LIVRE IV, CHAPITRE XVIII
ou à l'autre, comme ils voutlroyciit : ou plustost, à quiconques voudioit, en bien payant, aclieter leur marchandise. Et pourtant qu'ils ne poiivoyent la mettre ii si liaut pris que la taxe de .ludas, toutesfois alin qu'en quehiue maniue ils représentassent l'exemple de leur autheur, ils ont retenu et gardé la similitude du nombre. Luy, il vendit Jésus -Christ trente pièces d'argent* : ceux-ci, entant qu'en eux est, le vendent trente deniers de cuyvre. Mais luy, il le vendit une fois seulement : ceux-ci, toutes fois et quantes qu'ils rencontrent acheteur. En ce sens je nie que les Prestres du Pape soyent sacrificateurs de droict : c'est, qu'ils intercèdent envers Dieu par telle oblation, et qu'ils appaisent son ire en purgeant les péchez. Car Jésus-Christ est le seul sacrificateur du Nouveau Testament, auquel tous les sacrifices anciens ont esté dévolus, comme c'est en luy qu'ils ont prins fin. Et encores ce que l'Escriture ne feist nulle mention de la sacrificature éternelle de Jésus-Christ, toutesfois puis que Dieu en abolissant celle qu'il avoit ordonnée du temps de la Loy, n'en a point estably de nouvelle, l'argument de l'Apostre est péremptoire, que nul ne s'attribue l'honneur sinon qu'il soit appelé ^. De quelle hardiesse doncques ces sacriléges-ci se nommentils Sacrificateurs du Dieu vivant, duquel ils n'ont nuladveu? Et comment osentils usurper tel tiltre pour estre bourreaux de Christ ?
15 II y a un beau passage de Platon, au second livre de la République, où il monstre qu'entre le^ Payens ceste perverse opinion régnoit. Car il dit que les usuriers, les paillars, les perjures et trompeurs, après avoir exercé beaucoup de cruautez, rapines, fraudes, extorsions et autres malices, pensoyent bien estre quittes s'ils fondoyent quelques anniversaires, pour effacer la mémoire de toute leur meschanceté. Et ainsi, ce Philosophe payen se mocque de leur folie, de ce qu'ils pensoyent payer Dieu en telle monnoye, comme en luy bandant les yeux à ce qu'il ne veist goutte en toutes leurs
1) Matlh. XXVI, 15.
Héh. V, 4.
meschancetez, se donnans au reste tant plus grande licence de mal faire. En quoy il semble qu'il monstre au doigt la pratti(iue de la Messe, telle qu'elle est aujourd'huy au monde. Chacun sçait que c'est chose détestable, de frauder son prochain. Chacun confesse que ce sont crimes énormes, de tormentcr les vefves, piller les orphelins, affliger les povres, attirer à soy les biens d'auiruy par mauvaises trafliques, attraper çà et là ce qu'on peut par perjures et fraudes, et usurper par violence et tyrannie ce qui n'est pas nostre. Comment doncques tant de gens l'osent-ils faire, comme le faisans sans crainte de punition ? Certes si nous considérons bien tout, ils ne prenent tant de hardiesse d'ailleurs, sinon qu'ils se consent de satisfaire à Dieu par le sacrifice de la .Messe, comme en luy payant ce qu'ils luy doyvent,ou bien que c'est un moyen d'ap|)ointer avec luy.
Platon en poursuyvant ce propos, se mocque de ceste sottise, qu'on (;uide se racheter des peines qu'il faudroit endurer en l'autre monde. Et à quoy tendent, je vous prie, tant d'anniversaires, et la pluspart des Messes, sinon à ce que ceux qui ont esté toute leur vie des cruels tyrans, ou larrons et pilleurs, ou abandonnez à toute vilenie, se rachètent du Purgatoire?
16 Sous l'autre espèce de sacrifice, qui est appelé Sacrifice d'action de grâces, ou de louange, sont contenus tous les offices de charité : lesquels quand ils se font à nos prochains, se rendent aucunement à Dieu, lequel est ainsi honoré en ses membres ; sont aussi contenues toutes nos prières, louanges, actions de grâces, et tout ce que nous faisons pour servir et honorer Dieu. Lesquelles oblations dépendent toutes d'un plus grand sacrifice, par le(iuel nous sommes en corps et âme consacrez et dédiez pour saincts temples à Dieu. Car ce n'est point assez si nos actions extérieures sont employées à son service : mais il est convenable que nous premièrement avec toutes nos œuvres luy soyons dédiez, afin que tout ce qui est en nous serve à sa gloire, et exalte sa magnificence. Ceste manière de sacrifice n'appartient rien à appaiser
l'ire (le Dieu, el impélrer rémission des péchez : ne pour mériter et acquérir justice : mais seulement tend à niagnilier et glorifier Dieu. Car elle ne luy peut estre agréable, si elle ne procède de ceux, qui ayans obtenu rémission des péchez, sont desjà réconciliez à luy, et justifiez d'ailleurs. Et d'avantage, tel sacrifice est si nécessaire à l'Eglise, qu'il n'en peut estre hors : et pourtant il sera éternel, tant que durera le peuple de Dieu : comme aussi il a esté escrit par le Prophète. Car il faut ainsi prendre ce tesmoignage de Malachie, Depuis Orient jusques en Occident mon Nom est grand entre les Gens, et en tout lieu encensement est offert à mon Nom, et oblation nette et pure^ Car mon Nom est terrible entre les Gens, dit le Seigneur; tant s'en faut-il que nous l'en ostions. Ainsi sainct Paul nous commande, que nous offrions nos corps en sacrifice vivant, sainct, plaisant à Dieu, raisonnable service^. Auquel lieu il a trèsproprement parlé, quand il a adjousté que c'est là le service raisonnable que nous rendons à Dieu. Car il a entendu une forme spirituelle de servir et honorer Dieu : laquelle il a opposée tacitement aux sacrifices charnels de la Loy mosaïque. En ceste manière les aumosnes et bienfaits sont appelez Hosties esquelles Dieu prend plaisir 3. En ceste manière la libéralité des Philippiens, par laquelle ils avoyeiit subvenu à l'indigence de sainct Paul, est nommée Oblation de bonne odeur : toutes les œuvres des lidèles, Hosties spirituelles'^.
'17 Et qu'est-ce qu'il est mestier de faire longue poursuite, veu que ceste forme de parler est si souvent en l'Escriture ? Mesmes cependant que le peuple estoit encores mené sous la doctrine puérile de la Loy, néantmoins les Prophètes déclairoyent assez que les sacrilices extérieurs comprenoyent une substance et vérité, laquelle demeure aujourd'huy en l'Eglise chresiienne. Pour <îeste raison David prioit que son oraison nionlast devant le Seigneur comme
actions de grâce, Veaiix des lèvres ^ Comme David en un autre passage les nomme Sacrifices de louanges lequel l'Apostre a imité, en commandant d'offrir hosties de louanges à Dieu : ce qu'il interprète estre le fruit de lèvres glorifiantes son Nom ^. Il ne se peut faire que ceste espèce de sacrifice ne soit en la Cène de nostre Seigneur : en !a(|iielle quand nous annonçons et remémorons sa mort, et rendons actions de grâces, nous ne faisons rien qu'offrir sacrifice de louange. A cause de cest office de sacrifier, nous tous Chrestiens sommes appelez Royale prestrise ^ : par ce que par Jésus- Christ nous offrons sacrifice de louange à Dieu : c'est-à-dire, le fruit des lèvres confessantes son Nom, comme nous avons ouy de l'Apostre. Car nous ne pourrions avec nos dons et présens apparoistre devant Dieu sans intercesseur. El ce Médiateur est Jésus-Christ intercédant pour nous : par lequel nous offrons nous et tout ce qui est nostre, au Père. Il est nostre Pontife, lequel estant entré au Sanctuaire du ciel, nous y ouvre et baille accès. Il est nostre Autel , sur lequel nous mettons nos oblations ; en luy nous osons tout ce que nous osons. En somme, il est celuy qui nous a faits Roys et Prestres au père *.
18 Que reste-il sinon que les aveugles voyent, que les sourds oyent, que les petis enfans mesmes entendent ceste abomination de la Messe? laquelle estant présentée en vaisseau d'or (c'est-àdire sous le nom de la Parole de Dieu) a tellement enyvré, a tellement estourdy et abesty tous les Roys et peuples de la terre, depuis le plus grand jusques au plus petit, qu'eslans plus bestes que les brutes, ils constituent le commencement et la fin de leur salut en ce seul gouffre' mortel. Certes Satan ne dressa jamais une plus forte machine pour combatre et abafre le règne de Jésus-Christ. Ceste est comme une Héleine, pour laquelle les ennemis de la vérité aujourd'huy ba-
un encensements Et Osée nomme les taillent en si grande cruauté, en si grande
1) Mal. I, 11.
3) Héb. XIII, 16.
5) Ps. CXLI, 2.
2) Rom. XII, 1.
4) Phil.iy, 18 ;1 Pierre II, 5.
() Osée XIV. 2.
2) Ps. LI, 21 ; L,
3) 1 Pierre 11, 9.
Héb. XIII, 15.
k) Apoc. I, C.