‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 310 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XVII

nelle, que nous concevoas de Dieu et de Jésus-Christ. Parquoy ceux qui ont controuvé l'adoration du Sacrement, ne l'ont pas seulement songé d'eux-mesmes oulre l'Escriture, en laquelle il ne s'en peut trouver un seul mot, ce qui n'eust point esté oublié, si elle eust esté agréable à Dieu : mais aussi plenement contre l'Escriture ils se sont forgé un dieu nouveau à leur poste, en délaissant le Dieu vivant. Car quelle idolâtrie y a-il au monde, si ceste-là ne l'est, d'adorer les dons au lieu du donateur? En quoy mesmes on a doublement failly. Car l'honneur a eslé ravy à Dieu, pour le transférer à la créature. Et Dieu aussi a esté déshonoré en ce qu'on a poilu et profané son don et bénéfice, quand de son sainct Sacrement on a fait une idole exécrable. Nous au contraire, afui que ne toaibions en mesme fosse, lichons entièrement nos aureilles, nos yeux, nos cœurs, nos pensées, nos langues en la trèssacrée doctrine de Dieu. Car elle est l'eschole du sainct Esprit trèsbon maistre : en laquelle on proufite tellement, qu'il n'est mestier d'y rien adjouster d'ailleurs, et esta ignorer volonliers tout ce qu'en icelle n'est point enseigné.

37 Or comme la superstition après avoir une fois outrepassé les limites n'a nulle fin, on s'est esgaré encores plus loing. Car on a forgé des façons et cérémonies qui ne convenoyent nullement à l'institution de la Cène, afin seulement d'honorer le signe comme Dieu. Quand nous remonstrons cela à nos adversaires, ils disent que c'est à Jésus-Christ qu'ils font cest honneur. Premièrement, si cela se faisoit en la Gène, encores diroy-je que la vraye adoration ne se doit point addresser au signe, mais à Jésus-Christ estant au ciel. Maintenant, puis que hors la Cène ils font leurs fatras, quelles couleurs ont-ils, de dire qu'ils honorent Jésus-Christ dedans le pain, veu qu'ils n'ont nulle promesse pour eux? Ils consacrent leur hostie pour la porter en procession, pour la nionstrer en pompe, pour la tenir pendue au ciboire, afin qu'on l'adore et qu'on l'invoque. Je leur demande en quelle vertu ils pensent qu'elle soit consacrée. Ils m'allégueront ceste parole,

Ceci est mon corps. Je leur répliqueray qu'il est quant et quant dit, Prenez et mangez : et auray bonne raison de ce faire. Car puis que la promesse est conjoincte avec le commandement, je di qu'elle est tellement enclose sous ice uy, que si on les sépare elle est nulle. Cela s'entendra plus aisément par un exemple semblable. Nostre Seigneur nous a donné un commandement, en disant, Invoquemoy : il a quant et quant adjousté la promesse, en disant. Je l'exauceray '. Si quelqu'un en invoquant sainct Pierre ou sainct Paul, se glorifioit de ceste promesse, chacun ne diroit-il pas qu'il seroit fol et enragé? Or, je vous prie, que font autre chose ceux qui retranchent ceste promesse de la Cène, où il est dit, Voyci mon corps, d'avec le commandement qui est annexé avec, pour user de façon de faire toutes estranges de l'institution de Christ? Qu'il nous souviene doncques que ceste promesse est donnée à ceux qui font et observent ce que Jésus-Christ leur commande là : au contraire, que ceux qui transfèrent le commandement ù autre usage, sont destituez de toute parole de Dieu. Jusques yci nous avons traitté comment ce Sacrement sert à nostre foy devant Dieu. Or puis que nostre Seigneur non-seulement nous y réduit en mémoire si grande largesse de sa bonté, mais nous la présente quasi de main en main, comme nous ^vons cidessus déclairé, et nous adverlit de la recognoistre, pareillement il nous admoneste que ne soyons ingrats à une telle bénignité qu'il y desploye : mais que plustost nous la magnifiions par telles louanges qu'il est convenable, et la célébrions avec actions de grâces. Pourtant quand il donnoit l'institution de ce Sacrement â ses Apostres, il leur commanda de le faire ainsi en la mémoire de soy. Ce que sainct Paul interprète, Annoncer la mort du Seigneur ^ : c'est que publiquement et tous ensemble, comme d'une bouche, évidemment confessions toute nostre fiance de vie et de salut estre en la mort du Seigneur : afin que par nostre confession nous le glorifiions, et par

1) Ps.L, lo.

ï) LucXXU, 19; 1 Cor. XI, 26.

nostre exemple exhortions les autres de luy donner aussi mesme gloire. Yci nous voyons derechef où tend le but du Sacrement : c'est asçavoir à nous exercer en la mémoire de la mort de Jésus-Christ. Car ce qui nous est commandé d'annoncer la mort du Seigneur jusques à ce qu'il viendra au jugement, n'est autre chose sinon que nous déclairions par confession de bouche, ce que nostre foy a recognu au Sacrement : c'est asçavoir que la mort de Jésus-Christ est nostre vie. C'est-ci le second usage de ce Sacrement, qui appartient à la confession extérieure.

38 Tierceraent nostre Seigneur a voulu qu'il nous soit pour exhortation : qui est telle, que nul autre ne nous pourroit de plus grande véhémence inciter et enflamber à charité, paix et union. Car nostre Seigneur ainsi nous communique là son corps, qu'il est entièrement fait un avec nous, et nous avec luy. Or puis qu'il n'a qu'un corps, duquel il nous fait tous participans, il faut nécessairement que par ceste participation nous soyons faits aussi tous ensemble un corps, laquelle unité nous est représentée par le pain qui nous est offert au Sacrement. Car comme il est fait de plusieurs grains de blé, qui y sont tellement meslez et confus ensemble, qu'on ne pourroit discerner ne séparer l'un de l'autre : en ceste manière noift devons aussi estre par accord de volonté tellement conjoincts et assemblez entre nous, qu'il n'y ait aucune noise ne division. Ce que j'aime mieux estre expliqué par les paroles de sainct Paul : La coupe, dit-il, de bénédiction laquelle nous bénissons, est la communication du sang de Christ : et le pain de bénédiction que nous rompons, est la participation du corps de Christ ^ Doncques nous sommes un mesme corps, nous tous qui participons d'un mesme pain. Nous aurons beaucoup proufité au Sacrement, si ceste cognoissance est engravée et imprimée dedans nos cœurs, que nul des frères ne peut estre de nous raesprisé, rejette, violé, blessé, ou en aucune manière offensé, que semblableraent nous ne bles-

1) 1 Cor. X, 16. I

sions, mesprisions, ou offensions en luy Jésus-Christ, et le violions par nos injures: que nous ne pouvons avoir discord ne division avec nos frères, que ne discordions et soyons divisez de Jésus- Christ : que Jésus-Christ ne peut estre aimé de nous, que nous ne l'aimions en nos frères : que telle solicitude et soin que nous avons de nostre propre corps, nous le devons aussi avoir de nos frères, qui sont membres de nostre corps : que ' comme nulle partie de nostre corps ne peut souffrir aucune douleur que le sentiment n'en soit espandu en toutes les autres : aussi nous ne devons endurer que nostre frère soit affligé de (juelque mal, duquel nous ne portions pareillement nostre part par compassion. Et pourtant non sans cause sainct Augustin a si souvent appelé ce Sacrement, Lien de charité. Car quel aiguillon pourroit estre plus aspre et plus picquant à nous inciter d'avoir mutuelle charité entre nous , que quand Jésus-Christ , en se donnant à nous, non-seulement nous convie et nous monstre par son exemple que nous nous donnions et exposions mutuellement les uns pour les autres, mais d'autant qu'il se fait commun à tous, il nous fait aussi vrayement estre tous un en luy?

39 Et de là appert trèsbien ce que j'ay dit ci-dessus, que la vraye administration des Sacremens consiste en la Parole. Car toute l'utilité qui nous revient de la Cène, requiert que la Parole y soit quant et quant. S'il est question de nous confermer en foy, ou de nous exercer en la protestation de nostre Chrestienté, ou de nous exhorter à saincte vie, il faut que la Parole viene en avant. C'est doncques une chose plus que perverse, quand on convertit la Cène en une façon de faire muette et sans prédication, comme il en a esté fait sous la tyrannie du Pape. Car ils ont obtenu que toute la consécration dépendoit de l'intention du Prestre :

comme si cela n'appartenoit rien au peuple, auquel le mystère devait estre exposé. Or l'erreur est venu de ce qu'on n'a point considéré que les promesses, desquelles la consécration dépend, ne s'addressent point aux signes, mais à

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