LIVRE IV, CHAPITRE XVIII
ont parlé un petit plus passablement que leurs successeurs qui sont venus depuis. Pourtant je laisse toutes les solutions qu'ils en baillent, veu que ce ne sont que sublilitez frivoles, qui ne servent que d'obscurcir la vérité de la Cène. Que les Lecteurs soyent advertis que mon intention est de combalre contre ceste maudite opinion, de laquelle l'Antéchrist de Rome avec tous ces supposts a enyvré le monde , en faisant à croire que la Messe est une œuvre méritoire, tant pour le Prestre qui offre Jésus-Christ, que pour ceux qui sont assistans àl'oblalion qu'il fait : ou bien que c'est une hostie de satisfaction pour avoir Dieu propice. Ceste opinion n'est pas seulement receue du commun populaire, mais aussi l'acte qu'ils font est tellement composé, que c'est une espèce d'expiation, pour satisfaire à Dieu des offenses tant des vivans que des morts. Et de faicl, les paroles dont ils usent chantent ainsi : et l'usage quotidien démonstre que la chose est telle. Je sçay combien ceste peste s'est enracinée avant , sous combien grande apparence de bien elle se cache, comment elle se couvre du nom de Jésus- Christ, comment plusieurs pensent comprendre toute la somme de la foy sous le seul nom de Messe. IVIais où il aura esté prouvé très clairement par la Parole de Dieu, que ceste Messe, quoyqu'elle soit parée et fardée , fait trèsgrand déshonneur à Jésus-Christ, opprime et ensevelit sa croix, met en oubli sa mort, nous oste le fruit qui nous en provenoit, destruit et dissipe le Sacrement, auquel nous estoit laissée la mémoire d'icelle mort, aura-elles aucunes tant profondes racines, lesquelles ceste coignée trèspuissante, c'est-à-dire la Parole de Dieu, ne coupe, tranche et abate ? Y aura-il aucune si belle couverture, sous laquelle le mal caché ne soit monstre par ceste lumière ?
2 Déclairons doncques ce qui a esté proposé en premier lieu, que là il se fait un blasphème et déshonneur intolérable à Jésus-Christ. Car il a esté constitué et consacré Prestre et Pontife de par son Père^: non pas pour quelque temps,
1) Héb. Y, 5, 10; VII, 17, îl ; IX, 11; X, îl.
comme on lit de ceux qui fuient constituez au Vieil Testament, desquels puis (jue la vie estoit mortelle, la Presirise et Prélature ne pouvoit estre immortelle :
parquoy il estoit besoin qu'ils eussent des successeurs, qui fussent après subroguez au lieu d'eux, (juand ils seroyent décédez : mais à Jésus-Christ, qui est immortel, il ne faut point substituer de vicaire. Il a donc esté désigné du Père, Prestre à tousjours selon l'ordre de Melchisédec * : afin qu'il feist l'oflice de Prestrise éternellement durante et permanente. Ce mystère avoit esté longtemps devant figuré en Melchisédec, duquel après qu'il a esté une fois introduit par l'Escriture Prestre du Dieu vivant ^, jamais après il n'en est fait mention, comme s'il eust toujours vescu sans fin. Par ceste similitude Jésus-Christ a esté dit Prestre selon son ordre. Or ceux qui tous les jours sacrifient il est nécessaire qu'ils ayent des Prestres pour faire leurs oblations, lesquels soyent subroguez à Jésus-Christ, comme successeurs et vicaires : par laquelle subrogation non-seulement ils despouillent Jésus- Christ de son honneur, et luy ravissent sa prérogative de Prestrise éternelle , mais ils s'efforcent de le déjetter de la dextre de son Père : en laquelle il ne peut estre assis immortel, qu'ensemblement il ne demeure Prestre éternel , afin d'intercéder pour nous. Et qu'ils n'allèguent point que leurs sacrificateurs ne sont point substituez vicaires à Jésus- Christ comme trespassé , mais que seulement ils sont suffragans de son éternelle Presirise, laquelle ne laisse point pour cela de consister tousjours en son estât : car par les paroles de l'Apostre ils sont prins de trop près, pour ainsi eschapper. Il dit que plusieurs estoyent faits Prestres, pourtant qu'ils estoyent empeschez par mort de pouvoir tousjours durer 3. Jésus-Christ doncques, qui ne peut estre empesché par mort, est seul, et n'a besoin de compagnons. Or comme ils sont effrontez, ils s'osent bien armer de l'exemple de Melchisédec pour maintenir leur impiété. Car pource qu'il est
1) PS. ex, 4.
3) Héb. VU, 23.
î) Gcu. XIV, 18.
dit (ju'il a offert du pain et du vin. ils infèrent que cela a esté préliguratif de leur Messe. Voire comme si la simililude entre luy et Jésus-Christ estoit située en l'oblation du pain et du vin. C'est un badinage si maigre, qu'il ne vaut pas d'estre réfuté. Melchisédec a donné du pain et du vin à Abraham et à sa compagnie, pource qu'ils avoyent besoin d'estre repeus comme gens lassez qui retournoyent de la bataille. Moyse loue l'humanité et libéralité de ce sainct Roy.
Ceux-ci se forgent un mystère à la volée, dont il n'est fait nulle mention. Toutesfoisils fardent leur erreur d'une autre couleur : c'est qii'il s'ensuyt tantost après au texie, qu'il esloit Sacrificateur du Dieu souverain. A quoy je respon, qu'ils sont trop bestes de tirer au pain et au vin ce que l'Apostre rapporte à la bénédiction : voulant signifier qu'en qualité de Sacrilicaleur de Dieu il a bénit Abraham. Parquoy le niesme Apostre, lequel est le meilleur expositeur que nous puissions trouver, monstre la dignité de Melchisédec, en ce qu'il faloit qu'il fust supérieur à Abraham pour le bénira Et si î'oblation de Melchisédec eust esté figure du sacrifice de la Messe, je vous prie, l'Aposire eust-il mis en oubli une chose si haute, si grave et si précieuse, veu qu'il déduit par le menu les plus petites choses, ([ui devoyent plustost eslre délaissées derrière ? Mais encores, quoy qu'ils babillent , ils ne gaigneront rien, en s'efforçani de renverser la raison qui est quant et quant amenée, asçavoir que le droict et honneur de sacrificature n'appartient plus aux hommes mortels, veu qu'il a esté translaté à Jésus-Christ, lequel est sans fin.
3 Pour la seconde vertu de la Messe, il a esté proposé qu'elle ensevelit et opprime la croix et passion de Jésus- Christ. Vrayement cela est trèscertain , qu'en dressant un autel on met bas la -croix de Jésus-Christ. Car s'il s'est offert soy-mesnie en la croix en sacrifice, afin qu'il nous sanctiiiasl à perpétuité, et nous acquist éternelle rédemption ■^ sans doute l'effecf. et efficace de ce sacrifice
1) Héb. VII, 7.
2) Héb. !X, li.
dure sans fin. Autrement nous ne l'aurions en plus grande estime que les bœufs et veaux, qui estoyent immolez en la Loy, desquels les oblations sont prouvées avoir esté imbécilles et de nul effect et vertu, par cela qu'elles estoyent souventesfois réitérées. Parquoy il faut confesser, ou bien qu'au sacrifice de Jésus- Christ qu'il a fait en la croix, la vertu d'éternelle purgation et sanctification a défailly, ou bien que Jésus-Christ a fait un seul sacrifice une fois pour toutes. C'est ce que dit l'Apostre , que ce grand Prestre ou Pontife Christ , par le sacrifice de sûy-mesme s'est apparu une fois en la consommation des siècles, pour effacer, destruire et abolir le péché.
Item, que la volonté de Dieu a esté de nous sanctifier par I'oblation de Jésus- Christ faicle une fois. Item, que par une seule oblation il a parfait à perpétuité ceux qui sont sanctifiez. Et adjouste une sentence notable, que puis que la rémission des péchez nous est une fois acquise il ne reste plus nulle oblation K Cela aussi a esté signifié de Jésus-Christ par sa dernière parole , laquelle il prononça voulant rendre l'esprit, quand il dit, Il est consommé-. Nous avons coustunie d'observer comme mandemens divins, les dernières paroles des mourans. Jésus- Christ en mourant nous testifie que par ce seul sien sacrifice est parfait et accomply tout ce qui appartenoit à noslre salut. Nous sera-il doncques licite d'eu adjouster tous les jours d'autres innumérables, comme s'il estoit imparfait, combien que Jésus-Christ nous en ait si évidemment recommandé et déclairé la perfection ? Puis que la trèssaincte Parole de Dieu ne nous afferme pas seulement, mais aussi crie et proteste ce sacrifice avoir esté une fois parfait, et sa vertu et efficace estre éternelle , ceux qui en cherchent et demandent d'autres, ne le rédarguent-ils pas d'imperfection et d'infirmité ? Et la Messe, qui a esté mise sus à ceste condition, que tous les jours se facent cent mille Sacrifices , à quoy tend-elle , sinon que la passion de Jésus-Christ, par laquelle il s'est offert
0 Héb. IX, 26; X, 10; XIV, Î6.
î) Jean XIX, 30,