LIVRE IV, CHAPITRE XVII
ceux qui les reçoivent. Or .lésus-Clirist ne parle point au pain, pour luy commander qu'il deviene son corps : mais il commande à ses disciples d'en manger, et leur promet que ce leur sera un tesmoignage de la communion de son corps.
Et sainct Paul ne nous enseigne point autre ordre, (|ue d'offrir et prononcer les promesses aux fidèles, en leur donnant le pain et le calice. Et de faict il est ainsi. Car il ne nous faut point yci imaginer un encliantement ou conjuralion de ]\lagiciens, comme s'il suflisoit d'avoir murmuré les paroles sur les créatures insensibles : mais il nous faut entendre que la Parole, par laquelle les Sacremens sont consacrez, est une prédication vive, qui édifie ceux qui l'oyent, qui entre en leurs entendemens, qui soit imprimée en leurs cœurs, et qui leur apporte son efîicace en accomplissant ce qu'elle promet. De là aussi il appert que c'est une chose sotte et inutile, de réserver le Sacrement pour le donner aux malades extraordinairement. Car ou ils le recevront sans qu'on leur dise mot, ou le ministre, en leur donnant, leur déclairera la signification et usage. S'il ne s'y dit mot, c'est un abus et folie. S'il y a déclaration du mystère, afin que ceux qui le doyvent recevoir, le reçoivent en édification et avec fruit, c'est là où gist la vraye consécration. A quel propos doncques tiendra-on le pain pour Sacrement, quand il aura esté consacré en l'absence de ceux ausquels on le doit distribuer, veu que cela ne leur sert de rien? On m'alléguera qu'on le fait à l'exemple de l'Eglise ancienne. Je le confesse. Mais en chose de si grande conséquence, il n'y a rien meilleur ne si seur, que de suyvre la pure vérité, veu qu'on n'y peut errer sans grand danger.
40 Mais comme nous voyons que ce sacré pain de la Cène de nostre Seigneur, est une viande spirituelle, douce et savoureuse, et aussi proufitable aux vrais serviteurs de Dieu, ausquels il donne à recognoistre Jésus-Christ estre leur vie, lesquels il induit à action de grâces, ausquels il est exhortation à (;harité mutuelle entre eux : aussi au contraire, il est tourné en poison mortelle à ceux des-
quels il n'enseigne, nourrit et ne conforte la l'oy, et lesquels il n'incite à confession de louange et à charité. Car tout ainsi qu'une viande corporelle, quand elle trouve un estomach occupé de mauvaises humeurs, se corrompt, et ainsi estant corrompue nuit plus qu'elle ne proufile : en telle sorte ceste viande spirituelle, si elle eschet en une âme pollue de malice et perversité , elle la précipite en plus grande ruine : non pas par sa faute, mais pource qu'il n'y a rien de pur à ceux qui sont souillez d'infidélité *, comment qu'il soit sanctifié parla bénédiction de Dieu. Car comme dit sainct Paul, ceux qui en mangent indignement, sont coulpables du corps et du sang du Seigneur : et mangent et boyvent leur jugement et condamnation, ne discernans point le corps du Seigneur^. Car telle manière de gens, qui sans aucune scintille de foy, sans aucune affection de charité s'ingèrent comme porceaux à prendre la Cène du Seigneur, ne discernent point le corps duSeigneur.Card'autantqu'ilsnecroyent point qu'iceluy soit leur vie, ils le déshonorent en ce qu'il leur est possible, le despouillans de toute sa dignité : et le profanent et polluent, en le prenant ainsi. Et d'autant qu'estans discordans et aliénez de leurs frères, ils osent mesler le signe sacré du corps de Jésus-Christ avec leurs différens et discors, il ne tient point à eux que le corps de Jésus-Christ ne soit divisé et deschiré membre à membre. Pourtant non sans cause ils sont coulpables du corps et du sang du Seigneur, que par horrible impiété ils polluent si vilenement. Doncques par ceste indigne manducation ils prenent leur condamnation. Car combien qu'ils n'ayent nulle foy assise en Jésus-Christ : toutesfois par la réception du Sacrement ils protestent qu'ils n'ont point de salut ailleurs qu'en luy, et renoncent à toute autre fiance. Parquoy ils s'accusent eux-mesmes, ils proposent tesmoignage contre eux-mesmes, et signent leur condamnation. D'avantage, puis qu'estans par haine et malvueillance divisez et distraits de leurs frères, c'est-à-dire des membres
1) Tilc I, Ib.
2) 1 Cor. XI, Î9.
de Jésus-Christ, ils n'ont nulle part en Jésus-Christ : toutesfois ils testilient ce estrele seul salut: c'est asçavoir de communiquer à Jésus-Christ, et d'estre à luy unis. Pour la raison susdite sainct Paul, commande que l'homme s'esprouve soymesme, devant qu'il mange de ce pain ou boyve de ceste coupe. En quoy, comme je l'interprète, il a voulu qu'un chacun regarde et pense en soy-mesme, si en tiance de cœur il recognoist Jésus- Christ estre son Sauveur, et l'advoue par sa confession de bouche : si à l'exemple de Jésus-Christ il est prest de se donner soy-mesme à ses frères, et de se communiquer à ceux ausquels il voit Jésus-Christ estre commun : si comme il advoue Jésus-Christ, ainsi pareillement il lient tous ses frères pour membres de son corps : s'il désire et est prest de les soulager, conserver et aider comme ses propres membres. Non pas que ces devoirs de foy et de charité puissent maintenant estre parfaits en nous : mais par ce qu'il nous faut eiforcer, et souhaiter d'un désir ardent que nostre foy encommencée, de plus en plus tous les jours s'augmente et se fortifie : et nostre charité estant encores imbécille, se conferme.
41 Communément en voulant disposer les hommes à celle dignité de prendre le Sacrement, on a agité et tormenté cruellement les povres consciences, et n'a-on pas toutesfois enseigné rien de ce qu'il faloit. Ils ont dit que ceux qui esloyent en estât de grâce, mangeoyent dignement le Sacrement : et ont interprété qu'estre en estât de grâce, c'estoit estre net et purgé de tout péché, par laquelle doctrine tous les hommes qui ont jamais esté et sont en terre, estoyent exclus de l'usage de ce Sacrement. Car s'il est question que nous prenions nostre dignité en nous, c'est fait de nous. Nous ne pouvons avoir seulement que ruine, confusion et désespoir. Combien que nous nous esvertuions de toutes nos forces, nous ne proufiterons autre chose, sinon que lors finalement nous serons plus qu'indignes, quand nous aurons prins peine tant qu'il nous aura esté possible, à trouver aucune dignité. Pour
cuider guairir ceste playe, ils ont inventé un moyen d'acquérir dignité : c'est que, ayans deuement examiné nostre conscience, nous purgions nostre indignité par contrition, confession et satisfaction. Nous avons dit ci-dessus quelle est la manière de ceste purgation, où le lieu estoit plus propre d'en traitter. Quant à ce qui appartient au présent propos, je di que ces remèdes et soiilagemens sont trop maigres et frivoles pour les consciences troublées, abatues, affligées et espovantées de l'horreur de leur péché.
Car si nostre Seigneur par sa défense ne reçoit nul à la participation de sa Cène, s'il n'est juste et innocent, il ne faut pas petite asseurance pour rendre quelqu'un certain qu'il ait ceste justice, laquelle il oit estre requise de Dieu. Et dont nous sera confermée ceste sécurité, que ceux se sont acquittez envers Dieu, qui auront fait ce qui est en eux ? Et encores qu'ainsi fust, quand sera-ce que quelqu'un s'osera promettre qu'il aura fait ce qui estoit en luy ? En ceste manière, puis que nulle certaine asseurance de nostre dignité ne nous seroit proposée : tousjours l'entrée à la réception du Sacrement nous demeureroit close par cest horrible prohibition, qui porte que ceux-là mangent et boyvent leur jugement, qui mangent et boyvent indignement du Sacrement.
42 Maintenant il est facile à juger quelle est ceste doctrine laquelle règne en la Papauté, et de quel autheur elle est issue : asçavoir de priver avec une cruelle austérité, et despouiller les povres pécheurs et qui desjà sont à demi transis, de toute la consolation de ce Sacrement, auquel toutesfois toutes les douceurs de l'Evangile nous estoyent proposées. Certes le diable, pour le plus court, n'eust sceu mieux perdre les hommes, que d'ainsi les décevoir et abestir, afin qu'ils ne prinssent point de goust ne saveur à telle nourriture, par laquelle le trèsbon Père céleste les avoit voulu repaistre. Afin doncques que ne trébuschions en telle confusion et abysme, cognoissons que ces sainctes viandes sont médecine aux malades, confort aux pécheurs, aumosne aux povres, les-