‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 304 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XVII

selon la chair en telle façon qu'il envoyé son Esprit. D'avantage, il prononce clairement, qu'il ne sera pas tousjours avec ses disciples au monde ^ Il leur semble qu'ils feront escouler ceste sentence, en disant que Jésus-Christ a simplement entendu qu'il ne seroit pas tousjours povre et disetteux, pour avoir besoin de secours. Mais la circonstance du lieu leur contredit, veu qu'il n'est point là question de povreté ny indigence, ou d'autres misères de la vie terrienne, mais de luy faire honneur. L'onction faite par la femme ne plaisoit point aux disciples:

pource qu'il leur semI)loit que c'estoii une despense superflue et inutile, mesnies une pompe excessive et à condamner.

Ainsi ils eussent mieux aimé qu'on eust distribué aux povres le pris de l'onguent, qui avoit esté mal espandu à leur advis. .lésus-Christ dit qu'il ne sera pas tousjours présent pour recevoir tel honneur. Et sainct Augustin n'expose point autrement ce passage duquel les paroles qui s'ensuyvent ne sont point obscures.

Quand Jésus-Christ disoit, Vous ne m'aurez point tousjours avec vous : il parloit de la présence de son corps. Car selon sa majesté, selon sa providence, selon sa grâce invisible, ce qu'il a promis ailleurs est accomply, Je seray avec vous jusques ù la lin du monde : mais selon la nature humaine qu'il a prinse, selon ce qu'il est nay de la Vierge, selon ce qu'il a esté crucilié et ensevely, selon ce qu'il est ressuscité, ceste sentence est accomplie, Vous ne m'aurez point tousjours avec vous. Pourquoy cela? Pource que selon le corps il a conversé quarante jours avec ses disciples : et eux le suyvans de veue, et non point allans après, il est monté au ciel, et n'est plus yci. Et toutesfois il est toujours yci, d'autant qu'il ne s'est point retiré par la présence de sa majesté. Item, Nous avons tousjours Jésus-Christ avec nous selon la présence de sa majesté : selon la présence de sa chair, il a dit. Vous ne m'aurez point tousjours avec vous. Ùtv l'Eglise l'a eu présent pour peu de jours selon le corps : maintenant elle le tient

\) Mallli.XXVI,ll.

par foy, mais elle ne le voit point des yeux^ Nous voyons comment ce sainct Docteur constitue la présence de Jésus- Christ avec nous en trois choses : asçavoir, en sa majesté, en sa providence et en sa grâce indicible : sous laquelle grâce je comprcn la communion qu'il nous donne en son corps et en son sang. Ainsi nous voyons qu'il ne le faut point enclorre dedans le pain ; car il a lesmoigné qu'il avoit chair et os, qui pouvoyent estre touchez etveus. EtS'en aller et Monter, ne signifie pas faire semblant de s'en aller et monter : mais est vrayenient faire ce que les paroles chantent. Mais quelqu'un demandera, s'il faut assigner quelque région du ciel à Christ.

A quoy je respon avec sainct Augustin, que ceste question est trop curieuse et superflue : moyennant que nous croyons qu'il est au ciel, c'est assez ^

27 Quoy doncques ? le nom d'Ascension si souvent réitéré, ne sigiiilie-il pas que Jésus-Christ soit bougé d'un lieu à l'autre? Ils le nient, pource qu'à leur semblant, par la hautesse est seulement notée la majesté de son Empire. Mais je demande derechef. Quelle a eslé la façon de monter? N'a-il pas esté eslevé en haut à veue d'reil? Les Evangélistes ne récitent-ils pas clairement qu'il a esté receu au ciel? Ces opiniastres, pour se monstrer Sophistes bien aigus, disent qu'il a esté caché de la veue des hommes par h nuée : afin que les fidèles ne le cherchassent plus visible yci-bas ^ Comme s'il ne devoit pas plustost s'esvanouir en une minute, s'il vouloit faire foy d'une présence invisible : ou que la nuée ne le deust retirer à part, devant qu'il eusl un pied levé. Mais quand il est porté haut en l'air, et puis mettant une nuée entre luy et ses disciples, monstre qu'il ne le faut plus chercher en terre : nous concluons seurement qu'il a maintenant son domicile au ciel. Comme aussi sainct Paul l'afferme, et nous commande de l'attendre jusques à ce qu'il viene de là.

Pour ceste cause les Anges advertissent les disciples, qu'ils s'abusent regardans

1) Tractât, in Jôann., L ; Mallh. XXVIU.SO.

a) De fiie et Symb., cap. VI.

3) Acl. I, 9, Il , Mire XVI, 19^ Luc XXIV, 51.

en l'air : pource que Jésus qui a esté receu au ciel, viendra comme ils l'ont veu montera Nos adversaires pour se monsirer habiles gens, apportent leur tergiversation accoustumée, que lors il viendra visible "^ : pource qu'il ne s'est pas tellement départy du monde, qu'il ne demeure invisible avec les siens. Voire comme si les Anges traittoyent là d'une double présence, et que leur intention ne fust pas d'oster toute doute de l'ascension de Jésus-Christ, dont les disciples esloyent tesmoins. Comme s'ils disoyent, Ayant esté receu au ciel à vostre propre veue, il a prins possession de l'Empire céleste : il reste que vous attendiez patiemment jusques à ce qu'il viene derechef pour estre Juge du monde :

d'autant qu'il n'est pas entré au ciel pour occuper seul la place, mais pour vous recueillir avec soy, et pareillement tous croyans.

28 Or pource que telles gens, pour approuver leur fantasie bastarde n'ont point honte de la farder de l'authorité des Anciens, et sur tout de sainct Augustin, j'expédieray en brief combien ils se portent desloyaument en cest endroict. Pource que quelques-uns sçavans gens et fidèles serviteurs de Dieu ont assez approuvé la vérité que nous tenons, par le tesmoignage des anciens Docteurs, je ne seray point superflu en ramassant yci ce, qu'on peut trouver en leurs livres. Mesmes je n'amèneray point de sainct Augustin tout ce qui pourroit servir à la cause : mais je me conlenteray en brief de monstrer qu'il est du tout de nostre costé. Quant à ce que nos adversaires, pour le nous arracher, prétendent que souvent ceste sentence se trouve en ses livres, que le corps et le sang de Jésus- Christ nous sont dispensez en la Cène, asçavoir le sacrifice qui a esté une fois offert en la croix ^ : c'est une couverture frivole, veu qu'il nomme aussi bien les signes, Sacremens du corps et du sang.

Au reste, il n'est jà besoin de chercher par long circuit en quel sens il use de ces mots, veu qu'il s'explique assez, en disant que les Sacremens prenent leur

1) Act. I, (1. 2) Phil.Iir, ÎO.

3) Ad Bonif., npist, SXllI.

nom de la similitude des choses qu'ils signifient : et ainsi, que selon quelque manière le Sacrement du corps est appelé Corps. Auquel passage respond aussi l'autre que nous avons allégué, que Jésus-Christ n'a point fait scrupule de dire, Voyci mon corps, donnant, le signe d'iceluy ^ Ils objectent plus outre un autre dire du niesme Docteur, que le corps de Jésus-Christ tombe à terre, et entre en la bouche ^. Je respon que c'est en tel sens, comme il adjouste conséquemment qu'il se consume au ventre. Il ne leur sert de rien ce qu'il dit ailleurs, que le pain se consume après que le mystère est parfait : d'autant qu'il avoit dit un peu au paravant. Veu que ce mystère est notoire, lequel s'administre par les hommes, il peut estre en dignité, et honneur comme chose saincte, mais non pas comme miracle '^. A quoy se rapporte un autre passage, que nos adversaires tirent trop in(;onsidérément à eux : c'est que Jésus-Christ en distribuant le pain de la Cène à ses disciples, s'est aucunement, porté entre ses mains. Car en mettant cest adverbe de similitude, Aucunement, il déclaire que le corps n'a point esté réalement enclos sous le pain. Ce qui ne doit estre trouvé nouveau, veu qu'ailleurs il maintient haut et clair, que si on oste aux corps leur mesure et espace de lieu, ils ne seront nulle part : et par ainsi ils ne seront nullement*. Leurcavillation est trop maigre, qu'il ne traitte point là de la Cène, en laquelle Dieu desploye une vertu spéciale. Car notamment la conclusion avoit esté esmeue du corps de Jésus-Christ. Et ce sainct Docteur respondant de propos délibéré, dit qu'il luy a donné immortalité, mais il ne luy a pas osté sa nature. Parquoy, dit-il, selon le corps Jésus-Christ n'est point espandu par tout. Car il nous faut garder de tellement affermer la divinité du Médiateur qui a esté fait homme, que nous destruisions la vérité de son corps. Car il ne s'ensuyt pas, combien que Dieu soit par tout, que tout ce qui est en luy y soit aussi bien. La raison est adjoustée, que

1) Conlra Adamantum Manichaeum, ]ib. XU.

2) De Trinil., lib.lll, cap. X. 3) In Psalm. XXXUI. 4) Episiola ad Vcrdantim.

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