‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 338 sur 346 · LIVRE IV, CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE XX

leur a spécialement commise, .le voiidroye (jiie nous eussions tousjours ceste considération devant les yeux, (pi'en cela il ne se fait rien par la témérité des hommes, mais de l'autliorilé de Dieu qui le commande ainsi faire, en la conduite de laquelle on ne décline jamais de la droic.te voye. Car en considérant cela, nous ne trouverons rien à reprendn^ en la vengence publique , sinon que nous vueillons empescher la justice de Dieu , de iiuiiir les malélices. Or s'il ne nous est licite de luy imposer loy, pourquoy calonuuons-nous les ministres d'icelle ? Ils ne |)ortent point le glaive sans cause, dit sainct Paul : car ils sont nduistres de Dieu pour servir à son ire, et prendre vengence de ceux qui font maP. Parcjuoy si les Princes et autres supérieurs cognoissent qu'il n'y a rien plus agréable à Dieu que leur obéissance, s'ils veulent plaire à Dieu en piéié, justice et intégrité , qu'ils s'employent à la correetion et punition des pervers. Certainement Moyse estoit esmeu de ceste aifeciion , quand se voyant estre ordonné par la vertu du Seigneur à faire la délivrance de son peuple, il meit à mort l'Egyptien'. Derechef, quand il punit l'idolâtrie du peuple par la mort de trois mille hommes ^ David aussi estoit mené de tel zèle, quand sur la tin de ses jours il connnanda à son tils Solomon de tuer Joab et Séméi*. Dont aussi en parlant des vertus royales , il met ceste-ci au nombre de raser les meschans de la terre, aiin que tous les iniques soyent exterminez de la ville de Dieu ^ A cela aussi se rapporte la louange qui est donnée à Solomon, Tu as aymé justice, et as hay l'iniquité®. Comment l'esprit de Moyse , doux et bénin , se vient-il à enflamber d'une telle cruauté, qu'ayant les mains sanglantes du sang de ses frères, il ne face lin de tuer, jusques à en avoir occis trois mille ''. Comment David , homme de si grande mansuétude en sa vie, fait-il entre ses derniers souspirs un testament si inhumain, en ordonnant que

1) Rom. XIII, 4.

î) Ex. XXXII, 27.

») Vs. Cl, 8.

^) Ex. xxin, 27.

8) El. n, 12; Act. VU, 4) t Rois H, 5.

«) Ps. XLV, 8.

son fils ne conduise point jusques au sépulclire la vieillesse de .loab et Séméi en paix *? Mais certes l'un et l'autre, en exécutant la vengence à eux commise de Dieu, ont par icelle cruauté (si ainsi elle doit estre nommée) sanctilié leurs mains, les(iuelles ils eussent souillées en pardonnant. C'est abomination devant les Rois, dit Solomon, de faire ini(iuité: car un siège royal est coidermé par justice*.

Derechef, F.e Roy (|ui sied au throne de jugement, jette l'œil sur tous les mauvais ^ : c'est asçavoir, pour les punir. Item, Le Roy sage dissipe les meschans, et les tourne sur la roue*. Hem, Qu'on sépare l'escume de l'argent, et l'orfèvre fera le vaisseau qu'il demande : (ju'on oste l'homme pervers de devant la face du Roy, et son throne sera estably en justice^. Item, Tant celuy qui justifie l'inique, que celuy qui condamne le juste, est abominable à Dieu *. Item, Celuy qui est rebelle attire la calamité sur soy : et le message de mort luy est envoyé ''.

Item, Les peuples et nations maudissent celuy ipii dit à l'inique. Tu es juste*. Or si leur vraye justice est de persécuter les meschans à glaive desgainé , s'ils se veulent abstenir de toute sévérité , et conserver leurs mains nettes de sang, ce pendant que les glaives des meschans sont desgainez à faire meurtres et violences, ils se rendront coulpables de grande injustice : tant s'en faut qu'en ce faisant ils soyent louez de justice, ou de bonté. Toutesfois j'enten avec cela, que trop grande et trop aspre rudesse n'y soil meslée, et que le siège d'un juge ne soit pas un gibet desjà dressé. Car je ne suis pas celuy qui vueiile favoriser à quelque cruauté désordonnée, ou qui vueiile dire (ju'une bonne et juste sentence se puisse prononcer sans clémence : laquelle tousjours doit avoir lieu au conseil des Rois, et laquelle , comme dit Solomon , est la vraye conservation du throne royaP. Et pourtant il n'a pas esté mal dit anciennement de quelqu'un, que c'estoit la principale vertu des

1) 1 Rois M, 5, 6, 8.

3) ProT. XX, 8.

5) Priit. XXV, i, 5.

7) Prov. XVn, 11.

9) ProT. XX, 28.

i) Pror. XVI, 18.

4) ProY. XX, Ï6.

«) Prov. XVII, IB.

8) PfOT. XXIV, «4.

INSTITUTION GHRESTIENNE.

Princes. Mais il faut qu'un Magistrat se donne garde de tous les deux : c'est asçavoir que par sévéïlié désordonnée il ne navre plus qu'il ne médecine : ou que par folle et superstitieuse aifectalion de cléme«ice, il ne soit cruel en son humanité, en abandonnant toutes choses par sa facilité, avec le grand détriment de plusieurs. Car ce qui s'ensuyt n'a pas esté autresfois dit sans cause : c'est qu'il fait mauvais vivre sous un Prince, sous lequel rien ne soit permis : mais qu'il fait beaucoup pire sous celuy qui laisse toutes choses en abandon ^

11 Or pourtant qu'il est quelquesfois nécessaire aux Rois et aux peuples d'entreprendre guerre pour exercer icelle vengence, nous pouvons de ceste raison pareillement estimer que les guerres tendantes à celle tin, sont légitimes. Car si la puissance leur est baillée pour conserver la tranquillité de leur pais et territoire, pour réprimer les séditions des hommes noiseux et ennemisde paix, pour secourir ceux qui souffrent violence, pour chastier les malélices, la pourroyentils employer à meilleure occasion, qu'à rompre et abatre les efforts de ceux par lesquels tant le repos d'un chacun particulièrement, que la commune tranquillité de tous est troublée, et lesquels séditieusement font esmeutes, violences, oppressions, et autres maléfices? S'ils doyvent estre gardes et défenseurs des loix, il appartient qu'ils rompent les efforts de tous ceux par l'injustice desquels la discipline des loix est corrompue. Et mesmes s'ils punissent à bon droict les brigans lesquels n'auront fait tort qu'à peu de personnes, doyvent-ils laisser toute la région estre vexée par briganderies, sans y mettre la main? Car il ne peut chaloir si celuy qui se jette sur le territoire d'autruy, auquel il n'a nul droict pour y faire pillages et meurtres, soit Roy ou homme de bas estât. Toutes telles manières de gens doyvent estre réputez comme brigans , et punis pour tels. La nature niesme nous enseigne cela, que le dt'voir des Princes est d'user du glaive, nonseulement pour corriger les fautes des

1) Apiid Dionom.

personnes privées, mais aussi pour la défense des pais à eux commis, si on y fait quelque agression. Pareillement le sainct Esprit nous déclaire en l'Escriture,^ que telles guerres sont légitimes. -^' 12 Si quelqu'un objecte qu'il n'y a nul tesmoignage ny exemple au Nouveau Testament, pour prouver qu'il soit licite aux Chrestiens de faire guerre : premièrement. Je respon (lue la mesme raison qui estoit anciennement, dure encores . , aujourd'huy : et qu'il n'y a au contraire nulle cause qui empesche les Princes de maintenir leurs sujets. Secondement, je di qu'il ne faut point chercher déclaration de cela en la doctrine des Apostres, veu que leur intention a esté d'enseigner quel est le règne spirituel de Christ, non point d'ordonner les polices terriennes.

Finalement, je respon que nous pouvons bien recueillir du Nouveau Testament, que Jésus-Christ par sa venue n'a rien ; changé en cest endroict. Car si la discipline chreslienne, comme dit sainct Augustin, condamnoit toutes guerres, sainct Jehan-Baptiste eust donné conseil aux gendarmes qui veindrent à luy pour s'enquérir de leur salut, de jetler les armes bas et renoncer du tout à telle vacation. Or il leur a seulement défendu de ne faire violence, ne tort à personne , et leur a commandé de se contenter de leurs gages. En leur commandant de se contenter de leurs gages, il ne leur a point défendu de guerroyer^ Mais les Magistrats ont yci à se donner garde de n'obéir tant soit peu à leurs cupiditez. Plustost au contraire, soit qu'ils ayent à faire quelque punition , ils se doyvent abstenir d'ire, de haine, de sévérité trop rigoureuse. Et mesmes, comme dit sainct Augustin , pour l'humanité commune ils doyvent avoir compassion de celuy lequel ils punissent pour ses propres maléfices. Soit qu'il fale prendre les armes contre quelques ennemis, c'est-à-dire contre les brigans armez, ils ne doyvent \ point chercher occasion légère, et mes-/ mes quand l'occasion s'oftViroit, ils la doyvent fuir, s'ils ne sont contraints par grande nécessité. Car s'il nous faut en-

1) Augusl., epist. V, Ad ilaTCellinum ; Luc UI, 14.

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