LIVRE III, CHAPITRE IV
nous nous deschargioiis, nous laisse la liberté de choisir d'entre les fidèles qui bon nous semblera pour nous confesser à luy, toutesfois pource que les Pasteurs doyvent eslre par-dessus les autres propres à cela, c'est le meilleur de nous adresser plustost à eux. Or je di qu'ils sont idoines par-dessus les autres, d'autant que du devoir de leur oflTice ils sont constituez de Dieu pour nous instruire comment nous devons vaincre et corriger le péché, et pour nous certifier de la bonté de Dieu, alin de nous consoler.
Car combien que l'office d'admonester mutuellement les uns les autres, soit commun à tous Chrestiens, toutesfois il est spécialement enjoinct aux ministres.
Et pourtant, tout ainsi que nous devons nous consoler les uns les autres un chacun en son endroict, aussi d'autre part nous voyons que les ministres ,sont ordonnez de Dieu comme tesmoinset quasi comme pleiges, pour certifier les consciences de la rémission des péchez : tellement qu'il est dit qu'ils remettent les péchez, et deslient les âmes ^ Quand nous voyons que cela leur est attribué, pensons que c'est à nostre proutit. Pourtant qu'un chacun fidèle quand il se trouvera angoissé en son cœur pour le remors de ses péchez, en sorte qu'il ne puisse se résoudre pour estre en repos, sinon qu'il ait quelque aide d'ailleurs, qu'il se souviene d'user de ce remède comme il luy est oft'ert de Dieu : asçavoir, qu'il se descouvre premièrement à son Pasteur pour eslre soulagé, entant que l'office d'iceluy est de consoler le peuple de Dieu par la doctrine de l'Evangile, tant en public qu'en particulier. Mais il se faut tousjours donner garde, que là où Dieu n'a point imposé de loy, les consciences ne soyent astreintes à certain joug. Dont il s'ensuyt que telle forme de confession doit estre en liberté, tellement que nul n'y soit contraint: mais seulement qu'on remonstre à ceux qui en auront besoin, qu'ils 6n usent comme d'une aide utile. Secondement, il s'ensuytque ceux qui en usent librement pour leur néc^essité, ne doyvent estre contraints par commandement, ni in-
1) Mallh. XVJ, 19 ; XYUI, 18.
duilspar astuce à raconter tous leurs péchez: mais seulement en tant qu'ils jugeront estre expédient, pour en rapporter une vraye allégeance. Les bons et fidèles pasteurs doyvent non-seulement laisser l'Eglise en ceste liberté, mais aussi la maintenir de tout leur pouvoir, s'ils veulent conserver leur ministère en pureté sans tyrannie, et empescher que le peuple ne viene en superstition.
13 S'ensuytla seconde espèce de confession particulière, de laquelle parle nostre Seigneur en sainct Matthieu, quand il dit , Si tu offres ton saciiflce à l'autel, et qu'il te souviene là que ton frère ait offensé contre toy : laisse là ton sacrifice, et l'en va, et te réconcilie à ton frère premièrement, et puis tu feras ton offerte K Car voylà comme il faut rejoindre la charité qui auroit esté dissoute par nostre faute : asçavoir en confessant que nous avons failli, et demandant pardon. Sous ce genre aussi est comprinse la confession publique des pénitens, qui ont commis quelque scandale notoire en l'Eglise. Car si nostre Seigneur Jésus estime tant l'offense privée d'un seul homme, qu'il rejette de l'autel celuy qui aura offensé son frère, jusques à ce qu'il l'ait contenté, et ait fait son appointement avec luy, n'y a-il point plus grande raison, que celui qui a blessé l'Eglise par quelque mauvais exemple, se réconcilie avec icelle, en recognoissant sa faute?
En telle manière, l'inceste de Corinthe fut receu en la communion des fidèles, après s'estre humblement submis à la correction ^. Ceste forme a duré tousjours en l'Eglise ancienne, comme sainct Cyprien en fait mention. Car en parlant des Pécheurs publiques : Ils font, dit-il, pénitence par certain temps : puis ils vienent confesser leur péché, et sont receus en la communion avec imposition des mains de l'Evesque et du Clergé. On ne trouve en l'Escriture autre manière ne façon de confesse que celle-là. Et ce n'est point à nous de lier ou astreindre les consciences de nouveaux liens, puis que Jésus-Christ défend estroitement de les tenir en servitude. Au reste, tant s'en
1) M«llh. V, 23, 24.
2) 2 Cor. u, e.
faut que je résiste que les brebis ne se présentent à leur Pasteur, quand il est question de venir à la Cène, que je voudroye bien que ceste coustume s'observast par tout. Car ceux qui ont la conscience empeschée, peuvent user de ceste opportunité pour se consoler : et le Pasteur a entrée et moyen d'admonester ceux qui en ont besoin, moyennant que tousjours on se garde bien de tyrannie et de superstition.
U En tous ces trois genres de confession, la puissance des clefs a lieu : asçavoir quand l'Eglise demande pardon à Dieu avec recognoissance solennelle de ses péchez : ou bien quand un homme particulier, qui a commis une faute scandaleuse au détriment de l'Eglise, rend tesmoignage de sa pénitence : ou bien quand celuy qui a mestier de conseil et de la consolation de son Ministre, d'autant qu'il est agité en sa conscience, luy descouvre son infirmité. Quant est de réparer les offenses et appointer avec son prochain, la raison est diverse. Car combien que cela tende aussi à appaiser les consciences, toutesfois le principal but est, que les haines estans abolies , les cœurs soyent unis en bonne paix. Combien que l'autre fruit ne soit point à mespriser, afin que chacun soit tant plus enclin à confesser franchement ses fautes.
Car quand toute l'Eglise se présente comme devant le siège judicial de Dieu, se rendant coulpable et confessant ses démérites, et protestant d'avoir son seul recours à la miséricorde de Dieu, ce ne luy est pas une petite consolation d'avoir là l'ambassadeur de Jésus Christ présent, lequel ait charge de l'absoudre , et qu'il luy dénonce qu'il l'absout au nom de son Maistre, et par l'authorité d'iceluy, suyvant le mandement qui luy est donné. Et en cela nous voyons que vaut l'usage des clefs, et quelle utilité nous en recevons, quand ceste ambassade de réconciliation se fait avec telle révérence et ordre qu'il appartient. Semblablement, quand celuy qui s'estoit aliéné de l'Eglise est receu en union fraternelle, et* obtient pardon de l'Eglise : ne luy est-ce pas un grand bien, quand il voit qu'il obtient pardon de ceux ausquels Jésus-Christ a dit , Ce
que vous aurez deslié et remis en terre, sera deslié et remis au ciel •? Semblablement l'absolution particulière n'a pas moins d'efficace, et n'est pas moins fructueuse, quand ceux qui ont besoin de confirmation en leurs consciences en usent. Car il advient quelque fois qu'un homme qui aura ouy les promesses générales de Dieu, qui s'addressent à» toute l'Eglise, ne sera pas néantmoins résolu en soy, mais sera encores en suspens, demeurant incertain de la rémission de ses péchez : mais s'il s'en va à son Pasteur, et qu'il luy dénonce secreltement son mal, et que le Pasteur addressant sa parole à luy, l'asseure comme luy appliquant en particulier la doctrine générale, il sera droictement certifié, là où au paravant- il esloit en doute : et sera délivré de tout scrupule , pour estre en repos de conscience. Toutesfois quand il est question de traitter de la puissance des clefs, il se faut tousjours garder d'imaginer quelque puissance qui soit donnée à l'Eglise, laquelle soit séparée de la prédication de l'Evangile. Il nous conviendra déclairer ce point ailleurs plus au long, quand nous parlerons du réi^ime de l'Eglise : et là nous verrons que tout ce que Dieu a donné d'aulhorité pour lier et deslier, est attaché à la Parole. Ceste sentence toutesfois se doit notamment appliquer au ministère des clefs, dont il est à présent question. Car il gist du tout en cela, que la grâce de l'Evangile soit confermée et quasi scellée tant en public qu'en particulier, par ceux que Dieu a ordonnez en cest office, ce qui ne se peut autrement faire que par la seule prédication. 1 5 Les théologiens papistes, quoy ? Ils ordonnent que tous ceux qui sont des deux sexes, incontinent qu'ils seront parvenus en aage de discrélion, confessent à tout le moins une fois l'an tous leurs péchez à leurs propres curez : ci que le péché n'est pas remis, sinon à ceux qui ont ferme propos de se confesser ^. Lequel propos s'il n'est accompli quand l'occasion est présentée, il ne reste plus d'en-
1) Malth. XVIII, 18 ; Jean XX. 23.
2) C.ip. Omnis ulriusqiie sexus. Do summa Trinilate et fide catliol. decreliim est InnocL'nlii in concilio Lateraiiensi. Referliir Sent., lib. lY, dist. XIV, cap. U ; Sent., lib. iv', disl- VUI, cap. u.