LIVRE IV, CHAPITRE XVllI
nous appoinler avec Dieu , sinon que nous adjouslions quant et quant, qu'il y a eu une oblation seule, tellement que nostre foy soit attachée à sa croix.
7 Or je vien au dernier bien de la Messe : qui est que la sacrée Cène, en laquelle nostre Seigneur avoit laissé la mémoire de sa passion cngiavée et imprimée, est ostée par la Messe, voire perdue et abolie. Caria Cène est un don de Dieu, lequel devoit eslre prins et receu avec action de grâces : et au contraire, on feind que le sacrilice de la 'Messe est un payement qu'on fait à Dieu, lequel il reçoyve de nous en salisfaclion. Autant qu'il y a à dire entre Prendre et Donner, autant il y a de différence entre le Sacrement de la Cène et Sacrifice. Et certes c'est ci une trèsmalheureuse ingratitude de l'homme, qu'où il devoit recognoistre la largesse et libéralité de la bonté divine avec action de grâces, il veut faire à croire à Dieu qu'il l'oblige à soy. Le Sacrement nous promettoit que nous estions par la mort de Jésus-Christ restituez en vie : non pas pour une fois seulement, mais qu'en estions assiduellement vivifiez : pource que lors tout ce qui appartenoit à nostre salut, a esté accomply. Le sacrifice de la Messe chante bien une autre chanson : c'est qu'il faut que Jésus-Christ soit tous les jours sacrifié, afui qu'il nous prouflte quelque chose. La Cène devoit estre proposée et distribuée en congrégation publique de l'Eglise, pour nous instruire de la communion, par laquelle nous sommes tous conjoincts ensemble à Jésus-Christ. Le sacritice de la Messe rompt et destruit ceste coriimunité. Car après que cest erreur a eu lieu, qu'il faloit qu'il y eust des Prestres qui sacrifiassent pour le peuple : comme si la Cène eust esté réservée à eux, elle n'a plus esté communiquée à l'Eglise des fidèles, comme le commandement de nostre Seigneur le portoit. Et la voye a esté ouverte aux Messes privées, lesquelles représentassent plustost quelque excommunication que celle communité qui a esté instituée de nostre Seigneur : puis que le Prestre et sacrificateur, voulant dévorer son sacrifice, se sépare de tout le peuple des
fidèles. Afin qu'aucun ne soit trompé, j'appelle Messes privées, toutes fois et quantcs qu'il n'y a nulle participation de la Cène de nostre Seigneur entre les fidèles, quelque multitude qui y assiste pour regarder.
8 Quant au nom de Messe, jamais je ne me suis peu résoudre dont il esloit venu, sinon qu'il est vray-semblable, à mon advis, qu'il a esté i)rins des oblations (lu'on faisoit à la Cène*. Pour laquelle raison les anciens Docteurs n'en usent communément qu'au nombre pluriel. Mais laissons là le mot. Je di que les Messes privées répugnent à l'institution de Christ : et pourtant (jue c'est autant de profanation de la saincte Cène. Car qu'est-ce que nous a commandé leSeigneur? asçavoir de prendre le pain, et le distribuer entre nous. Et quelle observation de cela nous enseigne saincl Paul ? c'est que la fraction du pain nous soit pour communion du corps de Christ '^ Quand doncques un homme mange tout luy seul, sans en faire part aux autres, qu'est-ce (ju'il y a de semblable avec ceste ordonnance? Mais ils allèguent qu'il le fait au nom de toute l'Eglise. Je demande en quelle authoriié. N'est-ce point se raocquer ouvertement de Dieu, qu'un homme face à part ce qui devoit estre fait en commun en la compagnie des fidèles ? Mais d'autant que les paroles de Jésus-Christ et de sainct Paul sont assez claires, nous pouvons briefvement conclurre, que par tout où le pain ne se rompt point pour estre distribué entre les Chresliens, il n'y a nulle Cène, mais une fausse fiction et perverse, pour la contrefaire. Or une telle fausse fiction, est corruption : et corruption d'un si grand mystère n'est pas sans impiété. 11 y a doncques un abus mescbant et damnable aux Messes privées. D'avantage, comme quand on est une fois décliné du droicl chemin, un vice engendre tousjouis l'autre : depuis que la coustume a esté introduite d'offrir sans communiquer, on a commencé petit à petit de chanter des Messes infinies par tous les anglets des temples. Ainsi on a distrait le peuple
1) Deut. XVI, 10 ; Luc XXII, 17. î) 1 Cor. X, 16.
par-ci par-là, lequel devoit eslre assemblé en un lieu pour recognoistre le Sacrement de son union. Que les Papistes nient maintenant, s'ils peuvent, que ce ne soit idolâtrie à eux de monstrer en leurs Messes le pain, pour le faire adorer. Car c'est en vain qu'ils prétendent ceste promesse, que le pain est tesmoignage du corps de Christ. En quelque sens que nous prenions ces paroles, Voyci mon corps : elles n'ont point esté dites à ce qu'un meschant sacrilège, sans Dieu, sans loy, sans foy et sans conscience, toutes fois et quantes que bon luy semblera, change et transmue le pain au corps de Jésus-Christ, pour en abuser à sa poste : mais à ce que les tidèles observais le commandement de leur Maistre Jésus-Christ, ayent vraye participation d'iceluy en la Cène.
9 Et de faict ceste perversité a esté incognue à toute l'Eglise ancienne. Car combien (jue ceux qui sont les plus effrontez entre les Papistes facent un bouclier dt's anciens Docteurs, abusans faussement de leurs tesmoignages, toutesfois c'est une chose claire comme le soleil en plein midi que ce qu'ils font est tout contraire à l'usage ancien : et que c'est un abus qui est venu en avant du temps que toui estoil dépravé et corrompu en l'Eglise. Mais devant que faire lin, j'interrogue nos docteurs de Messes. Puis qu'ils sçavent qu'obéissance à Dieu est meilleure que tous sacrillces, et qu'il demande plus qu'on obtempère à sa voix, qu'il ne fait qu'on luy offre sacrifices ^ : comment pensent-ils que ceste manière de sacrifices soit agréable à Dieu, de laquelle ils n'ont aucun commandement, et qu'ils voyeiit n'eslre prouvée par une seule syllabe de l'Escriture? D'avantage, puis qu'ils oyent l'Apostre disant que nul ne se doit attribuer et usurper le nom et bonneur de Prestrise, sinon celuy qui est appelé de Dieu , comme Aaron : et que mesmes Jésus-Christ ne s'y est point ingéré soy-mesme, mais a obéy à la vocation de son Père ^ : ou il faut qu'ils monstrent que Dieu est autbeur et instituteur de leur prestrise, ou qa'ils confes-
1) 1 Sam. XV, 22.
2) Héb. V,
sent leur ordre et estât n'estre point de Dieu : veu que sans y estre appelez, ils s'y sont de leur propre témérité introduits. Mais ils ne pourroyent monstrer un seul point de lettre qui favorise à leur prestrise. Que deviendront doncques les sacrifices, qui ne peuvent estre offerts sans Prestre ?
10 Si quelqu'un -vouloit débatre par l'authorité des Anciens, qu'il faut autrement entendre le sacrifice qui est fait en la Cène, que nous ne l'exposons et pour ce faire ameine des sentences rompues et mutilées, je donneray à cela briefve response : c'est s'il est question d'approuver telle fantasie qu'ont forgée les Papistes du sacrifice de la Messe, que les Anciens ne se doyvent amener, pour y favoriser à cela. Ils usent bien du mot de Sacrifice : mais ils déclairent quant et quant, qu'ils n'entendent autre chose que la mémoire de ce vray et seul sacrifice qu'a parfait Jésus-Christ en la croix : lequel aussi ils appellent tousjours nostre Sacrificateur unique. Les Hébrieux, dit sainct Augustin, sacrifians les bestes brutes, s'exerçoyent en la prophélie du futur sacrifice que Jésus-Christ a offert : les Chresliens, en l'oblation et communion du corps de Jésus-Christ célèbrent la mémoire du sacrifice desjà parfaite Ceste sentence est coucbée plus amplement au livre qui est intitulé. De la foy, à Pierre Diacre, qu'on attribue aussi à sainct Augustin; les paroles sont telles : Tien pour certain et ne doute nullement, que le Fils de Dieu s'estant fait homme pour nous, s'est offert à Dieu son Père en hostie de bonne odeur : auquel on sacrifioit du temps de l'Ancien Testament des bestes brutes, mais maintenant on luy offre sacrifice de pain et vin. En ces hosties charnelles il y avoit une figure de la chair de Christ qu'il devoit offrir pour nous, et de son sang qu'il devoit espandre pour la rémission de nos péchez : en ce sacrifice dont nous usons, il y a action de grâces, et mémoire de la chair de Christ qu'il a offert pour nous et de son sang qu'il a espandu^. De là vient que le mesme Docteur, je di sainct Augustin,
1) Contra Faust., lib. XX, cap. XVIII.
2) Epist. CXX, Ad Honoratum.