Cène d'avec tous autres Sacremens : la solu-

1) I Cor. X. 4. S) Epist. XXUI, Ad Bonifac.

3) ContTa Adimantum Hankli., cap. XII; In Vsalm.M'.

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