‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 308 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XVII

n'ait ne goust ne saveur envers les incrédules, ne laisse pas d'estre chair. Mais je nie qu'elle se puisse manger sans quelque goust de ioy, ou pour parler avec sainct Augusiin, je nie qu'on puisse rien rapporter du Sacrement, sinon ce qu'on en puise par foy, comme par le propre vaisseau. Parquoy rien n'est osté et ne périt au Sacrement : mais sa vérité et efficace luy demeure, combien que les incrédules en y participant s'en retournent vuides et secs. Si nos adversaires allèguent derechef, que par ce moyen il est (lérogué à ces paroles, C'est-ci mon corps, si les incrédules n'y reçoyvent que du pain corruptible : la solution est aisée, c'est que Dieu ne veut point estre recognu véritable en ce que les iniques reçoyvent ce qu'il leur donne , mais en la constance de sa bonté, quand il est prest, quelque indignité qu'il y ait en eux, de les faire participans de ce qu'ils rejettent, et mesmes qu'il leur olfre libéralement. Voylà quelle est l'inlégrité des Sacremens, laquelle tout le monde ne peut violer, asçavoir que la chair et le sang sont aussi vrayement donnez aux réprouvez, qu'aux esleus de Dieu et fidèles. Moyennant que nous sçachions que comme la pluye tombant sur une pierre dure s'escoule çà et là , n'y trouvant point d'entrée : aussi que leur incrédulité repousse la grâce de Dieu, à ce qu'elle n'entre point en eux. 3Iesmes il n'y a non plus de couleur que Jésus- Christ soit receu sans foy, que si on disoit qu'une semence peut germer au feu. Quant à ce qu'ils demandent , comment Jésus-Christ est venu en damnation à plusieurs, sinon qu'ils le receussent indignement : c'est une cavillation trop froide. Car nous ne lisons nulle part que les hommes en recevant Jésus-Christ indignement, s'acquièrent perdition : mais plustost en le rejetlant. Et ne se peuvent aider de la parabole où Jésus-Christ dit qu'il se lève quelque semence entre les espines, laquelle puis après est suffoquée et corrompue ^ Car là il traitte de quelle valeur est la foy temporelle, laquelle nos adversaires ne pensent point

1) Mallh. XUI, 7.

estre requise pour manger la chair de Jésus-Christ et boire son sang : veu qu'ils font Judas également compagnon de sainct Pierre en (;cst endroict. Mesmes leur erreur est trèsbien réfuté en la mesme parabole, quand il est dit qu'une parlie de la semence tombe par le chemin, et l'autre sur des pierres, et que toutes les deux neprencnt nulle racine*. Dont il s'ensuyt que l'incrédulité est un tel obstacle, que Jésus-Christ ne parvient point jusques à ceux qui n'ont nulle foy. Quiconques désire que nostre salut soit advancé parla saincte Cène, ne trouvera rien plus propre que de guider les fidèles à la fontaine de vie, qui est Jésus- Christ, pour là puiser de luy, La dignité en est deuement niagnidée , quand nous tenons que c'est une aide et moyen pour nous incorporer en Jésus-Christ, ou bien qu'y estans incorporez nous y soyons tant mieux affermis, jusques à ce qu'il nous unisse parfaitement à soy en la vie céleste. Quand ils objectent que si les incrédules ne parlicipoyent au corps et au sang de Jésus-Christ, sainct Paul ne les en devoit point laire coulpables^: je respon qu'ils ne sont pas condamnez pour les avoir beus et mangez, mais seulement pour avoir profané le mystère, en foulant aux pieds le gage de la sacrée conjonction que nous avons avec Jésus- Christ , lequel méritoit d'estre exalté en toute révérence.

34 Or pource que sainct Augustin a esté le principal d'entre les anciens Docteurs à maintenir cest article, que rien ne décroist au Sacrement par l'infidélité ou malice des hommes, et que la grâce qu'ils figurent n'en est point tairie, il sera expédient de prouver clairement par ses paroles, que ceux qui veulent jetter aux chiens le corps de Jésus-Christ pour manger, abusent trop lourdement de son tesmoignage. La manducation sacramentale, si on les veut croire, est que les incrédules reçoyvent le corps et le sang de Jésus-Christ, sans la vertu de son Esprit, et sans aucun effect de sa grâce. Sainct Augustin à l'opposite examinant prudemment ces paroles, Qui aura mangé ma

1) Mallli. Xni, 4, S.

2) 1 Cnr. Xr, Î9.

INSTITUTION CHRESTiENNE.

chair otbcu mon sang, ne mourra jamais, met ceste exposilion : Voire la vertu du Sacrement, non pas le Sacrement visible tout seul : et mesmes que ce soit au dedans, non pas au dehors : et qu'on le mange du cœur, et non pas des dents '. Dont il conclud (jue le Sacrement de l'union que nous avons au corps et au sang de Jésus-Christ, est proposé en la Cène aux uns à vie, aux autres à damnation ' : mais la chose signifiée ne peut eslre donnée qu'à vie à tous ceux qui en sont particjpans. Si nos adversaires veulent caviller, que ce mot de Chose signifiée, ne se prend pas pour le corps, mais pour la grâce laquelle n'est pastousjours conjoincte avec, ce subterfuge leur est osté par ces mots de Visible et Invisible. Car en despit qu'ils en ayent, il faudra selon leur resverie, qu'ils confessent que le corps de Jésus-Christ ne peut estre comprins sous ce mot de Visible : dont il s'ensuyt que les incrédules ne communiquent sinon au signe extérieur. El pour en mieux oster toute difficulté, après avoir dit que ce pain requiert un appétit de l'homme intérieur, il adjouste que Moyse, et Aaron, et Phinées, et plusieurs autres qui ont mangé la 3Ianne, ont pieu à Dieu. Et pourquoy? C'est qu'ils prenoyent spirituellement la viande visible, ils l'appétoyent spirituellement, ils la goustoyent spirituellement, pour en estre spirituellement rassasiez. Car nous aussi avons aujourd'huy receu la viande visible : mais c'est autre chose du Sacrement autre chose de la vertu d'iceluy. Un petit après, Pourtant celuy qui ne demeure point en Christ, et celuy auquel Christ ne demeure point, ne mange pas sa chair spirituellement, et ne boit pas son sang : combien que charnellement et visiblement ils brisent des dents le signe du «;orps et du sang ^, Nous oyons derechef, qu'il oppose le signe visible à la mandu- <alion spirituelle : dont cest erreur est plenement abatu, que le corps de Jésus- Christ estant invisible, est mangé réalement et de faict, combien que ce ne soit pas spirituellement. Nous oyons aussi

1) Hnm.i. in Joann., XXVI : Jean VI, 50.

2) 1 Cor. XI, 29.

3) Homil. in Joann., LIX; Eï. XVI, 14, 13.

qu'il ne laisse rien aux incrédules et profanes, sinon qu'ils rcçoyvent le signe visible. Et de là vient son dire, qui est assez commun, asçavoir que les autres disciples ont mangé le pain, qui estoit Jésus-Christ, mais que Judas n'a mangé que le pain de Jésus-Christ ^ En quoy il exclud les incrédules de la participation du corps et du sang. Ce qu'il dit ailleurs tend à un mesme but : Pourquoy t'esbahis-lu si le pain du Seigneur a esté donné à Judas, par lequel il fust asservy au diable, quand tu vois au contraire, que le messager du diable a esté donné à sainct Paul pour le parfaire en Jésus- Christ. H dit bien en un autre passage, que le pain de la Cène n'a pas laissé d'estre le corps de Christ à ceux qui le mangeoyent indignement à leur condamnation : et s'ils l'ont mal prins, que ce n'est pas à dire qu'ils n'ayent rien prins: mais il explique en un autre passage, quelle est son intention^. Car en déchirant au long comment les meschans et dissolus, qui font profession de chrestienté en leur bouche, et la renoncent en leur vie, mangent le corps de Jésus- Christ : voire et disputant contre l'opinion d'aucuns, qui pensoyent que nonseulement ils receussent le Sacrement, mais aussi le corps : Il ne faut pas, ditil, estimer que telles gens mangent le corps de Christ : veu qu'ils ne doyvent pas estre contez entre les membres de Christ. Car encores que je laisse beaucoup d'autres raisons, ils ne peuvent estre membres de Christ, et membres d'une paillarde. D'avantage, le Seigneur en disant. Qui mange ma chair et boit mon sang, il demeure en moy, et nioy en luy : monstre que c'est de manger son corps en vérité, et non pas en Sacrement : c'est de demeurer en Christ, afin qu'il demeure en nous : comme s'il disoit: Celuy qui ne demeure point en moy, et auquel je ne demeure point, n'estime pas et ne se vante de manger ma chair et boire mon sang ^. Que les lecteurs poisent bien ces mots, où il oppose Manger le Sacrement, et Manger en vérité :

1) Homil. LXII.

2) Contra Vonatislas, lili. V ;2C,or.Xn,7 ; 1 Cor. XI, 29.

3) De civilalc Dei, lib. XXI, cap. XXV ; Jean VI, 54.

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