LIVRE IV, CHAPITRE XVII
gousté noslre doctrine, sera ravyon ad- 1 face qu'un corps soilensemblement corps niiralion de ccsle verlu secrète de Dieu
(jue nous presclions. Or ces bons zélateurs se forgent un miracle, sans \ci\ixd ils ne pensent pas que Dieu puisse rien. Je prie et adverli derechef les lecteurs, (pi'ils pensent diligemment que porte noslre doctrine, si elle dépend du sens commun, ou bien si par foy elle surmonte le monde, et passe jusques au ciel. Nous disons que Jésus-Christ descend à nous tant par le signe extérieur que par son Esprit, pour vivilier vrayement nos âmes de la substance de sa chair et de son sang. Ceux qui n'entendent point que telle chose ne se peut faire sans plusieurs miracles, sont plus (jue slupides, vcu qu'il n'y a rien plus contraire au sens naturel, que de dire que les âmes empruntent de la chair la vie spirituelle et céleste : voire de la chair qui aura eu son origine de la terre, et qui a esté mortelle. Il n'y a rien plus incroyable, que de dire que les choses distantes l'une de l'autre aussi loingque le ciel de la terre, non-seulement soyent conjoincles,mais unies, tellement (jue nos âmes reçoyvent nourriture de la chair de Christ, sans qu'elle bouge du ciel.
Parquoy que ces phrénéliques se déportent de nous charger et rendre odieux par cesie calomnie si vilene : c'est (jue nous retranchons de la puissance intinie 1 de Dieu. Car en cela ou ils errent trop lourdement, ou ils mentent trop impudemment, veu qu'il n'est pas yci ques-^ tion que c'est que Dieu a peu, mais que c'est qu'il a voulu : Et nous atfermons tout ce qui luy plaisoit avoir esté fait. Or il luy a pieu que Jésus-Christ fust fait semblable à ses frères en toutes choses, excepté péché'. Quel est nostre corps ? N'est-il pas tel qu'il a sa propre et certaine mesure, qu'il est contenu en lieu, qu'il est touché, qu'il est veu? Et pourquoy, disent-ils, ne fera Dieu qu'un mesme corps occupe plusieurs et divers lieux, qu'il ne soit comprins en nul certain lieu, qu'il n'ait point de forme ne mesure aucune ? 0 insensé ! que demandcs-iu à la puissance de Dieu, qu'elle
J) Hclp. II, 17; IV, 15,
et non corps? Comme si tu requerois ([u'eile face la lumière eslre tout en un coup lumière et ténèbres. Mais elle veut la lumière estre lumière, les ténèbres estre ténèbres, un corps estre un corps. Certes elle convertira bien, quand elle voudra, les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres. Mais quand tu demandes que la lumière et les ténèbres ne soyent point différentes, que veux-tu autre chose que pervertir l'ordre de la sapience de Dieu ? Il faut doncques que le corps soit corps, et que l'esprit soit esprit, un chacun en telle loy et condition qu'il a esté créé de Dieu. Et ceste est la condition du corps, qui consiste en un lieu certain, en sa propre et certaine mesure, et en sa forme. En celle condition Jésus-Christ a prins corps, auquel, tesmoin sainct Augustin, il a bien donné incorruption et gloire, mais il ne luy a point osté sa nature et sa vérité K Car le tesmoignage de l'Escrilure est clair et évident, Qu'il est monté au ciel, dont il doit ainsi revenir comme il y a esté veu monter ^.
25 Ils répliquent qu'ils orit la Parole, par laquelle la volonté de Dieu est liquidée. Voire si on leur concède d'exterminer de l'Eglise le don d'interprétation, par lequel la Parole soit entendue comme elle doit. Je confesse qu'ils allèguent le texte de l'Escrilure, mais tout ainsi que faisqyent jadis les Antropomorphiles, en finsant Dieu corporel. Item, comme Marcion et Manichée, qui faisoyent le corps de Jésus-Christ céleste ou fantastique.
Car ils alléguoyent ces tesmoignages :
Le premier Adam estant de terre, est teri estre : le second Adam, asçavoir le Seigneur, est du cieP. Item, que Jésus s'est anéanty ayant prins forme de serf, et ayant esté'trouvé ressembler aux hommes^. Mais ces vanteurs semblables à joueurs de passe-passe, n'estiment, pas qu'il y ait nulle puissance de Dieu, sinon que parle monstre qu'ils forgent en leur cerveau, tout ordre de nature soit renversé. Ce qui est plustost borner Dieu, et luy assigner ses rayes, à ce qu'il soit
1) Epiitola ad Dardanum.
3) J Cdr. XV, W.
2) Art. I, 11.
4} Phil. 1, 1.
INSTITUTION CHRETIENNE
contraint d'obéir à nos fantasies. Car de quelle parole ont-ils puisé, (jue le •corps de Jésus-Christ soit visible au ciel, et cependant qu'il soit caché et invisible sous une infinité de morceaux de pain ? Ils allégueront que cela est requis de nécessité, à ce que le corps de Jésus- Christ soit donné à la Cène. Voire, pource qu'il leur a pieu de tirer des paroles de Jésus-Christ une façon charnelle de manger son corps : estans préoccupez de leurs fantasies, ils ont esté contraints de forger ceste subtilité, à laquelle toute i'Escriture conlredit. Or tant s'en faut que nous amoindrissions en façon que ■ce soit la puissance de Dieu, qu'il n'y a rien plus propre à la magnifier, que ce que nous enseignons. Mais pource qu'ils ne nous cessent d'accuser que Dieu est fraudé de son honneur, quand nous rejettons ce qui est diflu-ile à croire au sens commun, combien qu'il ait esté promis de Jésus-Christ : je respon derechef comme n'aguères, que nous ne prenons point conseil du sens naturel es mystères <le la foy, mais que nous re«;evons en toute docilité et esprit de mansuétude (comme sainct Jaques nous exhorte) ' tout ce qui procède de Dieu. Ce pendant nous ne laissons pas de suyvre une modération utile, pour ne point tomber en erreur si pernicieux, duquel ils sont iiveuglez. Car en prenant ces paroles cruemenl et à la volée, Ceci est mon corps, ils se forgent un miracle du tout contraire à l'intention de Jésus-Christ.
Là-dessus beaucoup d'absurdilez énormes leur vienent devant les yeux : mais pource que par leur folle hastiveté ils se sont desjà jettez au fdet, ils se fourrent «n l'abysme de la puissance infinie de Dieu, pour estouffer et estcindre toute vérité. Et voylà dont procède ceste présomption avec un chagrin et desdain, quand ils disent qu'ils ne veulent point sçavoir comment le corps de Jésus-Christ est caché sous le pain: pource qu'ils se contentent de ce mot. Ceci est mon corps. Nous, de nostre costé, mettons peine d'avoir la vraye intelligence de ce passage, comme de tous autres : et y appli-
I) Jiicq. I, 21.
quons nostre estude songncusement et avec obéissance. Et ne concevons pas soudain à l'estourdie et sans discrétion ce qui se présente ù nos sens: mais après avoir bien médité et considéré le tout, nous recevons le sens que le sainct Esprit nous suggère. Estans si bien fondez, nous mesprisons tout ce que la sagesse terrienne peut opposer à rencontre : mesmcs nous tenons nos entendemens captifs, et les humilions, à ce qu'ils n'entreprenent point de s'eslever ou gronder contre l'autliorité de Dieu. C'est de là que nous est venue ceste exposition que nous tenons, laquelle tous ceux qui sont moyennement versez en I'Escriture, cognoissentet voyent estre commune à tous Sacremens. Aussi suyvans l'exemple de la saincte Vierge, nous n'estimons pas qu'il soit défendu en une chose haute, de demander comment elle se peut faire *.
26 Mais pource qu'il n'y aura rien plus propre à confermer la foy des enfans de Dieu, que quand il leur sera monstre que la doctrine que j'ay mise ci-dessus est purement tirée de I'Escriture, et appuyée sur l'authoriié d'icelle, je liquideray ce point en brief. Ce n'est pas Aristote, mais le sainct Esprit qui enseigne que le corps de Jésus-Christ, après estre ressuscité des morts, demeure en sa mesure, et est receu au ciel jusques au dernier jour. Je n'ignore pas que nos adversaires ne font que hocher la teste de tous les passages que nous alléguons. Toutes fois et quantes que Jésus-Christ dit qu'il s'en ira en laissant le monde*, ils répliquent que tel département n'est autre chose qu'un changement de son estât mortel. Mais si ainsi estoit, Jésus-Christ ne subsiitueroit point le sainct Esprit pour suppléer au défaut de son absence, veu qu'il ne luy succède point. Comme aussi Jésus- Christ n'est pas descendu derechef de sa gloire céleste pour prendre condition mortelle. Certes l'advénement du sainct Esprit en ce monde, et l'ascension de Christ sont choses opposites. Et pourtant il est impossible qu'il habite en nous.
1} Luc !, :
â) Jcn XVI, T, i».