‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 334 sur 346 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Du gouvernement civil.

\ Puis qu'ainsi est que nous avons constitué deux régimes en l'homme, et qu'avons desjà assez parlé du premier qui réside en l'âme, ou en l'homme intérieur, et concerne la vie éternelle , ce lleu-cl requiert que nous déclairions aussi bien le second, lequel appartient à ordonner seulement une justice civile, et réformer les mœurs extérieures. Car combien que cest argument semble estre eslonsné de la Théologie et doctrine de

1) Sent., lib. IV, dist. XVII; cap. IV, et in Decrel. IXVII, quœst. Il, cap. Cum Sociclas ; Glossa, cap. Lex rtivina; Ibidem Décret.; Sentent., lib. IV, distinct. XXXllI, cap. II, et in Decrel. XXXII, quaest. II, cap. Quicquid.

la foy, que je Iraitle, toutesfois la procédure monstrera que c'est à bon droict que je l'y conjoin. Et sur tout pource qu'aujourd'huy il y a des gens forcenez et barbares, qui voudroyent renverser « toutes polices , combien qu'elles soyent establies de Dieu. D'autre part, les flatteurs des Princes, magnilians sans fin et mesure la puissance d'iceux, les font quasi jouster contre Dieu. Ainsi qui n'iroit au-devant pour rembarrer ces deux vices, toute la pureté de la foy se- | roit confuse. D'avantage, ce nous est

1) LéTit. XVIII, «

une chose bien utile pour estre édifiez en la crainie de Dieu, de sçavoir (juelle a esté son humanité de prouvoir si bien au genre humain, afin que nous soyons tant plus incitez à le servir, pour teslifier que nous ne sommes point ingrats ne mescognoissans. Premièrement, devant qu'entrer plus avant en ceste matière, il nous faut souvenir de la distinction ci-dessus mise, afin qu'il ne nous adviene ce qui advient communément à plusieurs, c'est de confondre inconsidérément ces deux choses, lesquelles sont du tout diverses. Car iceux, quand ils oyent une liberté estre promise en l'Evangile , laquelle ne recogiioisi Roy ne maistre entre les hommes, mais se tient à un seul Christ, ne peuvent comprendre quel est le fruit de leur liberté, ce pendant qu'ils voyent quelque puissance eslevée par-dessus eux. Pourtant ils ne pensent pas que la chose puisse bien aller, si tout le monde n'est converty en une nouvelle forme , en laquelle il n'y ait ne jugement, ne loix, ne magistrats, ny autres choses semblables, par lesquelles ils estiment leur liberté estre empeschée. Mais celuy qui sçaura discerner entre le corps et l'âme, entre ceste présente vie transitoire et la vie advenir, qui est éternelle, il entendra pareillement assez clairement que le Royaume spirituel de Christ et l'ordonnance civile sont choses fort distantes l'une de l'autre. Puis doncques que c'est une folie judai(iue et de chercher et enclorre le règne de Christ sous les élémens de ce monde, nous plustost pensaiis , comme l'Escrilure apertement nous enseigne, le fruit que nous avons à recevoir de la grâce de Christ estre spirituel , prenons songneusement garde de bien retenir en ses limites ceste liberté, laquelle nous est promise et offerte en ice- Juy Christ. Car pourquoy est-ce que l'Apostre mesme, qui nous commande de nous tenir fermes, et ne nous assujetir au joug de servitude \ en un autre passage enseigne les serviteurs de ne se soucier de quel estât ils soyent, sinon que la liberté spirituelle peust trèsbien consister avec servitude civile^? Auquel sens

1) Gai. V, 1.

2) 1 Cor. vil, 21 ; Col. Ill, 28.

pareillement faut prendre les autres sentences de luy qui s'ensuyvent. Qu'au règne de Dieu il n'y a ne Juif ne Grec, ne masle ne femelle, ne serf ne libre. Item , il n'y a ne Juif ne Grec, ne Circoncision ny incirconcision , barbare ne Scyihien : mais Christ est tout en tous ^ Par lesquelles sentences il signifie qu'il est indifférent de quelle condiiion nous soyons entre les hommes, ou de quelle nation nous tenions les loix, veu que le royaume de Christ n'est nullement situé en toutes ces choses.

2 Toutesfois ceste distinction ne tend point à ceste fin, que nous répulions la police pour une chose pollue el n'appartenant rien aux Chresliens. Il est bien vray que les fantastiques, qui ne cherchent qu'une licence desbridée, ont aujourd'huy ceste manière de parler : c'est asçavoir , que puis que nous sommes morts par Christ aux élémens de ce monde, et translatez au Royaume de Dieu entre les célestes, c'est une chose trop vile pour nous et indigne de nostre excellence, de nous occuper à ces sollicitudes immondes et profanes , concernantes les négoces de ce monde, desquels les Chrestiens doyvent estre du tout eslongnez et estranges. De quoy servent les loix , disent-ils, sans plaidoyers et jugemens?

et de quoy appartienent les plaidoyers à l'homme chrestien. Et mesmes s'il n'est pas licite d'occire, à quel propos auronsnous loix et jugemens ? Mais comme nous avons n'aguères adverty ceste espèce de régime estre différente au règne spirituel et intérieur de Christ: aussi il nous faut sçavoir d'autre part qu'elle n'y répugne nullement. Car iceluy règne spirituel commence desjà sur la terre en nous quelque goust du Royaume céleste, et en ceste vie mortelle et transitoire quelque goust de la béatitude immortelle et incorruptible: mais le but de ce régime temporel, est de nourrir et entretenir le j service extérieur de Dieu : la pure doc- j trine et religion, garder Testât de l'Eglise en son entier, nous former à toute équité requise à la compagnie des hommes pour le temps qu'avons à vivre entre

i)Gal. III, 28;Col. III, 11.

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