‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 306 sur 346 · LIVRE IV, CnAPITIlE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CnAPITIlE XVII

qu'il ne vouloil estre cherché ailleurs que là. Ce qu'on objecle, que depuis il a esté veu (Je sainct Eslicne ^ : la solution est facile. Car il n'a pas esté requis que Jésus-Christ pour ce faire changeas! (le lieu, pouvant donner une veuc supernaturelle aux yeux de son serviteur, huiuelle transperçast les cioux. Autant en est-il de sainct Paul ^. Ce (ju'on allègue derechef, que Jésus-Cliriat est sorty du sépulchre sans l'ouvrir, et qu'il est entré à ses disciples les huis de la chambre estans clos ^ ne fait rien non plus à maintenir leur erreur. Car comme l'eau a servy ù Jésus- Christ d'un pavé ferme, quand il cheminoitsur le lac *, aussi on ne doit trouver estrange si la dureté de la pierre s'est amollie pour luydonner passage. Combien qu'il est aussi vray- semblable que la pierre se soit levée, et puis retornée en son lieu. Comme aussi d'entrer en une chambre les huis estans fermez, ce n'est pas à dire transpercer le bois, mais seulement qu'il s'est fait ouverture par sa vertu divine, en sorte que d'une façon miraculeuse il s'est trouvé au milieu de ses disciples, combien que les portes fussent serrées. Ce qu'ils ameinent de sainct Luc, asçavoir qu'il s'est esvanouy soudain des yeux des disciples qui alloyent en Emails ^, ne leur sert de rien, et fait à nostre avantage. Car pour leur oster la veue de son corps, il ne s'est point fait invisible, mais seulement s'est disparu.

Comme aussi, tesmoin le mesme Evangéliste, en cheminant il ne s'est point desguisé ou transfiguré pour estre mescognu, mais a tenu leurs yeux*. Or nos adversaires non-seulement transfigurent Jésus-Christ pour le faire estre au monde, mais le forgent divers à soy-mesme, et tout autre en terre qu'au ciel. Brief, selon leur resverie, combien qu'ils ne disent pas en un mot que la chair de Jésus-Christ soit esprit, toutesfois ils l'enseignent. Et ne se contentans point de cela, selon le lieu où ils la mettent, ils la vestent de qualitez toutes contraires. Dont il s'ensuyt nécessairement qu'elle soit double.

1) Act. VU, 55. 2) Ad. IX, 4.

3) Maltli. XXVni, 6 ; Jean XX, 19. 4) Mallh. XIV, 23.

S) Lue XXIV, 31. 6) Lue XXiy, 16.

30 3Iais encores que nous leur accordions ce qu'ils gazouillent de la présence invisible, si est-ce que l'immensité ne sera point prouvée, sans laquelle ils tendent en vain d'en(^lorre Jésus-Christ sous le pain. Jusques à ce (ju'ils ayent prouvé (ju'il est par tout sans distance ne pourpris , jamais ne feront à croire qu'il soit caché sous le pain de la Cène. Et c'est ce qui les a contraints d'introduire ceste opinion monstrueuse de corps infini. Or nous avons monstre par tesmoignages clairs et fermes de l'Escriture, que le corps de Jésus-Christ est aussi bien contenu que les autres en espace de lieu, selon que requiert la mesure d'un corps humain. D'avantage, que par son ascension au ciel, il a certifié qu'il n'estoit pas en tous lieux: mais qu'en allant en un lieu, il laissoit l'autre. La promesse qu'ils allèguent ne se doit pas estendre jusques au corps, asçavoir. Je suis avec vous jusques à la fin du siècle *. Car si ainsi estoit, il faudroit que Jésus- Christ habitast en nous corporellement hors l'usage de la Cène : veu qu'il est là parlé d'une conjonction perpétuelle. Et ainsi, ils n'ont nulle raison (le combatre si amèrement pour enclorre Jésus-Christ sous le pain, veu qu'ils confessent que nous l'avons aussi bien sans la Cène.

D'avantage , le texte liquide que Jésus- Christ ne parle là nullement de sa chair : mais qu'il promet à ses disciples un secours invincible, par lequel il les défendra et maintiendra contre tous assauts de Satan et du monde. Car pource qu'il leur donnoit une charge difficile, afin qu'ils ne doutent point de la recevoir, ou qu'ils ne se sentent estonnez, il les conferme en leur promettant de leur estre tousjours présent : comme s'il disoit que son aide, qui est insupérable, ne leur défaudra jamais. Si ces gens ne prenoyent plaisir à tout mesler et confondre, ne faloit-il pas distinguer quelle est ceste manière de présence? Et de faict, aucuns aiment mieux avec leur grand vitupère descouvrir leur ignorance, que de décliner tant peu que ce soit de leur erreur. Je ne parle point des Papistes , desquels

5) Mallh. XXVIII, ÎO.

la doctrine est plus supportable, ou pour le moins mieux colorée. Mais il y en a qui sont transportez de telle ardeur, qu'ils n'ont honte de dire, qu'à cause de l'union des deux natures, par tout où est la divinité de Jésus-Christ, sa chair y est aussi bien, laquelle ne s'en peut séparer. Comme si ceste union estoit une fonte, pour faire je ne sçay quel meslinge , qui ne soit ne Dieu ny homme. Eutyches l'a bien ainsi imaginé, et après luy Servet. Mais nous pouvons ouvertement recueillir de toute l'Éscriture, qu'en la personne de Jésus-Christ les deux natures sont tellement unies, que chacune a sa propriété qui luy demeure sauve. Nos adversaires n'oseront pas dire qu'Eutyches n'ait esté condamné à bon droict. C'est merveille qu'ils ne regardent pas pour quelle cause: c'est asçavoir qu'en ostant la ditférence entre les deux natures , et insistant sur l'unité de la personne, il faisoit Jésus- Christ homme , entant qu'il est Dieu , et Dieu entant qu'il est homme. Quelle forcenerie doncques est-ce, de mesler plustost le ciel et la terre, que de quitter ceste fantasie de vouloir arracher Jésus- Christ du sanctuaire des cieux? Quant ù ce qu'ils allèguent pour eux ces tesmoignages. Que nul n'est monté au ciel sinon le Fils de l'homme qui y est ^: Item, Le Fils qui est au sein du Père nous l'a déclairé ^ ; en cela ils monstrent leur stupidité, de mespriser la communication des propriétez; laquelle non sans cause a esté inventée des Pères anciens. Certes quand il est dit que le Seigneur de gloire a esté crucitié^, ce n'est pas qu'il ait rien souffert en sa divinité , mais pource que Jésus-Christ qui soulfroit ceste mort ignominieuse en la chair, luy-mesme estoit le Seigneur de gloire. Par semblable raison le Fils de l'homme estoit au ciel et en terre, pource que Jésus-Christ selon la chair a conversé yci-bas durant sa vie mortelle, et cependant ne laissoit point d'habiter au ciel comme Dieu. Suyvant cela au mesme passage il est dit qu'il est descendu du ciel : non pas que sa divinité ait quitté le ciel pour s'enclorre en la chair comme en une loge :

1) Jean m, 13.

3) 1 Cor. II, 8.

2) Jean I, 18.

mais pource que luy qui remplit tout, a néantmoins habité corporellement et d'une façon indicible en son humanité, 11 y a une distinction vulgaire entre les Théologiens sorboniques , laquelle je n'auray pas honte de réciter : c'est que Jésus-Christ est par tout en son entier : mais que tout ce qu'il a en soy, n'est point par tout. Pleust à Dieu que les povres gens poisassent bien que vaut ceste sentence : car par ce moyen leur sotte imagination de la présence charnelle de Jésus-Christ en la Cène seroit rabatue.

Parquoy nostre médiateur estant entier par tout, est tousjours prochain des siens. Mesmes en la Cène il se monstre présent d'une façon spéciale : toutesfois c'est pour y estre, et non pas pour y apporter tout ce qu'il a en soy : veu que quant à la chair, il faut qu'il soit comprins au ciel, jusques à ce qu'il apparoisse en jugement.

31 Au reste , ceux qui ne conçoyvent nulle présence de la chair de Jésus-Christ en la Cène, si elle n'est attachée au pain, s'abusent grandement : car en ce faisant ils excluent l'opération secrette de l'Esprit, laquelle nous unit h. Jésus-Christ. Il ne leur semble pas que Jésus-Christ nous soit présent s'il ne descend à nous.

Voire, comme si en nous eslevant à soy, il ne nous faisoit pas aussi bien jouir de sa présence. Parquoy nostre question ou dilférent est seulement de la façon: pource que nos adversaires veulent loger Jésus-Christ au pain, et nous disons qu'il ne nous est pas licite de le retirer du ciel. Que les lecteurs jugent lesquels parlent plus sainement et droictement :

moyennant que ceste calomnie soit mise sous le pied , qu'on arrache Jésus-Christ de sa Cène, si on ne l'endost sous le pain. Car veu que ce mystère est céleste, il n'est pas requis que Jésus-Christ soit attiré ci-bas pour estre conjoinct à nous.

32 Au reste, si quelqu'un m'interrogue plus outre, comment cela se fait : je n'auray point de honte de confesser que c'est un secret trop haut pour le comprendre en mon esprit, ou pour l'expliquer de paroles. Et pour en dire briefvement ce qui en est, j'en sen plus par expérience, que

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