‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 307 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XVII

je n'en puis entendre. Pourtant sans faire plus longue dispute , j'acquiesce il la promesse de Jésus-Chrisl. Il prononce que sa chair est la viande de mon unie , et son.sang le bruvage: je luy offre doncques mon âme pour estre repeue de telle nourriture. Il me commande en sa saincte Cène, de prendre, manger et boire son corps et son sang sous les signes du pain et du vin : je ne doute pas qu'il ne me donne ce qu'il me promet, et que je ne le reçoyvc. Seulement je rejette les absurditez et les folles imaginations contrevenantes à sa majesté, ou à la vérité de sa nature humaine, veu qu'elles sont aussi répugnantes à la Parole de Dieu, laquelle nous enseigne que Jésus-Christ estant receu en la gloire du ciel^, ne se doit plus chercher yci-bas, et attribue à son humanité tout ce qui est propre à l'homme. Or il ne faut pas qu'on s'estonne de ceci, comn^e de chose incroyable. Car comme tout le règne de Jésus- Christ est spirituel , aussi tout ce qu'il fait avec son Eglise, ne se doit point rapporter à l'ordre naturel du monde : et alin de respondre par la bouche de sainct Augustin , ce mystère se traitte par les hommes , mais c'est d'une façon divine : il s'administre en terre, mais c'est d'une façon céleste-. Telle est la présence du corps que requiert le Sacrement, laquelle nous y disons estre et apparoistre en si grande vertu et efficace , que nonseulement elle apporte à nos âmes une confiance indubitable de la vie éternelle, mais aussi elle nous rend certains et asseurez de l'immortalité de nostre chair, laquelle dcsji vient à estre vivifiée par la chair de Jésus-Christ immortelle , et communique en quelque manière à son immortalité. Ceux qui par leurs façons de parler excessives se transportent outre ceci, ne font autre chose qu'obscurcir la vérité , laquelle autrement est simple et évidente. S'il y a quelqu'un qui ne soit pas encore content, qu'il considère un peu avec moy que nous sommes yci maintenant en propos du Sacrement, duquel le tout doit estre rapporté à la foy. Or nous ne repaissons pas moins la foy

i) Luc XXIV, Î6. 5) Irenœus, lib. iV, Cdp. XXXIV.

par ceste participation du corps laquelle nous avons récitée, que ceux qui pensent retirer Jésus-Christ du ciel. Cependant je contesse franchement que je rejette la mixtion qu'ils veulent faire de la chair de Jésus-Christ avec nos âmes, comme si elle descouloit par un alambic: pource qu'il nous doit suffire que Jésus-Christ inspire vie à nos âmes de la substance de sa chair : mesmesque sa chair distille sa vie en nous, combien qu'elle n'y entre pas. Notez aussi que la reigle de la foy, à laquelle sainct Paul commande de compasser toute interprétation de l'Escriture, fait trèsbien pour nous en cest endroict, sans aucune doute. Au contraire, que ceux qui contredisent à une vérité si manifeste, regardent à quelle reigle ou mesure de la foy ils se veulent tenir'. Car celuy n'est point de Dieu, qui ne confesse Jésus- Christ estre venu en chair ^. Et telle manière de gens, quoy qu'ils dissimulent , le despouillent de la vérité de sa chair.

33 Autant en faut-il juger de la communication, laquelle ils cuident estre nulle, sinon qu'ils engloutissent la chair de Jésus-Christ sous le pain. Mais on fait une injure trop énorme au sainct Esprit, si on ne croit que c'est par sa vertu incompréhensible que nous communiquons au corps et au sang de Jésus- Christ. Mesmes si la vertu de ce mystère, telle que nous l'enseignons, et qu'elle a esté privément cognue en l'Eglise ancienne, eust esté bien considérée selon qu'elle en est digne, depuis quatre cens ans, il y avoit assez de quoy se contenter, et la porte eust esté close à beaucoup d'absurditez énormes et vilenes, dont plusieurs dissensions horribles se sont esmeues, par lesquelles l'Eglise a esté agitée , tant de nostre aage que par ci-devant. Le mal est, que gens, escervelez veulent avoir une façon de présence lourde, laquelle ne nous est point monstrée en l'Escriture. Qui plus est, ils s'escarmouchent pour maintenir leur resverie qu'ils ont follement et témérairement conceue. Et en font aussi grand bruit, comme si toute la religion estoit

1; Rom. XII, 6.

ij 1 Jean IV, 3.

périe et perdue, quand Jésus-Christ ne sera point enclos au pain. C'estoit le principal de cognoistre comment le corps de Jésus-Clirisi , selon qu'il a esté livré en sacrifice pour nous, est fait nostre : et comment nous sommes faits partlcipans de son sang, lequel il a espandu; car c'est le posséder tout entier pour jouir de tous ses biens. Maintenant ces escervelez laissans ces choses qui estoyent de telle importance, mesmes les mesprisans et quasi ensevelissans, ne prenent plaisir qu'à s'entortiller en ceste question, Comment le corps de Jésus- Christ est caché sous le pain, ou sous l'espèce du pain. C'est faussement qu'ils impropèrent que tout ce que nous enseignons de manger le corps de Jésus- Christ: est contraire à la manducalion vraye et réale, qu'on appelle : veu que nous ne sommes que sur la façon, pource qu'ils la font charnelle, enfermans Jésus- Christ sous le pain : nous la mettons spirituelle, d'autant que la vertu secrette du sainct Esprit est le lien de nostre conjonction avec nostre Sauveur. Leur autre objection n'est non plus vraye : asçavoir que nous ne touchons qu'au fruit ou à l'effect que les fidèles reçoyvent de la chair de Jésus-Christ. Car j'ay desjà dit ci-dessus , que Jésus-Christ luy-mesme est la matière ou substance de la Cène, et que de là procède l'effect, que nous sommes absous de nos péchez par le sacrifice de sa mort, que nous sommes lavez de son sang, et que par sa résurrection nous sommes eslevez en l'espérance de la vie céleste. Mais la sotte imagination dont leur Maistre des Sentences les aabbruvez,leur a perverty l'entendement.

Car voyci qu'il dit mot à mot: Que le Sacrement sans la chose sont les espèces du pain et du vin, le Sacrement et la chose sont la chair et le sang de Christ : la chose sans Sacrement est sa chair mystique. Item un peu après, La chose signifiée et contenue , c'est la propre chair de Jésus-Christ : signifiée et non contenue, c'est son corps mystique*.

Quant à ce qu'il distingue entre la chair et la vertu qu'elle a de nourrir, je m'ac-

1) Lib. IV, dist. vin.

corde avec luy : mais ce qu'il fantastique qu'elle est le Sacrement, voire d'autant qu'elle est enclose sous le pain, c'est un erreur insupportable. Et voylù dont est venu qu'ils ont faussement interprété le mot de Manducation sacramentale : pensans que les plus meschans, combien qu'ils soyent du tout estranges et eslongnez de Jésus-Christ, ne laissent pas de manger son corps. Or la chair de Jésus- Christ au mystère de la Cène, est chose autant spirituelle que nostre salut éternel. Dont je conclu que tous ceux qui sontvuides de l'Esprit de Christ, ne peuvent non plus manger sa chair, que boire du vin sans nulle saveur. Certes Jésus- Christ est trop vilenement deschiré , quand on luy forge un corps ' mort et sans vigueur, lequel on jette à l'abandon aux incrédules. Et ses paroles répugnent clairement à cela, Quiconques mangera ma chair, et beuvera mon sang, demeurera enmoy, etmoy en luy^ Ils répliquent qu'il n'est point là traitté du manger sacramental. Ce que je leur confesse, moyennant qu'ils ne heurtent point tousjours contre un mesme rocher: c'est qu'on peut manger la chair de Jésus- Christ sans aucun fruict. Or je voudroye bien sçavoir d'eux, combien ils la gardent en l'estomach après l'avoir mangée. Je croy qu'à grand'peine trouveront-ils nulle issue à ceste question. Ils objectent, que la vérité des promesses de Dieu ne peut estre amoindrie, et tant moins défaillir par l'ingratitude des hommes. Ce que je confesse : et mesmes je di que la vertu de ce mystère demeure en son entier, quoy que les meschans, entant qu'en eux est, s'efforcent de l'abolir. Mais c'est autre chose que la chair de Jésus-Christ nous soit offerte, ou que nous la recevions. Jésus-Christ nous présente à tous ce boire et manger spirituel : les uns s'en repaissent en grand appétit, les autres le desdaignent comme gens desgoustez. Le refus de ceux-ci fera-il que la viande et le bruvage perdent leur nature? Ils diront que ceste similitude fait pour eux : asçavoir que la chair de Jésus-Christ, combien qu'elle

1) Jean VI, S».

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