LIVRE IV, CHAPITRE XVII
Jésus-Christ n'estant qu'un, est Dieu et homme en sa personne. Entant qu'il est Dieu, qu'il est par tout: entant qu'il est homme, qu'il est au ciel. Quelle sottise eust-ce esté, de ne point excepter pour le moins en un mot, le mystère qui est de si grande importance, s'il y eust eu contrariété aux propos qu'il tenoit? Qui plus est, si on lit attentivement ce qui s'ensuyt, on trouvera que la Cène y est aussi bien comprinse. Car il dit que le Fils unique de Dieu, estant aussi homme, est par tout présent, voire tout entier : entant qu'il est Dieu, qu'il réside au temple de Dieu , c'est-à-dire en l'Eglise : et néantmoins qu'il est au ciel comme Dieu, pource qu'il faut qu'un vray corps ait sa mesure. Nous voyons que pour unir Jésus-Christ avec son Eglise, il ne retire pas son corps du ciel : ce qu'il eust fait, si ce corps ne nous pouvoit estre viande, qu'il ne fust enclos sous le pain. En un autre passage, voulant définir comment les fidèles possèdent Jésus-Christ : Nous l'avons, dii-il, par le signe de la croix, par le Sacrement du Baptesme, et par le manger et boire de l'autel *. Or je ne dispute point si c'a esté bien dit à luy, d'égaler une superstition folle aux vrais signes de la présence de Jésus-Christ : seulement je di qu'en faisant telle comparaison, il monstre assez qu'il n'imagine point deux corps en Jésus-Christ, pour le cacher au pain d'un costé, et le laisser visible au ciel de l'autre. Si on requiert plus ample exposition, il adjouste lantost après, que nous avons tousjours Jésus-Christ selon la présence de sa majesté, et non pas selon la présence de sa chair, veu que selon icelle il a esté dit. Vous ne m'aurez point tousjours ^. Nos adversaires répliquent qu'il entrelace aussi bien ces mots, que selon sa grâce indicible et invisible son dire s'accomplit, qu'il sera avec nous jusques en la fin du monde ^. Mais cela ne fait rien pour eux : d'autant que c'est une partie de ceste majesté laquelle il oppose au corps, mettant ces deux choses comme diverses, La chair, et La vertu ou grâce. Comme en un autre lieu il met ces deux
1) Tractât, in Joann., L.
3) Mallb. XSVUI, 20.
2) Millli. XXVI, 11.
choses opposilcs , que Jésus-Christ a laissé ses disciples quant à la présence corporelle, pour estre avec eux de présence spirituelle; où il appert (ju'ii distingue notamment l'essence de la chair, d'avec la vertu de l'Esprit laquelle nous conjoinct à Christ : combien que nous en soyons séparez par dislance de lieu. Il use plusieurs fois d'une mesme façon de parler: comme quand il dit. Il viendra en présence corporelle pour juger les vifs et les morts, selon la reiglc de la foy. Car en présence spirituelle il est tousjours avec son Eglise. Ceste sentence doncques s'adresse aux croyans lesquels il avoit commencé de garder, leur estant présent de corps, et lesquels il devoit laisser par l'absence de son corps, afin de les garder par présence spirituelle. C'est une cavillation sotte, de prendre Corporel pour Visible, veu qu'il oppose le corps à la vertu divine : et en adjoustant qu'il garde avec le Père, il exprime clairement qu'il espand de sa grâce en nous du ciel par le sainct Esprit.
29 Et pource qu'ils se confient tant en ceste cachette de Présence invisible, voyons un peu comment elle les couvre.
Pour le premier, ils ne produiront point une seule syllabe de l'Escriture, par laquelle ils prouvent que Jésus-Christ soit invisible. 3Iais ils prenent pour une maxime infallible ce que nul ne leur concédera : c'est que le corps de Jésus- Christ ne peut estre donné en la Cène, sinon sous une masque de morceau de pain. Or c'est le point duquel ils ont à débatre avec nous : tant s'en faut qu'il doyve obtenir lieu du principe. D'avantage, en gazouillant ainsi : ils sont contraints de faire double corps en Jésus- Christ, pource que selon leur dire il est visible au Ciel en soy, en la Cène il est invisible par une dispensation spéciale.
Or si cela est convenable ou non, on en peut juger par beaucoup de passages de l'Escriture : et sur tout par le tesmoignage de sainct Pierre, quand il dit qu'il faut que Jésus-Christ soit contenu au ciel, jusques à ce qu'il viene pour juger le monde *. Ces acariastres enseignent
1) Acl. m, 21.
qu'il est par tout sans forme aucune : alléguans que c'est iniquement fait, d'assujeiir la nature d'un corps glorieux aux loix de la nature commune. Orceste response traîne avec soy la resverie de Servet, laquelle à bon droict est détestable à toutes genscraignansDieu : asçavoirque le corps de Jésus-Christ après l'asceiision a esté englouty par sa divinité. Je ne di pas qu'ils tienent ceste opinion : mais si on conle entre les qualitez d'un corps glorifié, qu'il soit infini et remplisse tout, il est notoire que la substance en sera abolie, et qu'il ne restera nulle distinction entre la Divinité et la nature humaine. D'avantage, si le corps de Jésus- Christ est ainsi variable et de diverses sortes, d'apparoistre en un lieu, et d'estre invisible en l'autre : que deviendra la nature corporelle, laquelle doit avoir ses mesures? que deviendra aussi l'unité.f' TertuUicn argue bien mieux, enseignant que Jésus-Christ a un vray corps et naturel, puis que la ligure nous en est donnée en la Cène, en gage et certitude de la vie spirituelle. Car la tigure seroit fausse, si ce qu'elle représente n'esloit vray. Et de faict, Jésus-Christ parloit de son corps glorieux, en disant, Voyez et tastez : car un esprit n'a point de chair ne d'os '. Voyci comment un corps sera approuvé vray corps par la bouche de Jésus-Christ : c'est quand il se voit et se nianie. Qu'on oste ces choses, il ne sera plus corps. Ils ont tousjours leur refuge à leur dispensation qu'ils se sont forgée. Or nostre devoir est de recevoir en telle sorte ce que Jésus-Christ pronon(;e absolument, que ce qu'il veut affermer soit tenu pour vallable sans exception. Il prouve qu'il n'est point un fantosme, comme les disciples cuidoyent : pource qu'il est visible en sa chair. Qu'on oste ce qu'il attribue à son corps comme propre, ne faudra-il pas trouver une définition nouvelle? D'avantage, qu'ils se tournent et virent tant qu'ils voudront, ceste dispensation qu'ils ont songée n'a point de lieu, quand sainct Paul dit que nous attendons nostre Sauveur du ciel, lequel conformera nostre corps contemptible à
I) Luc XXIV, 39.
son corps glorifié ^ Car nous ne devons point espérer une conformité aux qualitez qu'ils imaginent : asçavoir, que chacun ait un corps invisible et infini. Et ne se trouvera homme si lourdaut, auquel ils persuadent une telle absurdité. Ainsi, qu'ils se déportent d'attribuer ceste propriété au corps glorieux de Jésus-Christ c'est qu'il soit ensemble en plusieurs lieux, et qu'il ne soit contenu en nulle espace : brief, ou qu'ils nient ouvertement la résurrection de la chair, ou qu'ils confessent que Jésus-Christ estant vestu de sa gloire céleste, ne s'est point despouillé de sa nature humaine : veu que la résurrection nous sera commune avec luy, en laquelle il nous fera participans et compagnons de la condition en laquelle il est. Car les Escriiures n'enseignent rien plus clairement que cest article : c'est que comme Jésus-Christ a vestu nostre chair en naissant de la vierge Marie, et a souffert en ic.elle pour effacer nos péchez : aussi qu'il a reprins ceste mesme chair en ressuscitant. Car aussi toute l'espérance que nous avons de venirau ciel est là appuyée, que Jésus-Christ y est monté : et (comme dit Tertullien) qu'il y a porté avec soy l'arre de nostre résurrection. Or je vous prie, combien ceste fiance seroit-elle débile, sinon que la mesme chair que Jésus-Christ a prinse de nous, fust entrée au ciel? Parquoy que ceste resverie qui attache au pain tant Jésus-Christ que les eniendemens des hommes, soit mise bas. Car à quoy tend ceste présence invisible dont ils babillent, sinon afin que ceux qui désirent d'estre conjoincts à Jésus-Christ, s'amusent au signe extérieur? Or le Seigneur Jésus a voulu retirer non-seulement nos yeux, mais aussi tous nos sens delà terre, défendantauxfemmes quiesloyent venues au sépulchre, de le toucher : pource qu'il n'estoit pas encores monté à son Père^. Veu qu'il sçavoit que Marie avec ses compagnes venoit d'une affection saincte et en grande révérence luy baiser les pieds, il n'y avoit raison d'empescher et réprouver tel attouchement, jusques à ce qu'il fust monté au ciel, sinon
1) Phil. ni, 20, 21.
I Jcaii XX, 17.