‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 312 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XVII

quelles ne serviroyontde rien aux sains, justes et riches, s'il s'en pouvoit trouver aucuns. Car puis qu'en icelles Jésus- Christ nous est donné pour nourriture, nous entendons bien que sansluy nous défaillons et allons à néant, comme le corps s'eseoule par faute de manger.

D'avantage, puis (pill est donné pour vie, nous entendons bien que sans luy nous sommes du tout morts en nousniesmes. Parquoy la seule el trèsbonne dignité que nous pouvons apporter à Dieu, est ccste-ei, (pie luy offrions nostre vilité et indignité, alin que par sa miséricorde il nous face dignes de soy: (\ne nous soyons confus en nous-mesmes, afin d'estre consolez en luy : que nous nous humiliions en nous-mesnies, alin (lue soyons exaltez de luy, que nous accusions nous-mesmes, alin que soyons justifiez en luy, que soyons morts en nous-mesmes, alin d'estre vivifiez en luy. D'avantage, que nous désirions et tendions à telle unité, laquelle il nous recommande en sa Cène. Et comme il nous fait estre tous un en luy, qu'ainsi souhaitions qu'un niesme vouloir, un mesme cœur, une mesme langue soit en nous tous. Si nous avions bien pensé et considéré ces choses, jamais ces cogitations ne nous troubleroyent, ou pour le moins ne nous renverseroyent point :

comment nous estans desprouveus et desnuez de tous biens, estans souillez et infects de taches et péchez, estans demimorts, pourrions manger dignement le corps du Seigneur. l'iustost nous penserions que nous venons povres à un bénin aumosnier , malades au médecin , pécheurs à l'autheur de justice, et povres trespassez à celuy qui' vivifie : et que ceste dignité qui est demandée de Dieu, consiste premièrement et principalement en la foy, laquelle attribue tout à Christ, et se remet entièrement à luy sans rien colloquer en nous : secondement, en charité, laquelle mesmes il suffit présenter imparfaite à Dieu, alin qu'il l'augmente en mieux, veu qu'elle ne se peut offrir en perfection. Aucuns autres accordans avec nous en cela, que la dignité gist en foy et en charité, ont toutesfojs grandement erré en la mesure de

ceste dignité, recpiérans une perfection de foy, à laijuelle rien entièrement ne se puisse adjouster : et une charité pareille à celle (]ue nostre Seigneur .lésus-Clirist a eue envers nous. ]\lais par cela mesme ils déchassent et reculent tous les hommes de la réception de ceste saincle Cène, non pas moins que font les autres devant dits. Car si leur opinion avoit lieu, nul ne la prendroit sinon indignement, puis que tous jusques à un seroyent détenus coulpables et convaincus de leur imperfection. Et certes c'a esté une trop grande ignorance, afin que je ne die bestise, que de requérir telle perfection pour recevoir le Sacrement, laquelle le feroit vain et superflu. Car il n'est pas institué pour les parfaits, mais pour les imbécilles et débiles : alin d'esveiller, stimuler, inciter et exercer tant leur foy que leur charité, et corriger le défaut de toutes les deux.

43 Quant à la façon extérieure, que les fidèles prenent en la main le pain, ou ne le prenent pas : qu'ils en divisent entre eux, ou que chacun mange ce qui luy aura esté donné : qu'ils rendent la coupe en la main du 5linistre, ou qu'ils la présentent <à leur prochain suyvant : que le pain soit fait avec levain, ou sans levain ; que le vin soit rouge ou blanc : c'est tout un , et n'en peut chaloir.

Car ces choses sont indifférentes , et laissées en la liberté de l'Eglise. Combien qu'il soit certain, la manière de l'ancienne Eglise avoir esté, que tous le prinssenl en la main. Et Jésus-Christ a dit. Divisez-le entre vous ^ Il appert par les histoires, que devant le temps d'Alexandre Evesque de Rome, on usoil en la Cène du pain fait de levain, et tel que celuy qu'on mange ordinairement. Ledit Alexandre se délecta le premier d'y avoir du pain fait sans levain. Et ne voy point pour quelle raison, sinon afin que par un nouveau spectacle il tirast les yeux du populaire en admiration, plustosi que d'instruire leurs cœurs en vraye religion. J'adjure tous ceux qui sont touchez (encores que ce soit bien petitement) de quelque aflection de piété, s'ils

<) Luc XXII, 17.

ne voyent pas évidemment combien plus clairement la gloire de Dieu reluit en tel usage de Sacremens, et combien plus grande douceur et consolation spirituelle en revient aux fidèles, que de ces folles et vaines bastelleries, qui ne servent à autre chose, sinon qu'elles déçoyvcnt le sens du peuple qui s'en esmerveille et espovante. Ils appellent cela, Le peuple estre maintenu en religion et crainte de Dieu, quand tout estourdy et abesty de superstition, il est mené par tout, ou plustost traisné où ils veulent. Si quelqu'un veut défendre par ancienneté ces inventions, je ne suis point ignorant combien est ancien l'usage du Chresme, et soufQement au Baptesme : combien peu après le temps des Apostres la Cène de nostre Seigneur a esté comme enrouillée par humaines inventions. Mais c'est la légèreté et folie avec la hardiesse de l'esprit humain, qui ne se peut contenir qu'il ne se joue aux mystères de Dieu. Nous au contraire, ayons souvenance que Dieu estime tant l'obéissance de sa Parole, qu'il veut qu'en icelle nous jugions et ses Anges et tout le monde.

Laissant tous ces amas de pompes et cérémonies , la saincte Cène pouvoit ainsi estre administrée bien convenablement, si bien souvent, et pour le moins une fois en chacune sepmaine elle estoit proposée à l'Eglise en ceste manière : premièrement , qu'on commençast aux prières publiques : puis qu'on feist la prédication : et qu'après, le pain et le vin estant sur la table, le Ministre récitast l'institution de la Cène : conséquemment déclairast les promesses lesquelles sont laissées en icelle : ensemble qu'il en excommuniast tous ceux qui par l'interdiction de nostre Seigneur en sont exclus : après, qu'on priast que par telle bénignité que nostre Seigneur nous a eslargy ceste sacrée nourriture, aussi il luy pleust nous enseigner et disposer par foy et gratitude de cœur à la bien recevoir : et que par sa miséricorde il nous feist dignes de tel con\iYe, puis que de nous-mesmes nous ne le sommes point. En cest endroict qu'on chantast des Pseaumes, ou qu'on leust quelque <;hose de l'Escriture : et en tel ordre

qu'il est convenable, que les fidèles communiquassent de ces sainctes viandes :

les Ministres rompans et dislribuans le pain, et présentans la coupe. La Cène achevée, qu'on feist une exhortation à pure foy, et ferme confession d'icelle, à charité et mœurs dignes de Chrestiens. Finalement, qu'on rendist action de grâces, et que louanges fussent chantées à Dieu. Toutes lesquelles chosesachevées, l'Eglise et la compagnie fust renvoyée en paix.

44 Ce que nous avons traitté de ce Sacrement jusques yci, monstre amplement qu'il n'a pas esté institué à ce qu'il fust prins une fois l'an, et ce par forme d'acquit : comme maintenant en est la coustume publique : mais alin qu'il fust en fréquent usage à tous Chrestiens ; pour leur réduire souvent en mémoire la passion de Jésus-Christ : par laquelle recordation et souvenance leur foy fust soustenue et conferniée, et eux incitez et exhortez à faire confession de louange au Seigneur, et à magnifier et publier sa bonté : par laquelle finalement, charité mutuelle entre eux fust nourrie et entretenue : et aussi afin qu'ils se la testifiassent les uns aux autres, voyans la conjonction d'icelle en l'unité du corps de Jésus-Christ. Car toutes fois et qualités quenouscommuniquonsau signe du corps du Seigneur, nous nous obligeons mutuellement l'un à l'autre comme par scédule, à tous offices de charité : à ce que nul de nous ne face rien par quoy il blesse son frère, et n'omette rien par quoy il le puisse aider et secourir, toutes fois et quantes que la nécessité le requerra, et que la faculté luy en sera donnée. Sainct Luc récite aux Actes, que l'usage de l'Eglise apostolique en estoit tel, quand il dit les fidèles avoir esté persévérans en la doctrine des Apostres, en communication, c'est-à-dire en auniosne, en fraction du pain, et oraisons ^ Ainsi faloit-il entièrement faire, que nulle assemblée d'Eglise ne fust faite sans la Parole, ne sans aumosne, ne sans la participation de la Cène, ne sans oraisons. On peut bien aussi assez conjecturer des escrits de sainct Paul, que cest ordre estoit

I) Acl. II, 42.

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