‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 337 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XX

vivent sous des Princes, et sont leurs sujets naturels, transfèrent cela à eux, pour estre teniez de faire quelque révolte ou changement, ce si'ra non-seulement une folle spéiuilation et inutile, mais aussi meschanie et pernicieuse. Outreplus, si nous ne (ichons pas seulement nos yeux sur une ville, mais que nous regardions et considérions enseniblement tout le monde, ou bien que nous jellions la veue sur divers pays, certainement \ nous Irouveronsquecela nes'esi point fait I sans la providence de Dieu, que diverses régions fussent gouvernées par diverses manières de police. Car comme les élémens ne se peuvenX entretenir sinon par une proportion et température inéguale:

aussi les polices ne se peuvent pas bien entretenir sinon par certaine inéqualité. Combien qu'il ne soit jà meslier de remonslrer toutes choses à ceux ausquels la volonté de Dieu est suffisante pour toute raison. Car si c'est son plaisir de constituer Rois sur les royaumes, et sur les peuples libres autres supérieurs quelconques : c'est à nous à faire de nous reridre sujets et obéissans à quelconques supérieurs qui domineront au lieu où nous vivrons.

9 Or maintenant, il nous faut briefvement déclairer quel est l'office des Magistrats, selon qu'il est escrit par la Parole de Dieu, et en quelle chose il gist. Or si l'Escriture n'cnseignoit qu'il appartient et s'estend à toutes les deux tables de la Loy, nous le pourrions apprendre des escrivains profanes : car n'y a nul d'entre eux ayant à traitter de l'office des Magistrats, de faire des loix : et ordonner la police, qui n'ait commencé par la religion et par le service de Dieu. Et par cela tous ont confessé qu'il ne se peut establir heureusement aucun régime en jCe monde, qu'on ne prouvoye devant ulout à ce point, que Dieu soit honoré ; jet que les loix qui laissent derrière l'honneur de Dieu pour seulement procurer le bien des liommes, mettent la charrue devant les bœufs. Puis doncques que la religion a tenu le premier et souverain degré entre les Philosophes, et que cela a esté observé tousjours entre les peuples d'un commun accord, les Princes et

Magistrats chrestiensdoyvenl bien avoir honte de leur brutalité , s'ils ne s'adonnent songneusement à cesie estude. Et desjà nous avons monstre que ceste charge leur est spécialement commise de Dieu. Comme c'est bien raison, puis qu'ils sont SIS vicaires et otliciers, et (|u'ils domineni par sa grAce, (ju'aussi ils s'employent ù mainlenir son honneur. Et les bons Rois que Dieu a choisis entre les autres, sont notamm.i'nt louez de ceste vertu en l'Escriture, d'avoir remis audessus le service de Dieu , quand il estoit corrompu ou dissipé : ou bien d'avoir eu le soin que la vraye religion florist et demeurast en son entier. Au contraire l'histoire sainrte, entre les inconvénients qu'apporte le défaut d'un bon gouvernement, dit que les superstitions avoyent la vogue, pource qu'il n'y avoit point de Roy en Israël ; et que chacun faisoil ce qu'il luy sembloit *. Dont il estaisédei-édarguer la folie de ceux qui voudroyent que les Magistrats , mettans Dieu et la religion sous le pied, ne se meslasscnt que de faire droict aux hommes. Comme si Dieu avoit ordonné des supérieurs en son nom pour décider les différens et procès des biens terriens, et qu'il eust mis en oubli le principal, asçavoir qu'il soit deuement servy selon la reigle de sa Loy. Mais l'appétit et convoitise de tout innover, changer et remuer sans estre repiins, pousse tels esprits meutins et volages, de faire, s'il leur estoit possible, qu'il n'y eust nul juge au monde pour les tenir en bride. Quant à la seconde Table, Jéréniie admoneste les Rois de faire jugement et justice : de délivrer celuy qui est opprimé par force , de la main du calomniateur : de ne contrisler point les estrangers, , vefves et orphelins : de ne faire injure aucune : de ne point espandre le sang innocent ^ A quoy s'accorde l'exhortation conforme au Psaume LXXXli, de faire droict au povre et indigent, d'absoudre les povres et diseteux, et retirer les débiles et les povres de la main de l'oppresseur ^ Derechef Moyse commande aux gouverneurs, lesquels il avoit mis en sa

<) Jug. XXI, 25.

3) Ps. LXXXH, 3, 4.

2) Jér. XXl,12;XXn, 3.

place, d'ouyr la cause de leurs frères, de faire justice à celuy qui la demanderoit ' : tant conire son frère que contre un estranger : de n'avoir point acception de personnes en jugement, mais faire droict tant au petit qu'au grand, el ne décliner point pour crainte des liommes, puis que le jugement est de Dieu. Je laisse ce qui est escrit en un autre lieu : c'est que les Rois ne doyvent multiplier leurs chevaux^, ne mettre leur cœur à l'avarice, ne s'eslever orgueilleusement par-dessus leurs prochains : mais doyvent estre tout le temps de leur vie assiduellement à méditer la Loy de Dieu. Item, que les Juges ne doyvent décliner en une partie ny en l'autre, et n'accepter présens aucuns^: et autres sentences semblables, qu'on lit communément en l'Escriture.

Car ce que j'ay yci entreprins de déclairer l'office des Magistrats, n'est pas tant pour les instruire de ce qu'ils ont ;! faire, que pour monstrer aux autras que c'( st qu'un Magistrat, et à quelle fin il est ordonné de Dieu. Nous voyons doncques que les Magistrats sont constituez protecteurs et conservateurs de la tranquillité, honnesteté, innocence et modestie publique* : lesquels se doyvent employer à maintenir le salut et la paix commune de tous. Desquelles vertus David promet d'estre comme patron , quand il sera eslevé au siège royal : asçavoir de ne point dissimuler les forfaits et iniquitez, mais détester les meschans oppresseurs et orgueilleux**, et de chercher de tous costez des bons conseilliers et fidèles. Or pour tant qu'ils ne se peuvent acquitter de cela, sinon qu'ils défendent les bons contre les injures des mauvais, et qu'ils subvienent et donnent aide à ceux qui sont oppressez: à ceste cause ils sont armez de puissance, pour réprimer et rigoureusement punir les malfaiteurs, par la meschanceté desquels la paix publique est troublée. Car i\ dire vray, nous voyons par expérience ce que disoit Solon , que toutes les Républiques consistent en deux choses : c'est asçavoir en la rémunération des bons, et en la punition des

1) Deut. ], 16.

3) Deul. XVI, 19.

i) Ps. CI, 3, 8.

2) Beul. XVII, le *) Rom.Xni, 3.

mauvais : lesquelles deux choses ostées, toute la discipline des sociélez humaines est dissipée et mise à néant. Car il y en a plusieurs qui n'ont pas grand'cure de bien faire , s'ils ne voyent les vertus esire récompensées par quelque honneur. Et d'autre part, la concupiscence des mauvais ne se peut refréner, s'ils ne voyent !a veugence et punition preste. Et aussi ces deux parties sont com.prinses au Prophète, en ce qu'il commande aux Rois et autres supérieurs, de faire jugement et justice'. Justice est, de recevoir les innocens en leur sauvegarde, les maintenir, défendre, soustenir et délivrer. Ju-i gement est, de résister à la hardiesse des meschans , réprimer leurs violences, et punir leurs délicts.

10 Mais yci s'esmeut une question haute et difficile : asçavoir s'il est point défendu à tout Chrestien d'occir. Car si Dieu par sa Loy le défend, et si le Prophète prédit de l'Eglise de Dieu, qu'en icelle on n'aflligera point, et ne fera-on mal à aucun 2, comme peuvent les Magistrats sans offense de piété , espandre sang humain .f^ Mais d'autre part, si nous entendons que le iMagistraten punissant ne fait rien de soy, ains que seulement il exécute les jugemens mesmes de Dieu, ce scrupule ne nous empeschera pas fort. Vray est que la Loy de Dieu défend d'occir' : au contraire aussi, afin que les homicides ne demeurent itnpuuis, le souverain Législateur met le glaive en la main de ses ministres, pour en user contre les homicides. Et n'appartient pas aux fidèles d'affliger ne faire nuisance. Mais aussi ce n'est pas faire nuisance, ny affliger, de venger par le mandement de Dieu les afllictions des bons. Pourtant il est facile de conclurre qu'en ceste partie ils ne sont sujets à la loy commune : par laquelle combien que le Seigneur lie les mains de tous les hommes , toutesfois il ne lie pas sa justice, laquelle il exerce par les mains des Magistrats. Tout ainsi que quand un Prince défend à tous ses sujets de porter baston, ou blesser aucun , il n'empesche pas néantmoins ses officiers d'exécuter la justice, laquelle il

1) Jér. IXr, 12; XXII, 3. 2) Is. XI, 9;LXV, 23. 3) El. XX, 13; Dent. Y, 17; MatlU.V, 21.

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