LIVRE IV, CHAPITRE XX
eux, d'instituer nos mœurs fi une justice civile, de nous accorder les uns avec les autres, d'entretenir et conserver une paix et tranquillité commune. Toutes lesquelles choses je confesse estre superflues, si le règne de Dieu, ainsi qu'il est maintenant en nous, esteint ceste présente vie. Slais si la volonté du Seigneur est telle, que nous cheminions sur terre ce pendant que nous aspirons à nosire vray pays, d'avantage, si telles aides sont nécessaires à nosire voyage, ceux qui les veulent séparer de l'homme , luy ostent sa nature humaine. Car touchant ce qu'ils allèguent, qu'il y doit avoir en l'Eglise de Dieu une tel'e perfection, laquelle soit assez sufiisante pour toutes loix : ils imaginent follement ceste perfection, laquelle ne se pourroit jamais trouver en la communauté des hommes. Car puisque l'insolence des meschans est si grande, et la mauvaistie tant rehelle, qu'à grand'peine y peut-on mettre ordre par la rigueur des loix , que pouvons-nous attendre d'eux , s'ils se voyent avoir une licence desbridée de mal faire, veu qu'à grand'peine mesmes par force ils s'en peuvent tenir?
3 Mais il y aura ci-après lieu plus opportun de parler de l'utilité de la police. Pour le présent nous voulons seulement donner à entendre, que de la vouloir rejeter, c'est une barbarie inhumaine: puis que la nécessité n'en est moindre entre les hommes, que du pain, de l'eau, du soleil et de l'air : et la dignité en est encores beaucoup plus grande. Car elle n'appartient pas seulement à ce que les hommes mangent, boyvent et soyent sustentez en leur vie, combien qu'elle comprene touies ces choses, quand elle fait qu'ils puissent vivre ensemble: toutesfois elle n'appartient point à ce seulement, mais à ce qu'idolâtrie , blasphèmes contre le nom de Dieu et contre sa vérité, et autKes scandales de la religion ne soyent publiquement mis en avant, et semez entre le peuple : à ce que la tranquillité publi(|ue ne soit troublée : qu'à chacun soit gardé ce qui est sien : que les hommes communiquent ensemble sans fraude et nuisance : qu'il y ait honnesteté et modestie entre eux: en somme qu'il apparoisse forme publique de religion
entre les Chrestiens, et que l'humanité consiste entre les humains. Et ne doit sembler estrange que je remets maintenant à la police la charge de bien ordonner la religion, laquelle charge il semble que j'aye ostée ci-dessus hors de la puissance des hommes. Car je ne permets yci aux hommes de forger loix à leur plaisir touchant la religion et la manière d'honorer Dieu, non plus que je faisoye par ci-devant : combien que j'approuve une ordonnance civile, laquelle prend garde que la vraye religion qui est contenue en la Loy de Dieu, ne soit publiquement violée et pollue par une licence impunie. Mais si nous traittons particulièrement chacune partie du gouvernement civil, cest ordre aidera aux lecteurs pour entendre quel jugement il en faut avoir en général. Or il y a trois parties. La première est le Magistrat, qui est le gardien et conservateur des loix. La seconde est la loy, selon laquelle domine le Magistrat. La troisième est le peuple, qui doit estre gouverné par les loix , et obéir au Magistral. Voyons doncques premièrement de Testât du Magistrat : asçavoir si c'est une vocation légitime et approuvée de Dieu, quel est le devoir de son office, et jusqu'où s'estend sa puissance. Secondement, de quelles loix doit estre gouvernée une police chrestienne. Finalement, en quelle sorte se peut le peuple aider des loix, et quelle obéissance il doit à son supérieur.
4 Touchant l'estat des Magistrats, nostre Seigneur n'a pas seulement tcstifié qu'il est acceptable devant soy, mais qui plus est, en l'ornant de filtres honorables, il nous en a singulièrement recommandé ladignilé. Et pour le démonstrer en brief, ce que tous ceux qui sont constituez en prééminence sont appelez Dieux*, est un filtre qu'il ne faut pas estimer de légère importance : par lequel il est démonstré qu'ils ont commandement de Dieu, qu'ils sont aulhorisez de luy, et que du tout ils représentent sa personne, estans aucunement ses vicaires. Et cela n'est pas une glose de ma teste , mais l'interprétation raesme de
1) Ex. XXII, 8;Ps. LXXXII 1, 6.
Christ : Si l'Escriture, dit-il, a appelé Dieux, ceux ausquels la Parole de Dieu s'adressoit ^ Et qu'est-ce là autre chose, sinon qu'ils ont charge et commission de Dieu, pour !uy servir en leur office : et (comme disoyent Aloyse et Josaphat à leurs juges qu'ils ordonnoyent sur chacune cité de Juda) ^ pour exercer justice, non au nom des hommes, mais au nom de Dieu? A ce mesme propos appartient ce que dit la Sapience de Dieu par la bouche de Solomon, ({ue c'est de son œuvre que les Rois régnent et que les Conseillers font justice, que les Princes s'entretienenl en leur domination, et que les Juges de la terre sont équitables ^. Cela vaut autant comme qui diroit qu'il n'advient point par la perversité des hommes, que les Rois et autres supérieurs oblienent leur puissance sur la terre : mais que cela vient de la piovidenceet saincte ordonnance de Dieu, auquel il plaist de conduire en cesie sorte le gouvernement des hommes. Ce que sainct Paul évidemment démonsire, quand il nombre les prééminences entre les dons de Dieu, lesquels estans diversement distribuez aux hommes, se doyvent employer à l'édification de l'Eglise *. Car combien qu'en ce lieu-là il parle de l'assemblée des Anciens, qui estoyent ordonnez en l'Eglise primitive pour présider sur la discipline publique, lequel office il appelle en l'Epistre aux Corinthiens, Gouvernement^ : toutestois puis que nous voyons la puissance civile revenir à une mesme fin, il n'y a nulle doute qu'il ne nous recommande toute espèce de juste prééminence. Et il le démonstre, encores plus clairement où il entre en propre disputation de ceste matière. Car il enseigne que toute telle puissance est ordonnance de Dieu , et qu'il n'y en a nulles qui ne soyent establies de luy. Derechef-, que les Princes sont ministres de Dieu pour honorer ceux qui font bien, et prendre la vengence de son ire contre ceux qui font mal^. Yci pareillement se doyvent rapporter les exemples des saincts person- . nages, desquels les uns ont obtenu
<) Jean X, 35.
5) Prov. Vlll, Ib, 16.
6) i Cor. XU, 28.
2) Deut. I, 16 ; a Chron. XIX, 4) Rom. XII, 8.
6) Rom. XIII, 1,4.
royaumes, comme David, Josias, Ezéciiias : les autres gouvernemens et grans Estats sous les Rois, comme Joseph et Daniel : les autres la conduite d'un peuple libre, comme Moyse, Josué et les Juges : desquels nous cognoissons Testât avoir esté acceptable à Dieu, comme il l'a déclairé. Parquoy on ne doit aucunement douter que supériorité civile ne soit une vocation non-seulement saincte et légitime devant Dieu, mais aussi trèssacrée et honorable enire toutes les autres.
5 Ceux qui voudroyent que les hommes vesquissent pesle-mesle comme rats en paille, répli(iuent, encore que jadis il y eusteu des Rois et gouverneurs sur le peuple des Juifs qui estoit rude, toutesfois que ce n'est pas chose aujourd'huy convenable à la perfection que Jésus- Christ>nous a apportée en son Evangile, d'estre ainsi tenus en servitude. En quoy non-seulement ils descouvrent leur bestise, mais aussi leur orgueil diabolique, en se vantant de perfection, de laquelle ils ne sçauroyent monstrer la centième partie. Mais ([uand ils seroyent les plus parfaits qu'on sçauroil dire, la réfutation en est bien aisée. Car David après avoir exhorté les Rois et Princes à baiser le Fils de Dieu en signe d'hommage \ ne leur commande pas de quitter leur estât pour se faire personnes privées : mais d'assujelir leur authorité, et le pouvoir qu'ils oblienent à nostre Seigneur Jésus, afin qu'il ait luy seul prééminence sur tous. Pareillement Isaïe en promettant que les Rois seront nourriciers de l'Eglise, et les Roynes nourrices*, ne les dégrade pas de leur honneur, mais plustost il les establit avec tiltre honorable, patrons et protecteurs des fidèles serviteurs de Dieu. Car ceste prophétie-là appartient à la venue de nostre Seigneur Jésus. Je laisse de propos délibéré beaucoup d'autres tesmoignages qui §e présenteront çà et là aux lecteurs, et sur tout aux Pseaumes. Mais il y a un lieu notable par-dessus tous en sainct Paul, où admonestant Timothée de faire prières publiques pour les Rois il adjouste quant et quant ceste raison, Afin que nous vi-
I) Ps. II, 1«.
s) is. XLix, as.