‹ Institution de la religion chrestienne (volume 2)Chapitre 35 sur 346 · LIVRE m, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAPITRE IV

irée en Paradis. Outre, que le prestre a la puissance des clefs pour lier ou deslier le pécheur : d'autant que la Parole de Christ ne peut estre vaine, par laquelle il a dit que ce qu'ils auront lié en terre sera lié au ciel, etc. Or ils se combatent entre eux de ceste puissance. Les uns disent qu'il n'y a qu'une clef essenciellement : c'est asçavoir la puissance de lier et deslier : que la science est bien requise pour le bon usage, mais qu'elle n'est que comme un accessoire , et non pas de l'essence. Les autres voyans que ceste licence estoit trop désordonnée, ont annombré deux clefs, Discrétion et Puissance. Les autres voyans que par ceste modération la témérité des prestres estoit refrénée, ont forgé nouvelles clefs, c'est asçavoir authorité de discerner (de laquelle ils usent en donnant sentences diffinitives) et puissance (de laquelle ils usent en exécutant leurs sentences) et ont adjoint la science, comme un conseiller. Ils n'osent pas simplement interpréter, que lier et deslier soit remettre et effacer les péchez, pourtant qu'ils oyent le Seigneur dénonçant par son Prophète : Ce suis-je, ce suis-je, moy qui efface tes iniquilez, Israël : ce suis-je, et n'y a autre que moy K Mais ils disent que c'est à faire au prestre de prononcer lesquels sont liez ou desliez, et déclairer desquels les péchez sont retenus ou remis : et que le prestre fait ceste déclaration ou en la confession, quand il absout ou retient les péchez : ou par sentence , quand il excommunie ou absout d'excommunication. Finalement, voyans qu'ils ne se peuvent encores despescher que tousjours on ne leur objecte , que ceux qui sont indignes souventesfois sont liez ou desliez par leurs prestres, lesquels pourtant ne sont pas liez ne desliez au ciel : pour leur dernier refuge ils respondent qu'il faut prendre le don des clefs avec certaine limitation : c'est que Christ a promis que la sentence du prestre justement prononcée, selon que requerroyent les mérites de celuy qu'on lie, ou deslie, sera approuvée de luyauciel. Outreplus, que ces clefs ont esté données par Christ à tous les prestres, lesquelles leur sont

i) U. XLIII, 11, S5.

conférées des Evesques en leur promotion : mais que l'usage en appartient seulement à ceux qui sont en ofQces ecclésiastiques. Et par ainsi que lesdiles clefs demeurent tousjours aux excommuniez et suspendus, mais enrouillées et empestrées. Et ceux qui disent ces choses, pourroyent estre veus sobres et modestes au pris des autres, qui sur une nouvelle forge ont fait nouvelles clefs : sous lesquelles ils disent que le thrésor de l'Eglise est enfermé, lequel nous esplucherons ci-après.

16 Je respondray briefvement à tous ces points, laissant toutesfois pour le présent à dire par quel droict ou quelle injure ils assujetissent à leurs loix les âmes des fidèles : car cela sera considéré en son lieu. Mais touchant ce qu'ils imposent loy de nombrer tous les péchez, et qu'ils nient que les péchez soyent remis sinon qu'on ait ferme propos de se confesser : qu'aussi ils disent, l'entrée de Paradis estre fermée à ceux qui ont laissé passer par mespiis l'occasion de se confesser, cela ne se doit nullement souffrir. Car comment entendent-ils qu'on puisse nombrer tous ses péchez, veu que David, lequel comme j'estime, avoit trèsbien prémédité la confession de ses péchez, ne pouvoit néantmoins autre chose faire sinon crier, Oui comprendra ses fautes? Seigneur purge-moy de mes maux occultes'. Et en un autre lieu, Mes iniquilez ont outrepassé ma teste, et comme un pesant fardeau ont surmonté mes forces^. Certainement il entendoit combien estoit grand l'abysme de nos péchez , et combien d'espèces de crimes il y a en l'homme : combien de testes porte ce monstre de péché, et combien longue queue il tire après soy. Il ne se mettoit point doncques à en faire un récit entier : mais du profond de ses maux, il crioit à Dieu, Je suis accablé, enseveli, suffoqué, les portes d'enfer m'ont circuy : que ta dextre me tire hors de ce puils auquel je suis noyé, et de ceste mort en laquelle je défaux. Qui sera maintenant celuy qui pensera tenir le conte de ses péchez, quand il voit David ne pouvoir trouver le nombre des siens?

1) Ps. XIX, 13. i) Ps. XXXVUI, 5.

n Par ceste géhenne ont esté cruellement tormentées les consciences de ceux qui estoyent touchez de quelque sens de Dieu. Premièrement ils vouloyent venir à conte : et pour ce faire ils distinguoyent les péchez en bras, branches, rameaux et fueilles, selon les distinctions des docteurs confessionnaires : après ilspesoyent les qualitez, quaiiiitez et circonstances. La chose leur procédoit au commencement assez bien : mais quand ils estoyent entrez un peu plus avant, ils ne voyoyent plus que ciel et mer, sans trouver quelque port ne station. Et d'autant plus qu'ils venoyent en avant d'autant plus le nombre croissoit : mesmes il s'eslevoit devant leurs yeux comme des hautes montagnes, qui leur ostoyent la veue, et n'apparoissoit aucune espérance d'en pouvoir à la lin sortir. Ils demeuroyent doncques en cesie angoisse, et ne trouvoyent linalement autre issue que désespoir. Adoncques ces bourreaux inhumains, pour guairir les playes qu'ils avoyent faites ont apporté un remède, c'est asçavoir que chacun feist ce qui seroit en soy. 31ais encores nouvelles solicitudes poignoyent, ou pluslost nouveaux tormens escorchoyent les povres âmes, quand ces pensées leur venoyent au-devant : Je n'y ay pas assez mis de temps: je n'y ay pas colloque mon estude deuement. J'ay omis une partie par nonchalance, et l'oubliance cpii provient de négligence n'est pas excusable, llsadjoustoyent d'autres remèdes pour adoucir ces maux: Fay pénitence de ta négligence :

si elle n'est trop grande, elle te sera pardonnée. Mais toutes ces choses ne peuvent fermer la playe , et ne sont pas tant remèdes pour adoucir le mal, que venins arrousez de miel, afin de n'offenser point trop par leur rudesse le premier goust, ains tromper, et entrer aux parties cordiales devant qu'esire sentis. Ceste voix terrible doncques presse tousjours et tonne aux aureilles, Confesse tous tes péchez : et ne s'en peut l'horreur appaiser, sinon par certaine consolation. Que les lecteurs pensent yci, asçavoir s'il est possible de rendre conte au bout de l'an de tout ce qu'on a fait, et raconter les fautes qu'on a commises chacun

jour. Car l'expérience nous tient convaincus que s'il faut esplucher au soir les fautes que nous avons commises chacun jour, la mémoire y est confuse : telle variété se présente. Je ne parle point de ces hypocrites hébétez qui cuident s'estre trèsbien acquittez, ayans noté trois ou quatre gros forfaits qu'ils auront commis : mais des vrais serviteurs de Dieu, lesquels après avoir fait droict examen de leurs fautes, se voyans accablez passent encores plus outre, et concluent avec sainct Jehan, Si nostre cœur nous argue, Dieu est encores plus grand que nostre cœur^ Parquoy ils tremblent au regard de ce grand Juge duquel la cognoissance surmonte de beaucoup nos sens.

4 8 Et ce qu'une grande partie du monde a acquiescé à tels amiellemens, desquels un venin si mortel estoit adouci, cela ne s'est point fait pourtant que les hommes pensassent Dieu estre satisfait, ou qu'ils se contentassent eux-mesmes.

Mais comme les nautonniers tichans l'anchre au milieu de la mer, se reposent du travail de leur navigation : ou comme un pèlerin lassé ou défaillant se sied au milieu de la voye pour reposer : en telle manière ils prenoyent ce repos, combien qu'il ne leur fusl suffisant. Je ne metiray pas grand'peine à monsirer cela estre vray, chacun en peut estre tesmoin en soy-mesme : mais je diray en somme quelle a esté ceste loy. Premièrement, elle est simplement impossible : parquoy elle ne peut que perdre, damner, confondre, jeiter en ruine el désespoir. D'avantage, ayant destourné les pécheurs du vray sentiment de leurs péchez , elle les fait hypocrites et ignorans de Dieu et d'eux-mesmes. Car en s'occupant du tout au dénombrement de leurs péchez, ce pendant ils oublient le secret abysme de vice qu'ils ont au profond du cœur, leurs iniquitez intérieures et ordures cachées, par la cognoissance de quoy principalement ils avoyent à réputer leur misère.

Au contraire, c'estoit ladroicte reigle de confession, de coi.fesser et recognoistre un tel abysme de mal en nous, qui surmonte mesmes nostre sens. De laquelle

1) 1 Jean UI, 20.

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