LIVRE IV, CHAPITRE XIX
doyve recognoistre sept Sacremens. Et qu'est-ce que nous débatons cela comme une chose douteuse, veu qu'eux confessent plenemenl qu'il y en a sept? Premièrement nous toucherons en passant combien il y a d'absurdilez en ce qu'ils veulent qu'on tiene leurs ordres pour Sa cremens. Puis après nous disputerons, asçavoir si la cérémonie par laquelle on introduit un ministre en son estât, se doit ainsi nommer. Ils mettent doncques sept ordres ou degrez ecclésiastiques, ausquels ils imposent le tiltre de Sacremens, et sont ceux qui s'ensuyvent, Huissiers, Lecteurs, Exorcistes, Acolythes, Sousdiacres, Diacres et Prestres*.
Et sont sept comme ils disent, à cause de la grâce du sainct Esprit, contenant sept formes, de laquelle doyvent estre remplis ceux qui sont promeus à ces ordres: mais elle leur est augmentée, et plus abondamment eslargie en leur promotion. Premièrement , leur nombre est controuvé par une glose et exposition perverse de l'Escriture, pourtant qu'il leur est advis qu'ils ont leu en Isaie sejtt vertus du sainct Esprit, combien qu'à la vérité le Prophète n'en réfère point plus de six en ce lieu-là^, et n'y ait pas voulu raconter toutes les grâces du sainct Esprit. Car en d'autres passages de l'Escriture il est aussi bien nommé Esprit de vie, de sanctification, et adoption des enfans de Dieu ^, qu'audit lieu d'Isaïe Esprit de sapience, d'intelligence, de conseil, de force, de science et crainte du Seigneur. Toutesfois les autres plus subtils ne font pas seulement sept ordres, mais neuf: à la similitude, comme ils disent, de l'Eglise triomphante. Et encores il y a guerre entre eux, d'autant que les uns font la première ordre de la tonsure cléricale : la dernière d'Evesché. Les autres excluans la tonsure, mettent Archevesché entre les ordres. Isidore les distingue autrement : car il fait les Psalmistes et Lecteurs divers, ordonnant les premiers à la chanterie et les seconds à lire les Escritures pour l'enseignement du peuple : laquelle distinction est obser-
1) Sentent., lib. IV, dislincl. XXXIV, cap. IX.
3) le. XI, 2 ; Ezécb. I, 20. 3] Rom. I, K ; YUI, 15.
vée des Canons ^ En telle diversité qu'avons-nous ù fuir ou à suyvre? Dironsnous qu'il y a sept ordres ? Le Maistre de Sentences enseigne ainsi : mais les Docteurs trèsilluminez le déterminent autrement. Derechef iceux docteurs discordent ensemble: outre plus, les sacrez Canons nous monstrent un autre chemin.
Voylà quel consentement il y a entre les hommes, quand ils disputent des choses divines sans la Parole de Dieu.
23 Mais ceci surmonte toute folie, qu'en chacune de leurs ordres, ils font Christ leur compagnon. Premièrement, disent-ils, il a exercé l'office d'Huissier, quand il a chassé du temple les vendeurs et acheteurs 2: et monstre qu'il est Huissier, en ce qu'il dit. Je suis l'huis^. Il a prins l'estat de Lecteur, quand au milieu de la Synagogue il a leu Isaïe *. Il s'est meslé d'estat d'Exorciste, quand en touchant de sa salive les aureilles et la langue du sourd et muet, il luy rendit l'ouye et le parler ^. Il a tesmoigné qu'il estoit Acolyte, par ces paroles, Quiconques me suit, ne chemine point en ténèbres ". Il a fait l'office de Sousdiacre, quand estant ceint d'un linceul, il a lavé les pieds de ses Apostres ''. Il a fait l'estat de Diacre, distribuant son corps et son sang aux Apostres en la Cène^. Il a accomply ce qui est d'un Prestre, quand il s'est offert à la croix sacrifice au Père ^. Ces choses tellement ne se peuvent ouyr sans rire, que je m'esmerveille si elles ont esté escrites sans risée, au moins si ceux qui les escrivoyent, estoyent hommes. Mais principalement la subtilité est digne d'esire considérée, en laquelle ils s'arraisonnent au nom d'Acolythe , l'exposant Céroféraire, d'un mot, comme je pense, Magicien : certes qui n'est cognu de langue ou nation aucune. Comme ainsi soit qu'Acolylhe signifie aux Grecs celuy qui suit et accompagne : et par leur Céroféraire ils entendent dire un portecierge. Combien que si je m'arreste à
1) HffiC opinio est Hugonis, alteri Gulielm. ParisiefiS. Isid., lib. VII, et Mo. allegatur cap. Cleros, dist. XXI, et dist. XXXIII, cap.Lcctor, et cap. Ostiarius.
2) Jean 11,15. 3) Jean X, 7.
4) Luc IV, 17. 6) Marc VII, 33.
6) Jean VIII, 12. 7) Jean XIII, V.
8) Matth. XXVI, 26. 9) M-itth. XXVII, 50 ; Ephés. V, S.
réfuter ces folies à bon escient, je mériteray aussi bien d'estre mocqué, tant elles sont vaines et frivoles.
24 Toutesfois afin qu'ils ne puissent plus tromper niesmes les femmes, il faut un peu descouvrir leurs mensonges. Ils créent avec grand'pompe et solennité leurs Lecteurs, Psalmistes, Huissiers, Acolythes, pour s'entremesler de faire les offices ausquels ils employent et commettent les petis enfans, ou ceux qu'ils appellent Laïcs. Car qui allume le plus souvent les cierges, ou qui verse l'eau et le vin, sinon quelque enfant, ou quelque povre homme lay qui gaigne sa vie à cela? Ceux-là mesmes ne chantentils pas, n'ouvrent-ils pas et ferment les portes des Eglises? Car qui est-ce qui a jamais veu en leurs temples un Acolythe ou Huissier faisant son mestier? Mais plustost celuy qui du temps de son enfance faisoit office d' Acolythe, depuis qu'il est ordonné en cest estai cesse d'estre ce qu'il est appelé : tellement qu'il semble advis que de propos délibéré ils se démettent de ce qui appartient à leur charge, quand ils en reçoyvent le tiltre. Yoylà pourquoy il leur est nécessaire d'estre ordonnez à tels Sacremens, et recevoir le sainct Esprit : c'est asçavoir pour ne rien faire. S'ils allèguent que cela vient de la perversité du temps présent, qu'ils délaissent et mesprisent leur devoir : il faut que pareillement ils confessent qu'il n'y a nul fruit, n'usage aujourd'huy en l'Eglise, de leurs sacrées ordres, lesquelles ils exaltent merveilleusement, et que toute leur Eglise est plene de malédiction , puis qu'elle laisse manier aux laïcs et aux enfans les cierges et burettes, de l'attouchement desquels nul n'est digne, sinon celuy qui est consacré en Acolythe , quand elle renvoyé les clianteries aux enfans, lesquelles ne se doyvent faire que de bouche consacrée. Des Exorcistes : à quelle lin les consacrent-ils? J'enten bien que les Juifs ont eu leurs Exorcistes : mais je voy qu'ils avoyent leurs noms des exorcismes lesquels ils exerçoyent^ Mais qui est-ce qui jamais a ouy parler que ces Exor-
, J) Acl.XlX, 13.
cistes contrefaits ayent jamais fait un chef-d'œuvre de leur profession? Ils font semblant qu'ils ont puissance d'imposer les mains sur les enragez, infidèles et démoniaques : mais ils ne peuvent persuader aux diables qu'ils ayent telle puissance : non pas seulement pourtant que les diables n'obéissent point à leurs commandemens, mais aussi qu'ils ont puissance sur eux. Car à grand'peine en trouveroil-on de dix l'un qui ne soit agité du malin esprit. Parquoy tout ce qu'ils babillent de leurs petites ordres, soit qu'ils en content cinq ou six, est forgé de mensonge et ignorance. Nous avons ci-dessus parlé des anciens Acolythes, Huissiers et Lecteurs, quand nous traittions de l'ordre de l'Eglise. Maintenant mon intention n'est sinon de réprouver ceste invention nouvelle de forger sept Sacremens aux ordres Ecclésiastiques : de laquelle on ne trouvera point un^eul mot aux Docteurs anciens, mais seulement en ces badaux de théologiens Sorboniques et Canonistes.
25 Voyons maintenant des cérémonies qu'ils y font. Premièrement, tous ceux qu'ils reçoyvent en leur Synagogue, ils les ordonnent premièrement au degré de Clergé; le signe est, qu'ils le rasent au sommet de la teste, afin que la couronne, comme ils disent, signifie dignité royale S d'autant que les clercs doyvent estre Rois, ayans ù gouverner et eux et les autres: selon que dit sainct Pierre, Vous estes un genre esleu, Prestrise royale, et nation saincte ^ Mais c'a esté un sacrilège à eux d'usurper le tiltre qui appartenoit et estoit attribué à toute l'Eglise : Car sainct Pierre parle à tous les fidèles : et ils tirent son dire à eux, comme s'il estoit dit seulement à ceux qui sont tondus ou rasez, Soyez saincts^: comme si eux tous seuls avoyent esté acquis du sang de Jésus-Christ. Mais passons outre. Ils assignent après d'autres raisons de leur couronne : Que le sommet de leur teste est descouvert, pour monstrer que leur pensée sans empeschement doit contempler, la gloire de Dieu face à face : ou pour monstrer que
1) Cop. diipl. XII, qiiaesl. I. 2) 1 PiciTO 11,9.
3) Léïit. ÏI, 44 ; SIX, 2 ; XX, 7.