‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 319 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XVIII

appelle souventesfois la Cène, Sacrifice de louange ^ Et souvent on trouvera en ses livres, qu'elle n'est nommée Sacrifice pour autre raison , sinon entant qu'elle est mémoire, image et attesiation du sacrifice singulier, vray et unique, par lequel Jésus-Christ nous a rachetez. Il y a encores un autrir lieu notable au livre IV de la Trinité, auquel après avoir tenu propos d'un sacrifice unique, il conclud qu'il y a quatre choses à considérer : qui est celuy qui offre, et celuy auquel il offre : que c'est qu'il offre, et pour qui. Or nostre Médiateur luy-mesme et luy seul s'est offert à son Père pour le nous rendre propice^. Il nous a fait un en soy, s'offrant pour nous : luy-mesme a fait roblation, et a esté ce qu'il offroit : à quoy aussi s'accorde sainct Chrysostome.

11 Touchant de la Sacriflcature de Jésus-Christ, les anciens Pères l'ont eue en telle recommandation, que sainct Augustin prononce que ce seroit une parole d'Antéchrist, si quelqu'un constituoit un Evesque ou Pasteur pour intercesseur entre Dieu et les hommes. Et de nostre part nous ne nions pas que l'oblation de Jésus-Christ ne nous y soit tellement présentée, que nous le pouvons quasi contempler à l'œil en sa croix, comme l'Apostre dit que Jésus-Christ avoit esté crucifié entre les Galatiens*, quand la prédication de sa mort leur avoit esté déclairée. Mais d'autant que j'apperçoy les Anciens raesmes avoir destourné ceste mémoire à autre façon que ne requéroit l'institution du Seigneur, veu que leur Cène représentoit je ne sçay quel spectacle d'une immolation réitérée, ou pour le moins renouvelée, il n'y a rien plus seur aux fidèles, que de s'arrester à la pure et simple ordonnance du Seigneur, duquel aussi elle est nommée Cène, afin que la seule authorité d'iceluy en soit la reigle. Il est vray que d'autant (jue je voy qu'ils ont eu saine intelligence, et que leur intention ne fut Jamais de déroguer aucunement au Sacrifice unique de Jésus- Christ, je ne les ose pas condamner d'impiété , toutesfois je ne pense pas

1) Contra advcrsarium Ltgis, ssepius.

2) Contra Parm., lib. II, cap. 8. 3) Gil. III, 1.

qu'on les puisse excuser qu'ils n'ayenl aucunement failly en la forme extérieure. Car ils ont ensuyvy de plus près la façon judaïque, que l'ordonnance de Jésus- Christ ne le porioit. C'est doncques le point où ils méritent d'estre rédarguez, qu'ils se sont trop conformez au Vieil Testament : et (jue ne se contenians point de la simple institution de Christ, ils ont trop décliné aux ombres de la Loy.

1 2 II y a bien similitude entre les sacrifices de la Loy mosaïque et le Sacrement de l'Eucharistie : en ce qu'iceux ont représenté l'efTicace de la mort de Christ, comme elle nous est aujourd'huy exhibée en l'Eucharistie ^ Mais il y a diversité quant à la manière de représenter. Car en l'Ancien Testament les Prestresliguroyent le sacrifice que Jésus- Christ devoit parfaire : l'hostie estoit lu tenant le lieu de Jésus-Christ : il y avoit l'autel pour faire l'immolation : brief, le tout se faisoit tellement qu'on voyoit <^ l'œil une espèce de sacrifice pour obtenir pardon des péchez. Mais depuis que Jésus-Christ a accomply la vérité de toutes ces choses, le Père céleste nous a ordonné une autre façon : c'est de nous présenter la jouissance du sacrifice qui luy a esté offert par son Fils. Il nous a doncques donné une table pour manger sur icelle, et non pas un autel pour sacrifier dessus. Il n'a point consacré des Prestres pour immoler hosties :

mais il a institué des Ministres pour distribuer la viande sacrée au peuple. D'autant que le mystère est haut et excellent, il se doit traitter avec plus grande révérence. Parquoy il n'y a rien de plus scur, que renoncer à l'audace du sens humain, pour nous arrester du tout à ce que l'Escriture nous enseigne. Et certes si nous réputons que c'est la Cène du Seigneur et non pas des hommes, il n'y a rien qui nous doyve démouvoir ne distraire de sa volonté, n'aucune authorité humaine, ne longueur de temps, ne toutes autres apparences. Pourtant l'Apostre voulant bien restituer la Cène en son entier entre les Corinthiens, où elle avoit esté corrompue de quelques vices, la

1) Léïil. I, 5.

INSTITUTION CHRESTÎENNE.

meilleure royc et la plu^ Ijficfve qu'il puisse trouver , c'est de les rappeler à ceste institution unique , dont il monstre qu'il faut prendre la reigle perpétuelle ^ '13 Or alin que quelque quereleux ne prene malière de conibatre encores contre nous pour les noms de Sacrilice et de Prestre, j'expédieray en brief que c'est que j'ay entendu en toute ceste disputation par le mot de Sacrifice et par le nom de Prestre. Je ne voy point quelle raison peuvent avoir ceux qui estendent le nom de Sacrifice à toutes cérémonies et observations appartenantes au service de Dieu. Car nous voyons que par la coustume perpétuelle de l'Escriture, le nom de Sacrifice est prius pour ce que les Grecs appellent maintenant Thysia, maintenant Prosphora, maintenapt Télétè, qui signifie généralement tout ce qui est offert à Dieu. Tellement néantmoins qu'il nous faut yci user de distinction : mais d'une telle distinction, qui se déduise des sacrifices de la Loy mosaïque, sous l'ombre desquels le Seigneur a voulu représenter à son peuple toute la vérité des sacrifices spirituels. Or combien qu'il y ait eu plusieurs espèces d'iceux, toutesfois elles se peuvent toutes rapporter à deux membres. Car ou l'oblation estoit faite pour le péché par une manière de satisfaction, dont la faute estoit rachetée devant Dieu : ou elle se faisoit pour un signe du service divin, et comme un tesmoignago de l'honneur qu'on luy rendoit. Et sous ce second membre estoyent comprlns trois genres de sacrifice. Car fust qu'on demandast sa faveur et grâce par forme de supplication , fust qu'on luy rendist louange pour ses bénéfices, fust qu'on s'exerciiast simplement à renouveler la mémoire de son alliance, cela appartenoit lousjours à testifier la révérence qu'on avoit à son Nom. Parquoy il faut rapporter à ce second membre ce qui est nommé en la Loy, Holocauste, Libation, Oblation, Premiers fruits, et les Hosties pacifiques. A ceste cause nous aussi diviserons les Sacrifices en deux parties : et en appellerons un genre, Destiné à l'honneur et révérence de Dieu,

■I) 1 Cor. XI, 20.

par lequel les fidèles le recognoissenl estreceluy dont leur provient et procède tout bien : et à ceste cause luy rendent grâce comme elle luy est deue. Et l'autre, Sacrifice propitiatoire, ou d'expiation. Sacrifice d'expiation est celuy lequel est fait pour appaiser l'ire de Dieu, satisfaire à sa justice : et en ce faisant, purger les péchez et nettoyer, afin que le pécheur estant purifié des macules d'iceux, et estant restitué en pureté de justice, soit remis en grâce avec Dieu. Les Hosties qui estoyent offertes en la Loy pour effacer les péchez \ estoyent ainsi appelées : non pas qu'elles fussent suffisantes pour abolir l'iniquité, ou réconcilier les hommes à Dieu, mais d'autant qu'elles figuroyent le vray sacrifice qui a finalement esté parfait à la vérité par Jésus-Christ : et par luy seul pource que nul autre ne le pouvoit faire : et a esté fait une seule fois, pource que de celuy seul fait par Jésus-Christ, la vertu et efficace est éternelle. Comme luy-mesme par sa voix l'a tesmoigné , quand il dit tout avoir esté parfait et accomply ^, c'est-à-dire, que tout ce qui estoit nécessaire pour nous réconcilier en la grâce du Père, pour impétrer rémission des péchez, justice et salut, tout cela estoit par la siene seule oblation parachevé, consommé et accomply : et tellement rien ne défailloit, que nul autre sacrifice ne pouvoit après avoir lieu.

14 Pourtant nous avons à conclurre, que c'est opprobre et blasphème intolérable contre Jésus-Christ et son Sacrifice qu'il a fait pour nous par sa mort en la Croix, si aucun réitère quelque oblation, pensant en acquérir rémission de péchez, réconcilier Dieu, et obtenir justice. Toutesfois qu'est-il fait autre chose en la Messe, sinon que nous soyons par le mérite d'une nouvelle oblation faits participans de la passion de Jésus-Christ? Et afin de ne mettre nulle fin à leur rage, ils ont pensé que ce seroit peu, s'ils disoyent que leur sacrifice estoit également en commun pour toute l'Eglise, sinon qu'ils adjoutassent qu'il est en leur puissance de l'appliquer péculièrement à l'un

1) Ex. XXIX, 36.

2) Jean XIX, 30.

Page 1