‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 309 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XVII

et il ne leur restera nulle obsciirelc ne doute. Il conferme encores mieux ce propos en disant, N'appreste?, point vostre gosier, mais le cœur : car c'est pour cela que la Cène nous est ordonnée.

Voyci, nous croyons en Jésus-Christ, et ainsi nous le recevons par foy : nous sçavons en le recevant ce que nous pensons : nous prenons un petit morceau de pain, et nous sommes rassasiez au cœur. Parquoy ce n'est pas ce qu'on voit qui repaist, mais ce qu'on croit ^ Il restreint aussi bien en ce passage, comme cidessus, au signe visible ce que les incrédules recoyvcnt : et prononce que Jésus- Christ ne peut estre receu que par foy. Aulant en dit-il ailleurs : c'est que tant les bons que les mauvais communiquent aux signes, et exclud les incrédules de la vraye communication de la chair de Christ; ce qu'il n'eust pas fait, s'il eust eu ceste lourde fantasie, en laquelle nos adversaires le veulent envelopper. En un autre lieu traittant de la manducation et du fruit d'ioelle, il conclud ainsi : Le corps et le sang de Jésus-Christ sont vie à chacun, si ce qu'on prend visiblement est spirituellement mangé et beu ^. Parquoy ceux qui veulent faire les incrédules participans de la cbair et du sang de Jésus-Christ : pour consentir avec sainct Augustin, qu'ils nous représentent le corps de Jésus-Christ visible, puis qu'il prononce que toute la vérité du Sacrement est spirituelle. 11 est aisé de recueillir de ses paroles, que le manger sacramental n'emporte autre chose que le manger visible et extérieur du signe, quand l'incrédulité ferme la porte à la substance. Et de faict, si on pouvoit vrayement manger le corps de Jésus- Christ, sans le manger spirituellement, que deviendroit ceste sentence du mesme docteur, Vous ne mangerez point le corps que vous voyez, et ne beuverez point le sang qu'espandront ceux qui me crucilieront. Je vous ay ordonné un Sacrement lequel vous vivifiera estans spirituellement entendu ^. Il n'a pas voulu nier que le mesme corps que Jésus-Christ a offert en sacrifice, ne nous soit donné

1) Conlra Fauslum, lib. XUI, cap. XVI.

2) Serm. II, De verbis ApnstoU. 3) In Psalm. XCVIII.

en la Cène : mais il a noté la façon d'y participer : c'est que ce corps nous in» spire vie par la vertu secrète du sainct Esprit, combien qu'il soit en la gloire céleste. Je confesse bien que ce bon Docteur dit souventeslois, que le corps de Jésus-Christ est prins des inlidèles : mais il s'explique, en disant que c'est sacramentalement : et puis il déclaire que la manducation spirituelle est, quand nous ne consumons point la grâce de Dieu par nos morsures '. Et afin que les adversaires n'allèguent pas que je vueille vaincre en faisant grand amas de passages, je voudroye bien sçavoir comment ils se despestreront de ce qu'il dit, que les Sacremens ne donnent et n'apportent ce qu'ils figurent sinon aux esleus seulement. Ils n'oseront pas nier que le pain en la Cène ne figure le corps de Jésus- Christ : dont il s'ensuyt que les réprouvez sont forclos de la participation d'iceluy. Il y a aussi une sentence de Cyrille, qui monstre qu'il n'en a point autrement pensé : Comme si en une cire fondue (dit-il) on en jettoit d'autre, toutes les deux se meslent : aussi est-il nécessaire que si quelqu'un reçoit la chair et le sang du Seigneur, il soit conjoinct avec luy, afin qu'il soit trouvé en Christ, et Christ en luy ^. Je pense avoir suffisamment prouvé et liquidé, que ceux qui ne reçoyvent le corps de Jésus-Christ sacramentalement, sont forclos du vray manger et réal d'autant que l'essence du corps ne se peut séparer de sa vertu : et que la vérité des promesses de Dieu n'est point esbranlée pour cela, veu qu'il ne laisse pas de plouvoir du ciel, combien que les pierres et rochers n'en reçoyvent au dedans nulle liqueur.

35 Ces choses nous estans cognues, elles nous distrairont facilement de l'adoration charnelle, laquelle on a mis sus témérairement pource qu'on faisoit tel compte : Si le corps y est, aussi par conséquent et l'âme et la divinité y sont ensemble avec le corps : car ils n'en peuvent plus estre séparez ne divisez.

Doncques Christ doit estre là adoré. Premièrement, si on leur nie ceste déduction,

1) Homil. in/oonn., XXYII.

2} In sextum cap. /oann., c.ip. XVIl.

INSTITUTION CHRESTÎENNE.

qu'ils appellent Concomitance, que feront-ils. Car quoy qu'ils allèguent qu'il y auroit grande absurdité de séparer l'âme et la divinité d'avec le corps, si est-ce qu'ils ne persuaderont à nul homme de sens rassis, que le corps de Jésus- Clirist soit Jésus-Clirist : mesmes il leur semble bien que cela s'ensuyt de leurs argumens. Mais puis que Jésus-Christ parle distinctement de son corps et de son sang, sans spécifier la façon de la présence, que conclurront-ils d'une chose douteuse? Certes s'il advient que leurs consciences soyent agitées par quelque forte tentation, facilement avec leurs syllogismes ils seront estonnez, esperdus et confus, quand ils se verront ainsi destituez de certaine Parole de Dieu, par laquelle seule nos âmes consistent lors qu'elles sont appelées à rendre conte et raison, et sans laquelle en un chacun moment elles irébuschent et sont ruinées, quand ils verront que la doctrine et les exemples des Apostres leur contrarieront, et quand ils se trouveront avoir esté seuls aulheurs de leurs fantasies. Avec tels assauts surviendront plusieurs autres aiguillons et remors de conscience:

Quoy? estoit-ce une chose de nulle conséquence, qu'adorer Dieu en ceste forme, sans qu'il nous en fust rien ordonné?

Faloit-il par si grande légèreté faire ce dont on n'avoit jamais eu aucune parole, quand il estoit question du service et de la gloire de Dieu? Mais si en telle humilité qu'il faloit, les forgeursde tels argumens eussent contenu sous la Parole de Dieu toutes les cogitations de leur sens, ils eussent certes escouté ce qu'il dit, Prenez, mangez, beuvez : et eussent obéy à ce commandement, par lequel il commande que le Sacrement soit prinset non pas adoré. Parquoy ceux qui le prenent sans adoration, ainsi qu'il a esté commandé du Seigneur, ils sont àsseurez qu'ils ne se destournent point du commandement de Dieu. Laquelle asseurance est la meilleure consolation qui nous pourroit advenir, quand nous entreprenons et encommençons quelque chose.

Us ont l'exemple des Apostres, lesquels nous ne lisons point avoir à genoux adoré le Sacrement : mais comme ils es-

toyent assis, l'avoir prins et mangé. Ils ont l'usage de l'Eglise apostolique, laquelle sainct Luc raconte avoir communiqué, non en l'adoration, mais en la fraction du pain ^ Us ont la doctrine apostolique, par laquelle sainct Paul instruitl'Eglisedes Corinthiens, après avoir protesté qu'il avoit prins du Seigneur ce qu'il leur enseignoit ^.

3G Toutes ces choses tendent à ce but, que les Chrestiens adviseni bien quel danger c'est que d'extravaguer en nos fanlasies outre la Parole de Dieu, quand il est question de choses si hautes et de telle importance. Or ce qui a esté trailté jusques à ceste heure, nous doit délivrer de tout scrupule. Car nous avons monstre que l'homme chrestien, pour bien recevoir Jésus-Christ en la Cène, doit eslevcr son esprit et son âme au ciel. Et de faict, si l'office du Sacrement est d'aider l'entendement de l'homme, qui autrement est infirme, à ce qu'il se puisse eslever pour parvenir à la hautesse des mystères célestes, ceux qui s'amusent au signe, se fourvoyent du droict chemin de bien chercher Jésus-Christ. Oui est-ce doncques qui niera que ce ne soit une superstition meschante, que les hommes s'agenouillent devant !e pain, pour adorer là Jésus-Christ? Il n'y a nulle doute que le Concile de Nice n'ait voulu obvier à un tel inconvénient, défendant aux Chrestiens de s'arrester et ficher leur entendement avec humilité aux signes visibles. Et n'y a point eu autre raison pourquoy on ait institué en l'Eglise ancienne, que le Diacre criast à haute voix et claire au peuple devant la consécration, que chacun eust le cœur en haut.

Et mesmes l'Escriture, outre ce qu'elle nous expose diligemment l'ascension de nostre Seigneur Jésus, quand elle fait mention de luy, elle nous exhorte d'eslevernos cœurs en haut^ afin de nous retirer de toute cogitation charnelle. Suyvant doncques ceste reigle, il le nous faloit plustost adorer spirituellement en la gloire des cieux, qu'inventer ceste si dangereuse forme d'adoration, procédant d'une resverie lourde et plus que char-

() Act. n, »!.

3) Col. 111, 1.

2) 1 Cor. XI, 23.

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